Voyant le défilé motard à la mort de Johnny, je repense à la mort de mon cousin. Ce jour-là la neige m’empêche de partir pour Villeneuve-Saint-Georges. Découverte de nouveaux aspects de la porte de Bercy, j’en cherche encore le passage direct. A Charenton, la passerelle de Jules et Jim. De retour je glisse sur le verglas et détruit une partie de mon S8.
Ce jour là on enterrait Johnny. Sur BFM TV nous suivions depuis les airs le cortège de voitures noires descendant les pentes sinueuses du Mont Valérien. Sur les abords de la route la neige avait tenu, était-ce parce que nous étions en altitude ? Cela donnait un air de Savoie, de descente aux flambeaux. Le convoi allait ensuite se diriger vers l'arc de Triomphe, descendre les Champs-Elysées, passer la Concorde et atteindre la Madeleine. Beaucoup étaient venus de province, et à les voir patienter derrière les grilles aux abords du parcours, il me semblait que ce fut une génération entière qui assistait à son propre enterrement. Foule d'hommes aux cheveux blancs, femmes aux cheveux bleus ou rouges, qui avaient connu l'Amérique libérant l'Europe et lui apportant le rythm'n'blues. Dans l'église un air d'harmonica, droit venu du Mississipi. Le monde avait changé et l'Amérique aussi. Cette génération feignait de l'ignorer : l’Amérique vivait encore à travers leurs corps. Ils étaient de ceux qui avaient connu Johnny dans les années 60-70, la première guitare branchée sur un ampli. La génération qui avait découvert l'électricité, avec tout ce qui allait avec, la télévision, le show-business. Nous qui sommes nés dedans, n'en avons jamais connu la décharge initiale, même si nous en avons connus d'autres, mais plus partielles je crois, la découverte de Led Zep, Joy Division ou quoi. Elle était cette génération qui avait expérimenté le premier on/off, le premier coup de jus. Cinquante disques, une carrière ininterrompue, il était le passé et aussi le présent, et toujours le futur.
Mais aujourd'hui le show-business se découvrait mortel. Ils étaient nés tous ensemble, et même les plus jeunes s'étaient mis dans la roue des vieux : sur la scène quatre guitaristes interprètent à la guitare folk des thèmes de Johnny, rendus méconnaissables par tant de simplicité. "Que je t'aime", évoquant un air de guitare classique espagnol, "Quelque chose en nous de Tennessee", sobrement blues. Ils sont jeunes - Mathieu Chedid, Yarol Poupaud, Yodelice, un quatrième dont je ne me rappelle plus le nom- et Johnny était leur parrain, mais peut-être aussi leur frère. Non, tous ensemble ils formaient une même génération, dont Johnny était le premier mort. On s'était habitué à voir mourir ceux d'avant - Danielle Guichard, Montand, Moreau etc... - mais Johnny était le premier homme électrique à tomber. Evidemment il y avait eu Berger, Balavoine, Gainsbourg... Mais c'était comme des accidents. La mort de Johnny elle, marque la véritable fin, véritablement la mort par épuisement. Qui penserait pouvoir lui survivre ? Tous tremblaient, tous pleuraient. L'invincible était tombé, lui qui avait survécu miraculeusement à tous les poncifs de la mort rock'n'roll avait été rattrapé par la sale maladie des vieux, le cancer. Réchappé de l'alcool, des accidents de voitures, des femmes, de la gloire, continuant décennie après décennie comme avant. Pourquoi nos rocks stars ne se suicident-elles pas comme Kurt Cobain, ou ne se noient dans leur vomi comme Morrisson, Hendrix, Joplin. C'est que Johnny ne semble paradoxalement pas avoir de corps propre, quelque chose sur lequel le temps puisse avoir un empire. Il était moins un homme qu'un concept, un cliché, une certaine idée du rock'n'roll. La moto, la veste en cuir, le blues. Sur les Champs beaucoup de Johnny comme lui, j'aurai aimé me retrouver au milieu d'eux. Il y en aurait tant. Le devenir Johnny était et restera à la portée de tous. Lui même n'était pas plus Johnny qu'un autre. Il n'en était que le porte voix, ce pourquoi ce fut lui qui monta sur scène, pour les représenter tous. Une forme de transfiguration à la portée de chacun... Ce jour le rock était vraiment mort, il mourrait avec cette génération. Et l'Amérique n'a plus aussi bonne presse... Ils étaient la dernière génération à la rêver. Ce jour-là malgré le froid je décidais de partir à Charenton. Je voyais les bikers descendre les champs... Je pensais aussi à la mort de mon cousin, à son enterrement motard, les moteurs rugissants, ces moteurs mêmes qui l'avaient enlevé à la vie.
Les pas s'enchaînèrent dans la confusion, le temps manquait, à nouveau ! Ce n'est pas aujourd'hui que j'irai à Villeneuve-Saint-Georges, et pourtant le ciel était clair, trop peut-être. S'il ne présente pas quelques brumes, quelques balafres, qu'il est ennuyeux, ce ciel bleu écrasant toute lumière au béton. Mais ce jour là des iridiscences allaient fleurir dans les ombres... Premier avertissement, une plaque de verglas vers le parc de Bercy, devant sa longévité à l'obscur, et que je découvris lors d'un périlleux mouvement de rotation en stop, l'oeil attiré par un bassin en contre-bas. Je constatai alors un léger décalage entre le moment où je tournai mes pieds en travers et le celui où mon corps s'arrêtait. Je venais d'expérimenter la perte de l'adhérence. Elle est subite, elle étonne. Elle tend les muscles d'inquiétude. C'est un vertige, mais aussi une translation. On flotte un peu. Je ne tombai pas ce coup-là. Je fis cette photo, elle était moche, un morceau de béton dans l'ombre, à contre-jour, coupé par un reflet de lumière blanche. Je décidai de continuer quand même... Je descendis alors de la station Dausmenil, abandonnant l'idée de partir de Maisons-Alfort pour Choisy ou Villeneuve. Je décidai simplement de partir voir la Seine, comme toujours lorsque le ciel est pur.
Et alors je prendrai quelques clichés des incinérateurs du Syctom d'Ivry/Paris XIII... Deux fours chaudières à 900°, tournant à une capacité de 50 tonnes à l'heure, élevant leurs bras de fumée dans le ciel. Peut-être devrais-je dire panache... Mais j'ai peur du cliché. Mais qu'est-ce qu'un cliché si ce n'est une métaphore qui a réussi ? Doit-on s'astreindre à déconstruire ce qui a déjà été si justement décrit. J'ai l'air grotesque avec mes bras, quoi deux bras s'élevant dans le ciel pour saisir le soleil ? Je me demande même si fumée n'est pas une métaphore perdue dans l'étymologie... Non, cela provient bien du latin fumare, qui signifie du reste fumer. Me voilà bien avancé. Je les retrouvais bien à leur place, mais je décidai de rentrer, après avoir patiné sur une autre plaque de verglas.
Retraversant les quais de Bercy, je découvris comme un escalier de chantier posé contre l'un des renforts de la gare frigorifique de Bercy. Là le trottoir disparaissait presque complètement, et pour lever toute ambiguïté, un panneau interdit aux piétons avait été posé. Un escalier entièrement grillagé, sale et désolé, comme une entrée vers Silent Hill. Il me semblait pourtant que pour atteindre ce fortin, il n'y avait pas d'autre chemin. Toujours je le voyais depuis les quais, séparés de lui par deux ou trois voies rapides. Il disposait d'un arrêt de bus. Je voyais parfois des gens y attendre. D'où sortaient ces gens, où allaient-ils ? Comment peut-on venir de là, où y aller ? J'escaladai cette escalier, et découvris un monde insoupçonné : une mince allée entourée de grillages cheminant au milieu d'entrepôts baignés de soleil. Là un chien attaché à son piquet, aboyant à mon passage - toujours Silent Hill -. Sur le frontispice d'un de ces hangars, ces mots : Dack Scred. Plus loin je traversai ce que je découvris à postériori être la ligne de petite ceinture. Alors j'atteignis le pont National, sa pelouse-piste de tramway, avec au loin, les incinérateurs de la Syctom. Plein soleil, rien en face, rien à droite, rien à gauche : vue totale Val de Marne et Paris XIII. Des plaques de verglas partout. Il est encore temps de rentrer.
Je retournai vers la porte de Charenton, et me disais, ne serait-il pas plus jolie de passer par le bois ? Et il y aurait aussi moins de glace. Je remontai l'avenue contre le cimetière, passai le périphérique, et encore une fois une trace me fit de l'oeil. Elle longeait le périphérique vers le sud, là il décolle à travers les rails. Je le longeai, l'espérant muni d'une passerelle piéton, pensai un instant l'avoir trouvé mais il ne s'agissait que d'une de ces chiottes à chien cernées de palissades. Mes espérances allaient cependant être comblés au-delà de mes attentes lorsque je découvris quelques pas une fine passerelle partant plein sud et plein gaz au-dessus des rails de garage et triage. Des trains, des hangars à perte de vue. Sur l'autre rive, les lettres Porto Cruz inscrite sur un bâtiment. Et quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris qu'elle était accessible aux simples piétons, et quelle ne fut pas ma surprise lorsque j'y croisai des enfants. J'appris ensuite que cette passerelle était celle de Jules et Jim, elle était alors bien plus belle.


De l'autre côté, rien. Les entrepôts de la Martiniquaise, ceux marqués Porto Cruz. A droite, des immenses entrepôts. Plus bas vers la Seine des hôtels de VRP, Bercy 2, cette incongruité, je ne saurai même pas comment y aller. Ni en voiture, ni à pieds... Quelle route emprunter ? J'aurai trop peur de me perdre sur quelque voie de garage de l'échangeur, de tourner en rond sans jamais en trouver la sortie. Vadriano pourtant me dit depuis des années qu'il y a un certain passage, au milieu de l'échangeur, qui y mène très sûrement... Je continuai vers la Seine, mais je butai sur l'A4, évidemment. Quel endroit étrange. Je lis des histoires sur ce quartier Charenton-Bercy, je suis tombé dessus en faisant des recherches sur cette passerelle de Valmy - c'est ainsi que j'ai découvert pour Jules et Jim -. Un PLU de mars 2006 pour Charenton-le-Pont... Premier chapitre : "les grandes ambitions pour Charenton-le-Pont". L'idée générale c'est que la ville est bizarrement enclavée, et qu'elle en manque, justement de pont. Comment une ville, si bien située, en bord de Seine, en bordure d'un bois, a bien pu se retrouver dans un tel merdier ? Coupée en deux par la SNCF, séparée du fleuve par une autoroute, de Paris par le boulevard périphérique... Entièrement sacrifié aux transports. Charenton, nous y passons, sans jamais bien nous en rendre compte. Je ne découvris moi même que très récemment l'existence de cette ville. Auparavant il me semblait qu'il s'agissait simplement d'une lisière du douzième arrondissement.
Je lis donc ce PLU d'il y a dix ans, j'entends parler d'"urbanisme participatif", de "souhait de rompre la séparation", de "volonté de voir Charenton-le-Pont"... L'idée semble de construire pour le tertiaire, une excellente idée. J'imagine assez bien une ville entièrement constituée de bureaux ; sans écoles, sans services publics. Seulement des sous qui rentrent, et personne pour râler. Le maire serait alors le seul à voter. Reconquérir les berges, réunir les quartiers, briser les séparations, rétablir les convergences, recouturer les coupures, suturer les cicatrices, retricoter le territoire, hum je me sens d'humeur à écrire un PLU ce soir, je pourrai en broder des kilomètres. Cela semble tout de même assez vain. Charenton reste relié à Paris par une seule et unique rue, celle de Charenton justement. A Ivry par un seul pont, à Maisons-Alfort par un autre. Pour aller à Vincennes il n'y a que la route de Ceinture du lac Daumesnil. Certes la ville a une façade commune avec Saint-Maurice, mais c'est une ville tellement plus bizarre encore. Le jour de l'apocalypse zombi, le coin pourrait devenir une bonne planque. C’est une ville-île. Et ce quartier Charenton-Bercy une île dans l'île. Il n'y aurait que quelques ponts à contrôler. Mais il faudrait quand même se méfier de la façade occidentale avec Paris - c'est ainsi que les abords du périph sont désignés dans ce PLU.
Une phrase avait attiré mon attention : "Création d’un franchissement piétons/cycles en face de Bercy 2 vers Paris". C'est donc cela dont il toujours question. Il faudrait depuis le pont National piquer droit dans l'échangeur. Sur maps je tente quelques approches. Sur des trottoirs improbables je surprends des présences humaines, capturés là par les drones de google. Des gros monsieurs, des femmes tirant des cabas. Je les suis, découvrant cette rue ne comportant nulle adresse : la rue du Général-Langle-de-Cary. Peut-être si je la suivais… Une dame noire semblait s’y engouffrer.
Parvenu au pont Nelson Mandela je pensai retourner vers la porte de Bercy par les quais : il y a bien un escalier de béton qui participe de cette "reconquête des berges". Je repassai la porte, croisai un convoi exceptionnel manoeuvrant dans un étroit goulot sous un pont, bloquant l'entrée sur l'A4. Plus loin un improbable groupe de touristes asiatique en touriste, marchant le long de la vélo-route, y traînant leurs valises. Vont-ils à Bercy 2 ? Je repassai dans le parc de Bercy, dépassai la cinémathèque et retombai sur cette gare de Bercy. Jamais avare d'un détour, je m'engageai sur une volée d'escalier, pour découvrir cette gare dont j'ignorai absolument l'existence il y a pas 6 mois - c'est qu'elle n'est pas dans le Monopoly d'une part, et qu'ensuite je n'ai jamais eu à me rendre à Clermont-Ferrand -. Ce détour fut la curiosité de trop. Je m'écrasai dans une descente, dessinant de nouveaux éclats sur mon S8 et me brisant une phalange. Cela m'apprendra à courir avec un équivalent d'assiette de porcelaine entre les mains. Les dieux du running avaient parlé : rentre chez toi mon con, avant de te ramasser pour de bon...
Deux jours plus tard, j'y retournai.



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