lundi 11 décembre 2017

Villeneuve-Saint-Georges


Toujours plus au sud, cette fois-ci par la rive d’Ivry puis Vitry. Des paysages sublimes, d’une nature faite de tours et de bétons, romantique et comme abandonnée, celle qui nous préexistait. Le froid, Villeneuve-Saint-George, sa rue de Paris.



Si l'on a un peu de temps devant soi on peut décider, au lieu d'emprunter le RER D, de se rendre à Villeneuve-Saint-Georges à pied par la Seine. Délaissant la gare de Lyon, rejoignant les quais de Bercy, puis quittant Paris par la porte du même nom, laissant à sa gauche les eaux boueuses de la Marne, on traverse la passerelle de câbles d'Ivry-Charentonneau, suivons les belles eaux de la Seine, et cinq ou six méandres plus loin, nous y sommes. J’attendais le moment propice, où temps et lumière me serait accordé. Il y a quelques villes qui se font longuement désirés, l’entreprise souvent reporté, jusqu’à en obtenir une frustration terriblement aiguillonnante.  D’abord évidement parce qu’elles sont lointaines, et qu’elles exigent la journée. Se place entre elles et nous des journées qui nous semblent insurmontables, des semaines entières consacrés au travail, dessinant en creux de rares fenêtres de départs, gâchés par un événement imprévu, un temps mauvais ou un mal de pieds. Villeneuve-Saint-Georges fut de celles-là. Enfin le grand départ !

Vient le choix de la rive : celle d'Ivry ou d'Alfortville ? Choix qui engage car les ponts sont rares. L'une est industrielle, l'autre résidentielle, mais les deux présentent ce même caractère d'enclavement, qui prévaut dés les premiers pas. Dès les gares de Lyon et d’Austerlitz, la Seine présente cet aspect de vallée enclavée cernée à l’est par les voies de Lyon, le RER D, et à l’ouest par celle d’Austerlitz, le RER C, jusqu’à ce que celles-ci viennent jusqu’à rejoindre la Seine, à respectivement Villeneuve-Saint-Georges et Choisy-le-Roi. 

Aujourd'hui le choix se porterait vers Ivry, puisqu'il y a peu j’avais parcouru les quais d'Alfortville. Le soleil levant sud-est, je le tiendrais en face de mon visage tout au long de mon parcours, avec à ma gauche les tours d'Alfortville en contre-jour, et sur ma rive la lumière rasante sur les vieilles usines de briques encore vaillantes d'Ivry. Il y avait cette usine élévatoire, puis derrière une maison murée à l'étage décapitée derrière laquelle surgissait trois beaux bosquets. J'y verrai des usines, des centrales, des pylônes, mais manqua l'entrepôt "Transbonhomme" que je comptai bien saisir d'un beau cadre. Mais sûrement avais-je alors été emporté plus bas vers la Seine, rasant le fil de l'eau : quelques centaines de mètres pas plus, parmi les arbres surgissant des eaux, et au loin un soleil rouge se levant sur Vitry.






Quelques pas plus loin je croisai un jeune homme assis seul sur un muret et contemplant le fleuve. Les berges de Seine ne sont fréquentées que par de rares joggeurs, les clandestins et ces solitaires. J'en croisai quelques fois, ils ne sont pas si nombreux. Ce sont des lieux solitaires dans la ville, à l’écart des foules et des flux. Il faut pour les rejoindre s'échapper d'échangeurs tentaculaires, de zones portuaires, de zones industrielles, traverser des gares de triage. Il y eut une femme asiatique une fois, contemplant le Chinagora depuis Charenton. Et ce jeune homme noir, planté au milieu de la zone industrielle, n'attendant rien ni personne, ni fumant ni scrollant, fugitif des déterminations conduisant ses jours. Je le fantasmais sûrement en jeune Chateaubriand, comme s'il me plaisait de voir tomber par ce bord là ma représentation du jeune adolescent des banlieues sud ou nord. Toujours le réel viendrait déborder le cadre étroit de nos représentations, et à chaque fois ce serait une joie. Là une dame qui lance un bâton à son chien - elle est surpris de me croiser -, ici un homme algérien souriant qui court en jogging, en diagonale avec un rictus étrange. Il me semblera le croiser à nouveau une dizaine de kilomètres plus loin. Une toute petite femme asiatique, qui trace son chemin dans la course. Un homme oriental et jeune, surgissant d'une tente les yeux cernés. Je le vis se rendre vers sa réserve d'eau potable, un caddie entreposée là et contenant quelques bouteilles. Il y avait là aussi des énormes tuyaux plongeant dans la Seine, et venant de la centrale électrique. Des panneaux de barbelés entourant l'édifice. Plus loin une stèle en marbre à "la mémoire des milliers d'Algériens blessés, internés, jetés à la Seine lors de la répression policière qui suivit la manifestation pacifiste du 17 octobre 1961. Vitry-sur-Seine n'oublie pas." Je m'imaginai ému que des manifestants avaient étés jetés là, à Vitry, dans les eaux sombres de la Seine. Renseignement pris, il n'en fut rien, les faits ayant eu lieu à Paris. Mais Vitry n'oublie pas quand même. Des bouquets fanés, probablement déposés par les équipes municipales, ce 17 octobre. Nous sommes le 18 décembre 2017. Il y a un siècle ici on fabriquait du gaz moutarde pour les tranchées.




Je m'apprêtais à franchir l'A86, ce qui est toujours un moment un peu spécial dans mes aventures. Auparavant le franchissement du périphérique en était une d’importance... Bientôt peut-être ma nouvelle frontière serait la francilienne. Sous l'arche se découpait la ville de Choisy, lui donnant un air de majesté. Quelques pas plus loin son panneau d'entrée d'agglomération surmontée d'une publicité pour hannouccah, nulle croix gammée ni free palestine... Puis c'est l'arrivée à Choisy, entre rails et Seine, cette arrivée est très belle, le long d'une rangée d'arbres noueux et noirs aux branches coupées. Ici je profitai du pont vers Créteil pour passer sur l'autre rive, et longer ces habitations faisant face au fleuve, protéger des maraudeurs par leurs hautes grilles. Je passai ensuite sur des pontons de bois vermoulus suivant le fil de l'eau, et comme plâtrés ci et là par des planchettes de bois cloués dans le mou. A chaque pas il semblait que la planche allait lâcher. Il semblerait que ces quais là aient passé un peu trop de temps sous le niveau du fleuve… Ils ne résisteraient pas à la crue de l’hiver. Soudain la rive s'ouvrit proposant une bifurcation sous un pont ferroviaire - là un vent glacial et le parc inter départemental du Val-de-Marne.



Un chemin boueux le long d'un lac et un vent froid venue de face, archipel d'îles sur un lac artificiel, une longue bande de terre, mais je m'en échappai vite, souhaitant retrouver la chaleur de ville. Une longue avenue dans un coin déserté de cette ville, Villeneuve-Saint-Georges.fr indiquait le panneau. Se pouvait-il que j'ai parcouru tout ce chemin pour parvenir sur un site internet ? Ville amie des enfants, ville jumelée avec Kornwesthein et Eastleigh, Villeneuve Triage. Un immense pylône derrière cela et des terrains vagues inaccessibles. J'avais perdu le chemin de la Seine, et longeai maintenant les rails - VSG est une ville constituée pour moitié de trains -. Je parvins rue des Îles sous un beau soleil blanc, ces petits pavillons, mince bande résidentielle allant s'amenuisant à mesure que les rails s’approchaient de la Seine, avec tout son attirail de ferraille, de wagons, de voies de garages, jusqu’à ne laisser qu'une mince bande de bitume longeant les voies, au sol des dalles d'aciers indiquant qu'il ne faut pas forer ici, "Liaison 63000 Volts Crosne Villeneuve St Georges Deviation Berlioz DANGER", deux hommes allant à la gare aussi, loin encore cependant, puis les parkings le long du fleuve, ce passage sous les voies et l'arrivée à VSG, le trafic piéton mêlé à celui de la nationale 6 et survolé encore par les avions en descente sur Orly, juste de l'autre côté de la Seine. Le café de la gare, café de de l'hôtel de ville, le bar tabac de la gare, place du Lion, à l'entrée de la rue de Paris avec ses échoppes d'un moyen-âge moderne. Sa boulangerie-kebab arabe, le restaurant chinois lettres d'or sur fond violet, une cour sous un immeuble et son panneau "église évangélique", la pizzeria-boulangerie et ses cinq, six coiffeurs et derrière encore, l'Yerres, et j'irai une autre fois, remonter jusqu'à Boussy, Brunoy, Combs la ville, mais ce jour-là je m'installai prendre un thé, j'avais trop froid. Sur ma poitrine une veste humide, plaquée sur ma peau par le vent, je me réfugiai dans les tunnels sous les voies en attendant le train.









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