Drancy par la route des Flandres, vers un certaine passerelle au-dessus de l’A86. Comment le romantisme de ce passage incongrue et solitaire m’est altérée par le passage concomitant d’une classe de CM2 hilare. Parages de la gare de Drancy.
Je retombai sur ce volume de Jean Rolin, Zones, un euro chez book-off, et cette phrase par hasard, "à mi-distance à peu près des deux parties habitées de cette île assez largement dépeuplée, les piliers de la A86 qui passe au-dessus." Jean Rolin quai du Châtelier, il se déplace à pieds, en bus, ou en RER, il va chercher les zones, son grand délire étant de dormir dans des hôtels étonnants - l'Ibis de la porte de Bagnolet, l'hôtel le Vétuste de la porte de Paris à Saint-Denis, un autre sur l'île du même nom etc... -. Il se promène. Saint-Denis, Villeneuve-la-Garenne, Gennevilliers. Et Paris aussi, mais Paris est déjà trop arpenté. Marchant, voir dînant dans des restaurants de banlieue, le voilà attentif aux histoires du coin, à ces petites scènettes inintéressantes qui sont au coeur de la vie des gens. Il est aussi trop souvent sensible à la dangerosité des personnes qu'ils croisent. C'est qu'il les croise en marchant. Ceci alourdit la prose, qui ne devrait s'en tenir qu'à la contemplation des piliers de l'A86 ici et là. Quai du Châtelier… Je le tenais moi-même en haute considération. Le voici au belvédère du parc départemental des Chantereines, au Luth, gare Saint-Denis... Une expression me frappait : "un spectacle qui invite à se demander comment des gens habitant un tel merdier… ». Je me refaisais le compte des quelques lieux sublimes qu’il m’ait été donné de découvrir, le pont ferroviaire de Drancy-Nord, le passage des piles de l’A15 vers Gennevilliers, celles de l’A86 sur l’Île-Saint-Denis, l’arrivée à Choisy-le-Roi, le long du RER. Ces lieux avaient en commun d’être immenses et solitaires, pliures oubliées dans la ville : peut-être étaient-ils simplement romantiques. Ils nous donnaient, à nous autres modernes, un équivalent du sentiment de nature qui agitaient les âmes du 18ième siècle. A moins que nous n’aimions contempler là que les ruines d’une civilisation condamnée.
J
uste avant la porte de la Villette je bifurquai rue du Chemin-de-Fer, longeant la ligne de petite ceinture d'un côté et et le square de la Porte de la Villette de l'autre, dont "les jeux du jardin ont été enlevés pour des raisons de sécurité et la présence récurrente de bris de verre" selon le site de la Mairie. Celui-ci indique par ailleurs la présence de "deux peupliers penchant leurs respectueuses ramures vers l'air de jeux", ce qui est un choix d'adjectif me paraissant tout à fait politique. Le respect, seule valeur que nous jugions utiles d’enseigner où tout politique publique semblait avoir échoué.
Derrière le boulevard Périphérique, la skyline d'Aubervilliers. La mairie a pour projet de transformer ce parc, véritable poumon vert de la porte de la Villette, en crématorium, ce qui parachèverait le caractère fantasque des lieux, adjoignant aux vapeurs de la combustion du kérosène celle des cadavres. De là pour rejoindre Pantin deux portes non répertoriées, la porte de Forceval et celle que j'appellerai porte du Chemin-de-fer. La première étant à mon passage occupée par un camp, j'empruntai à la seconde, et après quelques belles perspectives sur les moulins de Pantin surgissant par-delà les barbelés de la ligne de petite ceinture entre les piles du BP, je rejoignis la rue Pasteur, partant visiter ce lambeau de vieille banlieue, sise entre Paris et le cimetière de Pantin. Au coin de la rue Lapérouse, du nom du célèbre explorateur, le bar "L'embuscade" où vient peut-être tapiner une Odette de Pantin. Un vieil immeuble de faubourg au revêtement béton, à la façade recouverte d'antennes de télévision. Plus loin je découvrais ce qu'on leur fait à ces immeubles là, on en creuse des trous pour y bâtir. Le bar des amis, puis le bar des amis réunis, l'un à Pantin encore, l'autre à Aubervilliers. On ne sait jamais trop dans quelle ville on marche dans ces parages là, tout y est en lambeaux. J'essayais tant que possible d'éviter d'avoir à remonter la nationale 2, mais la présence massive du cimetière m'y ramenait immanquablement. Ces lieux ne sont pas sans caractères néanmoins. Un lavatronic en police eighties, une perspective sur quelques tours du chemin d'Aubervilliers, au-dessus du fort, depuis le dépôt de bus de la RATP. Puis au-delà, sur l'autre rive, un marché aux voleurs obstruant entièrement les trottoirs, ses bars, ses petits restaurants, ses portails de maisons, et la foule s'y pressant aussi considérable que les déchets s'y amassant. La station Fort d'Aubervilliers... sur les contreforts de celui-ci des jardins ouvriers. Viennent-ils bénéficier ici de la radioactivité des terres ? 61 fûts radioactifs remplis de césium 137 et de radium 226 sont encore stockés ici, sans compter les expériences de l'armée et encore avant des Joliot-Curie. Il fut aussi occupé par les allemands. En face les tours de Pont-de-Pierre, beau caractère, malheureusement incadrable en raison de la présence d'un stade et de quelques foutus arbres.
L'objectif était léger aujourd'hui. Il s'agissait de visiter un peu Aubervilliers, de pousser jusqu'au Bourget. Il y aurait une passerelle au-dessus de la ligne de grande ceinture, elle se prenait rue Julien-Grimeau. D'abord un petit étal pavillonnaire, la rue de la Courneuve à Bobigny devenant après virage en équerre la rue de Bobigny à La Courneuve... Dans mon dos maintenant d'autres perspectives sur le Pont-de-Pierre, mais cette fois-ci l'alignement des tours les rendait banals, et alors je poursuivis ma route au nord, passant la rue de Stalingrad qui m'aurait ramené vers le terminus de la ligne 7, des pavillons encore, pas vraiment bourgeois, et enfin au bout de la rue la passerelle vers Drancy.
S'y engageant juste devant moi, une classe de CM2 ruinant la désolation des lieux par leurs rires et leurs exubérances. Des rails à perte de vue, des trains-citernes, au sud, si on allait par là, on retrouverait la gare de déportation de Bobigny. Je m'imaginai souvent que sur l'une de ces voies de garages délaissées, de quelques vieilles gares de triages, subsistait oublié l'un de ces trains de déportations. Mais revenaient-ils seulement de leurs voyages ? Où étaient-ils brûlés là-bas avec leurs occupants ? Ils en faisaient quoi, qu'est-ce qui justifieraient leurs voyages retours ? Quelle denrée ? Du savon de juif, des dents en or ? Au nord dans ce gros tuyau de béton l'autoroute. Un passage souterrain, inutile et graphé pourrait se prévaloir ici de plus beau passage de l'A86 du nord parisien. Au sud indétrônable je crois celui de la rive est de la Seine à Choisy-le-Roi.
Une rue le long de rails. La cité du Nord, face à la gare du Bourget. Ici me manquait deux kilomètres sur mes 10. Je prolongeai jusqu'à Drancy, d'autres gares de triage, d'autres voies. Rue *** la boulangerie-Snack "Au plaisir des Délices".












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