Franchissement de la porte de la Chapelle, évocation de la colline du crack telle que décrite par Tristan Jordis. Les parages de la plaine Saint-Denis, drôle d’ambiance dans le RER D.
De la place de Stalingrad je jauge le temps : couvert vers le canal, une pointe de lumière sur la butte Montmartre. J'hésitais alors entre deux destinations : Bondy par l’Ourcq, ou la voie droite à travers le merdier du nord, revoir la tour Pleyel par la porte de La Chapelle. Le canal est assurément un meilleur plan running, mais je ne pouvais me défaire de cette impression de revenir en arrière, alors que j'avais décidé de remonter le cadran, d'enchaîner les portes dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, degré par degré. Je m'engageai donc à nouveau rue d'Aubervilliers, dépassai le jardin d'éole, empruntai la rue Riquet, remontai la presqu'île de la Chapelle en longeant les voies de l'est, rue Buzelin, une belle vue l'ogre de Flandres impasse moulin. Puis à droite rue de Torcy, la rue Pajol, une place austère, la rue des Fillettes...
Les rues se laissent visiter à loisir, nous pouvons y revenir l'envie, se laissant remonter au contraire du temps. Et alors nous pouvons dire : oui c'était là. Les rues de la ville sont les scories du temps, elles sont ce qui nous restent, bien que parfois elles puissent nous paraître indifférentes. Celles là ne m'étaient rien. Un versant de La Chapelle où je n'étais jamais venu.
Rue Jean-Cotin une barre minimaliste, puis rue Tristan-Tzara une perspective sur la rampe aérienne d'un parking situé par-delà des terrains vagues. Me voici donc rue La Chapelle mais bien au-delà des lieux que j'avais eu pour habitude de parcourir. Ses deux tours, ce merdier monumental, l'échangeur : sur l'une d’elle est inscrit Life's Good, sur l'autre Haier : "la vie est bonne/ailleurs". Les voitures à l'arrêt, écran figé dans un concert de klaxon, Tetris en Game Over. Les travaux sur le boulevard Ney, de vastes hangars à l'ouest en cours de restructurations, le viaduc du périphérique, l'abouchement de l'A1, le départ de la nationale 1, et de chaque côté de discrets panneaux piéton verts : "Vers le Stade de France". Aussi étonnant que cela paraisse, il était possible de traverser l'échangeur à pieds, longeant le trottoir de l'avenue de la Porte de la Chapelle, probablement l'adresse la plus pourrie de Paris. Elle s'étend du boulevard Ney à l'Avenue du Président Wilson, à Saint-Denis , intégralement sous l’ombre de la porte. Une déchèterie, les locaux des camions poubelles Derichebourg, et de l'autre côté, derrière le scoobidoo d'échangeurs le Novotel Paris Nord 18ième, dont la vue des chambres promet d'être fabuleuse. Les passants sont rares ici, le passage est malaisé et ne mène à pas grand chose, l'ancien quartier industriel de la Plaine en voie de reconversion. Un trou dans la banlieue. Les espaces sont assez vastes, un abreuvoir en inox y a été installé mais il y a des grilles maintenant, et une camionnette de CRS stationnée dans l'ombre, comme il y en avait deux autres filtrant l'entrée, pour prévenir les campements sauvages.
me souvenais de Crack de Tristan Jordis. Ce livre avait probablement aiguillonné ma venue ici. Décrivant les toxicomanes errant sous la porte de La Chapelle, remontant jusqu'à la Plaine-Saint-Denis, ses hangars abandonnés, ses squats, ses immeubles lepreux, ses terrains ferroviaires. J'avais rêvé fort ces éléments, les combinants jusqu'au gigantisme. Je m'imaginai des collines sous les ponts, descendant en pentes herbeuses jusqu'à de vastes contre-allées de béton le long des voies, où s'établissaient des villages entiers de somnanbules crackés, quelque chose de lovecraftien. Cabanes de parpaings, de tôles et de planches, dans le silence de la nuit, loin de tous les bruits de la ville, y compris celui de la circulation, résonnant seulement dans des tranchées en contre-bas, ou au contraire se dissipant loin là-haut dans le ciel. Au pire un grondement sourd, de l'infrabasse. Dans le délire la Plaine-Saint-Denis devenait le mordor, terres arpentées par les toxicos qui depuis Paris venaient s'évaporer dans la zone le temps de quelques shoots, toute la fantasmagorie drogue dure, à la Burroughs, avec ses garçons sauvages perdus dans les parages des voies mortes des terres occidentales. Les journalistes avaient appelé l’endroit « la colline du Crack ».
La Heat Map de Strava quand à elle restait de glace. Compilant les traces de tous les joggers utilisant l’application, elle permettait d’en dessiner les parages les plus visités. Bois de Boulogne et de Vincennes en tête, venaient ensuite les quais, puis les ovales des stades, que l’on voyait se dessiner ci et là dans la ville. Le 93 restait quand à lui bien pâle, en dehors des deux canaux le traversant… Porte de la Chapelle il n’y en avait même pas l’ombre d’un cheveu coloré.
Pourtant ici les trottoirs sont larges et bientôt l'autoroute A1 était recouverte d’une esplanade aménagée. Je me retournai sur Paris, l'A1, au loin les deux tours en gardant l'entrée. Je croisai sur mon chemin le bar PMU La Mont-Joie, du nom du cri de guerre de nos rois, puis un restaurant de fruits de mer "L'Espérance", un autre bar "La Tradition", ultime repaire des guénonistes de la section départementale de la Seine-Saint-Denis. En s'enfonçant dans les petites rues côté ouest je venais rapidement buter contre les hautes grilles des terrains SNCF. Rue des Petits-Cailloux, une passerelle était pourtant indiqué vers Saint-Ouen, son cimetière. Ici en face d'usines abandonnées une école flambant neuve.
Une nouvelle fois je n'atteindrai pas le Stade de France préférant rejoindre le carrefour Pleyel, la rue du Landy. Au loin la Tour, ajourés dans la lumière de l'hiver, tour entièrement désossé, clou rouillé. Mais sous aucun angle que ce soit je ne parvenais à en prendre une photo convenable. Je repris l'ancienne route de la révolte, découvrant ce jour que c'était le passage que j'empruntai depuis l'A86 en voiture pour rejoindre l'A1. Je n'ai jamais compris pourquoi ces deux voies n'étaient pas interconnectés. Pour rejoindre l'une à partir de l'autre il fallait suivre des chemins compliqués dans la ville changeante, jamais identique, rasée et refaite, repères mouvants à l'exception de cette tour là. Je pensai qu’un amour vécut ici verrait tous ses repères, tous ses lieux disparaitre en moins de trois ans. Le même vécut aux alentours de Saint-Michel s’y fossiliserait dans les pierres de ses rues à jamais pétrifiées.
Sur le pont de l'A86 inscrit à la bombe les noms de Soze / Elas / Orla et Tope, avec entre deux piles de pont la butte Montmartre et le Sacré Coeur se découpant dans la lumière hivernal. Hélas la route était laide et la tour en contre-jour, cette circulation incessante : le coin n'était guère photogénique. Sur un poteau de béton, l'image délavée de Nicolas Dupont-Aignan souriant à la conquête de potentiels électeurs de la Plaine-Saint-Denis, le dernière visage sur lequel je m'attardai : la pluie allait niquer ma course. Sur les quais je courais un bon sprint vers la gare Saint-Denis, en cherchait à nouveau la plaque commémorative de 61 sous la passerelle, que je ne trouvais pas. La belle esplanade de cette gare, son fronton 19ième, puis une fois les portiques passées, un boyau souterrain large comme un tunnel minier.
Sur le quai du RER D, la plus belle vue sur la tour Pleyel, le train en approche, beaucoup de lascars en vadrouille, je me rappelai des histoires que me racontait mon cousin, les embrouilles sur ces quais... Le train provient de Stains, passe la station Stade de France, s'arrête à Gare du Nord. C'est là que montaient un capitaine Haddock décharné et son Tintin défoncé, forçant les toilettes condamnés de la rame de ce RER D, va et vient seringues pleine de sang, pas méchants, détendus, se faisant plaisir, dans leur petit monde de la came, capable de faire d'une rame un paradis.















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