Vers le franchissement de la confluence Seine et Denis, le fantôme de Debord et Wolman, le camp du Millénaire. Un détour par la tour Pleyel, puis le bayou de Saint-Denis, les abords d’Epinay-sur-Seine. Réminiscences de ma grand-mère. Vers Enghien-les-Bains, l’enfance.
Modiano rapporte des propos de Raymond Queneau quand à une promenade qu'il fit avec Boris Vian, jusqu'à "une impasse que presque personne ne connaît, au fond du XIIIième arrondissement, entre le quai de la Gare et la voie ferrée d'Austerlitz : rue de la Croix-Jarry. Il me conseillait d'y aller. »
Des rails, un cours d'eau, un quartier d'entrepôts. Le quartier Austerlitz semblait alors un lieu propice à l'échappée et à la dérive, ce qui n'échappa pas à Debord. Potlach qualifiait ainsi la proche rue Sauvage, toujours dans le XIIIième arrondissement de "plus bouleversante perspective nocturne de la capitale, placée entre les voies ferrées de la gare d'Austerlitz et un quartier de terrains vagues au bord de la Seine (rue Fulton, rue Bellièvre)" et en regrettait la destruction. J’étais moi aussi à la recherche des bouleversantes perspectives : elles se trouvaient désormais en banlieue.
Ces lieux arpentés et décrits par Queneau, Vian, ou Debord n'existent plus : la rue Sauvage a disparu, et la rue de la Croix-Jarry est devenue une contre-allée proprette derrière l'université Paris-Diderot, dans ce nouveau quartier bibliothèque François-Mitterand. Il nous faut désormais chercher le bouleversement plus loin, vers d'autres terrains vagues pris entre rails et canaux, gares de triage et fleuves. Debord nous laissait cette indication, dans l'un des derniers paragraphes de son "Relevé d'ambiances urbaines au moyen de la dérive" :
"Faisant la critique de l'opération, ils constatent qu'une dérive partant du même point doit plutôt prendre la direction nord-nord-ouest." Et plus loin :"Wolman propose une dérive qui, à partir de la Taverne des Révoltés, suivrait le canal vers le nord, jusqu'à Denis et au-delà."
Je n’avais à travers Aubervilliers ouvert qu’une étroite brèche le long de ce canal Saint-Denis, laissant la ville inexplorée derrière ses murs, hangars, entrepôts ferroviaires, même si je m’en étais échappé une première fois au nord vers la Denis, et une seconde fois nord-est vers La Courneuve. Je désirai maintenant aller là où le canal se jette dans la Seine, voir quel paysage puissant se tenait là. Et ce serait comme un rêve que nuit après nuit je poursuivrai toujours plus loin, simplement aiguillé par le désir d'en voir plus. M'imaginai-je une cataracte tombant dans un fleuve sombre et lent, au milieu d'une zone industrielle abandonnée ? Sur le canal j'avais souvent croisé d’immobiles cargos gris. Il y aura là-bas un port étonnant. Cette confluence je l'avais souvent imaginé et désiré, peut-être plus que tout autre point du paysage francilien. Il y aurait les voies ferroviaires de Paris-Nord, le canal, un port, une nationale... Et maintenant, même après l'avoir traversé, je n'en garde que le souvenir brumeux d'un rêve gris.
"C'est par la belle et tragique rue d'Aubervilliers que Debord et Wolman continuent à marcher vers le nord". Rimes internes dans la prose, j'en abuse moi aussi, bien trop souvent.
Stalingrad une fois de plus, ce matin du lundi 29 janvier 2018, Stalingrad ligne 5 car elle est située avant Jaurès sur la ligne, et que je venais une fois de plus de République, délaissant la ligne 2, semblant plus naturelle pourtant. Je n'aurai pas cette fois à rejoindre la rotonde Ledoux, mais à passer par rejoindre cette rue d’Aubervilliers devant laquelle j’étais souvent passé sans la distinguer. A son entrée, le bien heureux bistrot-couscous "Tout va mieux" de sinistre mémoire. Ce sont des territoires vécus qui s'ajustent ensemble, perdant ainsi de leur caractère d'île dans la mémoire : recousus ensemble, les ramenant d'un seul tenant, bien serrés, bien droits, perdant de leur spécificité. Arpentés depuis d’autres bordures, selon d’autres directions, ses fantômes savent s'écarter à notre passage.
Jardins d'Eole je longeai les voies depuis la passerelle haute : en contrebas des buissons renversés, d'autres arrachés, l'endroit se souvient n'être qu'un vaste terrain vague. Et l'homme plus loin qui ne sait pas quoi faire des arbres a aligné deux, trois, quatre terrains de football aux cages sans filets, séparés de simples murs, parfois décorés d'art de rue. Je me souvenais avoir attendu là près de bosquets, lisant Beckett, en parenthèse d'aventures regrettées. Il y a plus loin le 104, de belles fresques sur les murs ornementés de QR à flasher pour tout don en Bitcoin, c'est la ville devenant tablette de navigation virtuelle, autrement dit de la merde. Je dois dire que désormais Paris m'ennuie. Les tours de la villa Curial, avec ses façades représentant le SNAKE du Nokia 3310, elles sont un peu laides quand-même, mais pas assez pour se faire remarquer, tout cela est bien trop civilisé. Je chercherai en vain toute beauté tragique ici: je tentais de ressentir la psychogéographie de la rue. Elle m’invitait simplement à partir, j’entendais dans les airs cette injonction retentissante de ce film d’horreur étrange : « GET OUT ».
Debord et Wolman avaient quand à eux depuis la rue d’Aubervilliers rejoint le boulevard Mac Donald. Moi pour l'avoir il y a 6 mois visité savais que je pouvais m'en passer. L'endroit a bénéficié d'une rénovation urbaine, constituée d'une réhabilitation de ses hangars, la pose de beaux trottoirs, et la mise à disposition d'une offre commerciale variée. Pour le boulevard MacDonald il est déjà trop tard. Et pourtant il y a quelques années, celui-ci comptait parmi les endroits les plus étranges de la capitale, de part sa position, entre périphériques, canaux et voies ferrés… Peu importe : l’étrangeté a seulement été repoussé.
Le canal St-Denis était là pour moi, mais avant d'en suivre la rive droite je repartis à la conquête de cette allée Guy Debord longeant le Millénaire. Je n'étais pas le premier à m'être posé la question de son existence : j’ai parlé de ce type sur internet qui en avais cherché le panneau signalétique. Il en voulait la photo, moi le selfie. Debord était-il passé par-ici ? J’allai d'abord pisser au Millénaire : lorsque j'en passai la porte 4, je m'y retrouvai absolument seul. Aucun client n'en parcourait les allées. Allées désertes, escalators à l’arrêt : un videur à la porte du Zara. Ailleurs les boutiques désaffectés étaient recouvertes de panneaux peints en trompe l'oeil : je ne m'étonnai pas que la municipalité PCF d’Aubervilliers rende ici hommage aux villages potemkines des temps glorieux. Seule l'ambiance jurait : nulle chant révolutionnaire, mais la lounge molle qui sied aux espaces commerciaux. L'impression d'avoir les lieux à soi, comme les héros du Zombi de Roméro. En jouir donc avant l'arrivée des morts-vivants.
En sortant je vis ce beau rayon de soleil sur la tour de la Villette, point culminant d'Aubervilliers du haut de ses 123 mètres. Mais le temps d'aligner le cadre avec les quais - car je n’aime que la photographie de face -, celui-ci avait disparu. Je me vengeais modestement par une série portant sur la signalétique indiquant l'entrée d'Aubervilliers, Paris barré, en bord de canal, au-dessus d'un terrain vague.
Ici des migrants par dizaines s’étaient installés sous les arches du périphérique, à chacun de mes passages plus nombreux. Des valises éventrées le long du quai, des silhouettes d’hommes patientant. Difficile de ne pas penser à une forme larvée d'apocalypse, une apocalypse molle et inaudible. J'ai peur que nous soyons déçus par la fin des temps. Aucune révélation, seulement la peur. Passé la rue Louis Girard, je découvris l’allée Guy Debord se prolongeant : c’est ici qu’il fallait en chercher la signalétique. Je m'aidais pour cela de cette photo du panneau récupéré sur internet : les murs d'une résidence, des lampadaires aux formes reconnaissables. Les lieux avaient peu changé, si ce n'est l'ajout d'une palissade blanche contre le rebord de l'allée. Je le découvris donc, et pouvais désormais en attester l'existence. Comment ne avais-je pu le manquer la première fois ? Cette découverte me mit en joie. Et pourquoi pas ? Il y avait donc à la mairie d’Aubervilliers un lecteur de ces obscurs papiers situationnistes. Il avait fait au mieux : plus sûrement Debord était passé par l’autre rive : "ils suivent la rive droite de ce canal vers le nord, stationnant plus ou moins longuement dans divers bars de mariniers. » Restait la petite charge ironique de la présence de ce Millénaire, adossé au nom de l’illustre philosophe situationniste.
Je parvins bientôt au bout de cette amorce lancée par Debord et Wolman. "Immédiatement au nord du pont du Landy, ils passent le canal à une écluse qu'ils connaissent et arrivent à 18h30 dans un bar espagnol couramment nommé par les ouvriers qui le fréquentent "Taverne des Révoltés", à la pointe la plus occidentale d'Aubervilliers, face au lieudit La Plaine, qui fait partie de la commune de Denis."
C'est en vain que je cherchais un tel rade : cette rive là d'Aubervilliers est une zone industrielle sans ouvriers. Ceux-là sont partis depuis au moins cinquante ans déjà. La pointe la plus occidentale de la ville est désormais occupée par les voies de l'Autoroute A86. Je laissais donc cette écluse au nord du Pont de Landy, l'écluse des Vertus, et poursuivis encore, franchissant l'A86, laissant sur ma droite le boulevard que j'empruntai la semaine passée vers la Courneuve, et poursuivant encore. Le canal ici s'infléchit nord, nord-ouest selon une belle courbe, ses quais s’y mêlent à la ville, et là un rideau d'arbres laisse bientôt admirer la silhouette aérienne et massive du stade de France. C'est ici que j'avais bifurqué par la basilique, mais cette fois-ci je poursuivais encore, encouragés en cela par la disposition régulière de bornes touristiques intitulées "point de vue sur le canal". Le pont de l'autoroute A1 avait jusque là constitué sur ce parcours une frontière que je passai cette fois. C'est alors que m'apparut au loin la tour Pleyel, tel un clou rouillé plantée dans la zone.
Le temps me paraissait favorable pour la photographier, et à la faveur d'une brèche dans la couverture nuageuse, je décidai d'aller voir cette tour iconique à mes yeux. Depuis la fenêtre du train qui m'amenait du Val-d'Oise à Paris, toujours elle m'apparaissait comme en étant la porte. Où la situais-je ? Dans mon imaginaire à l'orée du 18ième arrondissement, peut-être à la porte de la Chapelle ou de Clignancourt, j’étais ignorant de tout cela. C'est l'approche du train depuis la gare de Saint-Denis jusqu'à Paris Nord, ralentissant à travers les voies de triage, les immeubles aux façades tristes, confondus par moi en une seule et même zone grise, marches de Paris. De la découvrir si loin de la capitale je fus surpris. Je la voyais donc depuis le canal et décidai de la rallier, empruntant pour cela le boulevard Anatole-France à travers la zone. Au coin de la rue Ambroise Crozat, face au canal, un café rallye le Maastricht promis à la destruction : ses deux étages d'immeuble de faubourg, entièrement murés. Plus loin une sorte de grand hangar moderne fendus de panneaux vitrés et alignant des enseignes pauvrettes le long de la nationale, dont un Barouk Chicha et un Royce Lounge. C'était pour cela que l'on détruisait la banlieue ? Jamais je ne ressentis plus intensément le mot de Debord : "Nous ne sommes pas attachés au charme des ruines. Mais les casernes civiles qui s'élèvent à leur place ont une laideur gratuite qui appelle les dynamiteurs." Je croisais là des gens marchant le long de la route, et j'étais pour le coup vraiment surpris qu'on traverse à pieds des endroits tel que celui-là, tout comme eux devaient être surpris de voir quelqu'un courir ici. Ici, l'ancienne route de la Révolte, tracée par Louis XV pour lui permettre de visiter sa fille sans avoir à traverser Paris et la sauvagerie de ses émeutes. Le paradigme s’était inversé : Paris s’était fossilisé et c’est route de la Révolte que prospérait la sauvagerie. Jamais je n’avais traversé terrain si gâté. Mais au loin la tour Pleyel m'aimantai, sans que jamais elle ne se pare d'un cadre acceptable. A son sommet, l'enseigne Kia tournoyante, mais je ne l'avais pas toujours connu ainsi... A l'abord du pont du boulevard de la Libération, les parages s'enlaidirent encore. L'ouvrage, soutenant l'A86 que je m'apprêtai à repasser encore, dispose étonnamment d'un article sur wikipedia, où nous apprendrons simplement qu'il s'agit d'un pont autoroutier français.
Ici croise encore par le pont de la Révolte les voies ferroviaires du nord : et pour la première fois je voyais l'envers de ce que me donnait à voir la contemplation du paysage depuis les rames des les petits trains gris de la ligne Persan-Paris. La tour, en rénovation, semblait intégralement oxydé. Aux alentours, des immeubles de bureaux informes. Seule une petite rue pavillonnaire avait été préservée, longeant l'autoroute, la rue du Dr Poiré. Au retour, je remarquai une assemblée d'hommes en contrebas de la passerelle béton qui me promenait dans le merdier. Je quittai ces parages hostiles, qui ne devaient s'arpenter qu'en camionnette utilitaire, pour reprendre mon chemin de halage le long du canal vers la gare de Saint-Denis, son odeur de brochettes grillées. Nous sommes place des victimes du 17 octobre 1961, dont une plaque commémorative se trouverait sous la passerelle menant à la gare, mais je la manquai. Sur cette même passerelle l'inscription : "le vent de l'insurrection se lève". C'est vrai que le canal était venteux. Mais je n'y croisai guère que des fumeurs de joints, comme ailleurs à Vitry, Pantin ou Bobigny. L'herbe se marie bien à la contemplation de l’eau. Fuir de la ville, fuir dans la drogue : parages parfaits pour cela.
Depuis sa presqu'île la gare regarde la ville, l'une comme l'autre de bien mauvaise réputation : dans un reportage France 2 de 2008 David Pujadas la qualifiait de "supermarché de la drogue à ciel ouvert", Monop' de la défonce, Auchan du crack, McDrive de la came, montrant des images capturées depuis la fenêtre d'un immeuble de pauvres toxicomanes errant, les manoeuvres du dealer, les protestations des riverains. Qu’en est-il aujourd'hui ? Aucune idée. Je passai juste. La drogue va et vient, et lorsqu'elle est partie ce ne sont plus les fumées de crack qui trouvent à indisposer les passants mais celles des brochettes de moutons.
C'est parvenu au pont ferroviaire passant le canal que les choses commencèrent à devenir étrange. Ici commençait l'interzone, à côté de laquelle celles que j'avais visité et qualifié ainsi précédemment me parurent à rebours bien fades. Il y est toujours question de canaux, et de rails...
En contrebas d'une zone de travaux, un panneau "voie réservée aux usagers des ports". Un caddie debout, deux renversés l'un carbonisé, une affiche "Asselineau Frexit 2017" dont le nom et le visage palissaient partout dans la ville jusque dans les endroits les plus improbables. L'homme qui se vantait - et peut-être y croyait-il vraiment - de ses millions de connexions internet est aussi celui qui s'est le plus affiché dans le dur de la ville. Sur les palissades de chantiers, les piles de ponts, les colonnes des parkings, les murs de terrains vagues. Il est notre plus sûr marqueur de 2017 dans la cité, telle une tâche de fond indélogeable.
Ici le canal forme un coude sous un pont dont je ne pouvais voir le bout: je m'y engageai prudemment. J'y croisai seulement un homme sous une tente de fortune, isolé dans la ville, lui me parut extraordinairement fragile. Au-delà le canal s'élargit, juste avant l'écluse et la confluence. Il n'y a rien ici, mais je reconnus néanmoins les lieux pour les avoir longtemps traversé en train, des lieux inchangés depuis trente ans. Le long du canal se trouve un mince chenal stagnant dans lequel baignent depuis toujours les façades ruinées de vieilles usines désaffectées. Leurs murs de bétons verdâtres, toits de taules montés en épi, étranges encorbellements en excroissances sur leurs murs. Amas de cabanes montées là, peut-être habitées ? Passé la dernière écluse, un pont de fer jaune enjambait la vieille darse croupissante et puante, et les entours avaient des airs de bayou du Diable. Plus loin une péniche en forme d'amoncellement de cabanes de jardin, j'étais parvenu à la confluence : je pensai au bateau de Medusa dans Bernard et Bianca. La Seine était très large ce jour-là, nous étions encore à la saison des crues. Il y aurait par la suite celle des grèves, puis la canicule.
Je suivais ici la nationale, pensant pouvoir rejoindre un peu plus loin le chemin de halage sur le fleuve, mais bientôt des barrières m'indiquèrent que celui-ci était fermé. Un homme s'y engageait pourtant, je le suivis. Quelques centaines de mètres après je voyais le chemin prendre les reflets du ciel : des canards l'occupaient, me forçant à remonter les coteaux. Un petit quartier pavillonnaire en bord de Seine, où je ne croisais que des africains faisant du porte à porte pour distribuer des prospectus. A son portail une très vieille dame. Plusieurs fois je tentai de rejoindre les bords de Seine, mais cela ne fut possible que parvenu au parc de Beatus. Deux routards finissant de pisser leur bière contre un muret. Les alentours sont calmes et le fleuve large et puissant, rendue maronnasse par la crue : j'étais parvenu à Epinay-sur-Seine, village du 19ième siècle, qui semblait avoir subi un déluge de béton. Comme trois trois énormes blocs tombés du ciel, se brisant au sol en myriades de morceaux, ces énormes cités portaient des noms qui avaient longtemps résonné au-dessus de ma jeunesse. Et il ne s'agissait ni de celui de Guermantes, ni celui de Swann, mais de la Source, d'Orgemont, de Super-M…
Super-M, ce nom resurgit du fond de mon enfance, d’abord celui d’un supermarché dont l’ensemble avait surmonté le centre commercial d’Epinay centre, et dont les lettres massives se montraient à tous ceux empruntant la nationale le jouxtant. Et qui avait par capillarité donné son nom aux tours le bordant, puis à l'îlot tout entier. J'y allais faire des courses avec ma mère autrefois, en allant voir ma grand-mère qui habitait dans une de ces tours là. L'enseigne a disparu mais les tours sont toujours debout : quand au centre commercial, le voilà tout juste refait. Je me promenai sous les arcades rue de Paris, puis rue Dumas : laquelle de ces tours étaient celles de ma grand-mère ? Ce pourrait-être ici ou partout ailleurs dans le Val d'Oise, la Seine-Saint-Denis, où nous étions encore. Un petit salon perché, une large fenêtre horizontale. Dans la cuisine en boîte en fer avec quelques gâteaux. Jamais je n'aurai soupçonné le fleuve aussi proche. Le studio Eclair où elle travaillait.
Il ne me restait maintenant que quelques kilomètres pour rejoindre le 95, par l'avenue de-Lattre-de-Tassigny, je passais la ligne de grande ceinture... Je l'avais passé une première fois à Brye, une seconde à Stains, une troisième à la Courneuve…
L'avenue d'Enghien, artère sans caractère, puis le lac, sa jetée, son casino. Son boulevard longeant vers l'ouest ses plus belles villas. Au loin les tours du forum de Saint-Gratien, aberrant vestige des années 70, avec sa dalle, ses commerces troglodytes disséminés à travers des coursives sombres. Dans ses sous-sols des équipements sportifs, un dojo sans fenêtres... Je dépassai les lycées d'Enghien, professionnel d'un côté, général de l'autre. Les mêmes jeunes gens qu'il y a vingt ans. Passé l'avenue de ceinture, un jardin de rues sinueuses aux villas très vertes, empruntant des contours labyrinthiques, et dont les courbes imprévues finissent par dévoyer l'orientation à la manière d'un rêve.
Une allée de stades, puis un pont franchissant la voie rapide qui avait recouverte le petit bois de mon enfance. La maison, le passage souterrain vers l'école, les bâtiments jumeaux de briques rouges, école de filles, école de garçons séparées d'une rue, devenues primaire et collège. Parvenus à leurs pieds je me souvenais les avoir tant rêvé : il me semblait même que des rêves oubliés, jamais conscientisés, surgissaient par dizaine de ma mémoire inconsciente par la seule contemplation de leurs structures jumelles. Deux tours carrés renfermant leurs cages d'escaliers distribuant deux étages, reliés l'un à l'autre par un long couloir distribuant les classes, toutes du même côté, toutes donnant sur une cour identique, et cela de la primaire au collège. Les images revenaient : s’agissaient-ils de souvenirs vécus ou simplement de rêves remémorés ?
Un petit préau derrière une volée de marches : une barrière couleur brique et une longue plaque de plexiglas montant vers le toit de béton gris. Agglutinés derrière les petits enfants, se pressant sur le petit rebord pour s'asseoir, habitant ces lieux de la même façon que nous le faisions il y a trente ans.












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