Un vers du Voyage de Baudelaire, une traversée du bois se poursuivant par la découverte de l’aqueduc de Nogent. L’idée de faire le raccord entre deux parties déjà explorées de la Marne, puis l’ascension de Bry, aimantée par quelques réalisations de Ricardo Bofill. Le Mont d’Est, Noisy.
Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme
Baudelaire

Bien qu'elle soit située sur la rive sud de la Marne Noisy-le-Grand fait partie du département de la Seine-Saint-Denis, dont elle constitue la pointe sud, touchant au Val-de-Marne à l'ouest et la Seine-et-Marne à l'est. Cette disposition reste un mystère - je suppute des calculs électoralistes du PCF pour la députation du 93 -, mais sans conteste ajoute une ambiance particulière à ses entours, bien que cela puisse dissuader une partie des touristes. Cette mauvaise réputation... Pourtant Noisy est une ville qui se visite, ne serait-ce que pour ses deux monuments monumentaux, les Espaces d'Abraxas et et les Arènes de Picasso. Que ces monuments soient des cités HLM à la mauvaise réputation ajoutent en caractère. Et puis le nom de cette gare, Noisy-Mont d'Est ; je pensais à la Pologne, à Auschwitz donc, immédiatement. Je pensais aussi au Monstre de l'Est de Fallout New Vegas, général des armées de Caesar et boss final du jeu, dont était chanté tout au long de notre progression l’insondable cruauté.
Mais tout comme à ce stade du jeu notre stuff était suffisamment puissant pour l'assommer à coups de pelle, je me sentais aujourd'hui assez en forme pour aller escalader ces collines là, de l'autre côté de la Marne, sa rive Sud : Chennevières, Villiers, Champigny... À Noisiel j'étais déjà allé. Noisiel qui est un peu la banlieue de Noisy.
L'idée m'en était venu au passage du viaduc de Nogent, kilomètre 10. Auparavant il y avait eut la coulée verte, la traversée du bois de Vincennes, cet homme d'origine africaine qui courait en jean et baskets. Pourquoi voir un homme noir me ramène-t-il à ma condition d'occidental sur-équipé ? Le suivant je rajustai mes écouteurs bluetooth JBL - les excellent 500 Inspire -, j'écoutais les Strokes il me semble, c'était sautillant mais pas non plus absolument adapté. Allait-il au travail ? Y allait-il en courant ? Je l'imaginai partir vers un chantier en petite foulée, car c’était ainsi que je le voyais accoutré : non en sportif mais en travailleur. Après Saint-Mandé il piqua droit dans le bois, je le laissai partir, le suivre aurait commencé à paraître un louche. Et puis mon esprit s’était déjà embarqué vers d'autres pensées, il y avait cette tribune qui venait d'être publiée sur un site réservé aux abonnés, que tous commentait sans qu'il me soit possible de la lire, n'en tirant que des sentences auxquelles en étaient opposés d'autres, violentes et lapidaires, n'appelant aucune réponse, le discours de l'autre ne servant que d'illustration, de stigmate du mal, prélevé de l'ensemble pour faire sens, comme marque de l'ennemi. Il n'y avait plus de dialogue, ni dialectique donc, mais des slogans, et nulle n'était plus en mesure de faire développer le moindre questionnement, la moindre subtilité. Dans le combat il ne pouvait y avoir place au doute.La société médiatique moderne, par le réseau social, c'est à dire l'échange à grande échelle de slogan et de statuts, avait tué la dialectique. Nous étions entrés dans un monde post-hegelien, en fait un monde schmittien, et voilà je pensais à ça tandis que je traversai ces paysages, traversés sans conscience, avalés par mes pas et aussitôt ramassé dans la masse indistincte de l'espace connu, dans un état de semi-somnolence. Le temps s'y désagrégeait, il n'y existait pas, se fondant indistinct dans l'arpenté, et je ne m’étais réveillé de cette hypnose qu’une fois parvenu au viaduc dont Glumol m'avait vanté les aspects majestueux sous certaines conditions de lumière et de brouillard. Las aujourd'hui le temps était blanc, et l'édifice incadrable. Mais il y avait eu cette idée alors de visiter Noisy, malgré les jambes lourdes, le temps compté - nous étions un mercredi matin -. Je m'arrêtai et traçai quelques itinéraires sur le maps. Bry-sur-Marne RER A à 3km, si proche, et Noisy à 5km, allons ! N'est-ce pas là-bas qu'il y avait cette énorme édifice noire que nous pouvions apercevoir de la ligne A ? Du train même l'ouvrage semblait cyclopéen, comme surgit d’une mer sans mémoire, de ses profondeurs les plus inaccessibles. Et maintenant posé là, sur la ville, étrangère à celle-ci: relevant d'une autre dimension, sa couleur même semblait extra-terrestre.
Du viaduc de Nogent, je poursuivis sur les quais hauts jusqu'au pont de Bry. La Marne était grosse ce jour là, charriant des eaux boueuses et rapides. Passé le pont je contournai le rond-point, saluait La Navette de Bry et l’église, avec son corbillard garé devant, ses gens en noirs. La rue du Cent-Trente-Sixième-de-Ligne monte droit dans la colline jusqu'à la ligne de Bobigny à Sucy-Bonneuil, dite de la grande ceinture complémentaire, et affectée au seul fret depuis une dizaine d'années environ. Un train passa là, un train citernes, je le regardai. Un pont plus loin un petit quartier pavillonnaire de la vieille banlieue, ses rues vides, ses rues pas plus larges qu'un chemin vicinal, étonnement vertes et désertes. Et là seulement je me sentis loin de Paris : il avait fallu pour cela passer la Marne, passer la ligne de grande ceinture, gravir la colline. Je déambulai dans ce quartier de lisière, à flancs de coteaux. Parvenu au plateau le paysage changeait, c’était la zone, la véritable, celle dont peine à comprendre l’affectation particulière. Etait-elle résidentielle, commerciale, tertiaire ? Il y avait là un hôpital privé, un grand lycée, des terrains vagues et des boulevards. Et un peu plus loin, la masse sombre des Espaces d'Abraxas, singularité dans la ville, s'élevant nue par-dessus les espaces vacants, et dont les murailles faisaient écran au boulevard circulaire du Mont d’Est l’entourant. Sur la carte même je n'avais jamais vu merdier pareil. Un chaos de béton, une ville rond-point cerné par la voiture, contre-utopie fascinante pour tous les amateurs du #urbandecay : Mont d’Est.
Une volée de marche mène à la cité monumentale, et aussitôt le ciel se fait étroit, et les murs trop hauts, trop sombres pour l'homme : j'entrai dans la nuit. Je connaissais New York, Tokyo aussi, bien plus massive, mais j’avais été là dans des continents entiers dévolus au gigantisme, d'un gigantisme ensuite colonisé par l'homme, dans laquelle il avait pris sa place. Ici la rupture d'échelle est subite : sitôt entré l'espace perd ses dimensions, se répandant vers l'immense. Le ciel semble s'éloigné, et l'oeil se perd dans les alignements d’arcades.
L'ensemble est organisé en amphithéâtre, autour d’une scène sacrificielle peut-être, où l'humain serait attendu. A moins qu'il ne s'agisse d'une porte des étoiles ? Derrière les hauts murs du bâtiment dit "le théâtre", d'une dizaine d'étages, et dévolu à l'habitat privé. En contre-bas de paliers herbeux, gradins mi-vert mi-béton, une arche gothique s'élevant au centre de la scène. Et derrière, à l'arrière scène, ce rideau de béton de 18 étages, couleur sang vieilli, dit "Le Palacio", dévolu à l'habitat collectif. Et où que l'oeil se tourne, il est écrasé par la masse des tours, contreforts, arches, colonnades, coagulations florescentes coulant le long de ses façades. Est-ce de l'angoisse qui se dégage de là ? Ou plutôt du sublime : un mélange d'effroi et de stupéfaction. Ici l'architecture de la ville nouvelle française du 20ième siècle assumait son inspiration extra-humaine, élevant des murs si hauts et aux dessins si complexes que l'oeil humain ne savait les appréhender, condamné dès lors à errer dans ses formes. Vous pouvez visiter Venise, celle du 17ième siècle, Paris, qui restera à jamais la capitale du 19ième siècle, mais du 20ième en France il y a quoi, Noisy, Cery-Saint-Christophe. Antigone à Montpellier, toujours de Ricardo Bofill. Saint-Quentin-en-Yvelines. L'échangeur de Bercy ? C'est tout.
De quoi frapper l'imagination : devant l'Abraxas nous qui avons déjà vu New York, nous sommes devant ses murs comme le premier homme apercevant la pyramide. L'imagination dépassée, et en même temps comme aspirée vers un ailleurs plus grand, des domaines plus vastes que ceux qu'il a l'habitude d'arpenter : en un mot, cet effroi est aussi une élévation, nous voici dans une terre étrangère, et nous nous attendons peu à croiser ici des humains. Si l'ont été un jour, ces gens derrière leurs fenêtres ne peuvent l'être resté longtemps. S'habitue-t-on à vivre dans un décor de Gears of Wars ? Depuis longtemps le cinéma s'était emparé de la démesure des lieux, et toujours pour suggérer l'angoisse, la peur et la déshumanisation : la dystopie SF de Terry Gilliam Brazil, les scènes de poursuite de "A mort l'arbitre", film particulièrement dérangeant par ses trognes, ses décors, son inquiétante étrangeté. Plus récemment des scènes guerrières d'Hunger Games. Pourtant aujourd'hui voilà des enfants qui courent dans ces lieux, qui déboulent depuis une porte latérale pour grimper dans les gradins. Il est 11h30, c'est la sortie de l'école toute proche. La vie se chargeait de déranger les impressions prescrites par le béton.
Je passais un portique, une arche, puis parvenait au ventre du Palacio, dédales de passerelles évoquant les cités de Naples montrées dans Gomorra. Au-delà un parking à étages, je le contournai, me voici dans la ville nouvelle, d'abord clinquante, puis se délabrant à mesure que j’approchai du RER. Une roue de vélo attachée avec sa selle à un grillage, au-delà de laquelle s'ouvrait, à mesure que j’approchai - une profonde brèche dans le sol, barrée de passerelles métalliques bleues et jaunes, telle une mine abandonnée dans un vieux western. Trois étages plus bas un bitume noir et luisant de pluie, deux lampadaires recouverts de pointes anti-volatiles, une mosaïque de carreaux abîmés, et l'entrée du métro "Noisy Mont d'Est". Les lieux en travaux, quelques commerces abandonnés, des palissades, de longs couloirs où tourner des remakes de Buffet Froid. Tant de choses à voire encore, mais voici le train vers Paris, je m’y installai.



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