Première sortie dans le dur du 93, sans pour autant quitter le canal. Des briques bleues dans le ciel, la pluie, la question de la technique. Franchissement d’un nouvel horizon mental, l’extrémité est du bassin de la Villette. La ligne de petite ceinture, celle des maréchaux, le franchissement du périphérique et à nouveau de l’A86, à Aubervilliers cette fois. Le millénaire, Street Avenue, la Cité des Francs-Moisins. La basilique Saint-Denis, ses rois jetés aux porcs. Retour par la ligne 13.
Sur mon application météo France une fonctionnalité intéressante, "Précipitations dans l'heure", celle-ci découpée selon des briques de 5 minutes puis de 10 minutes à partir de la trentième, blanches, bleues ou noires, selon la densité de pluie absente, moyenne ou forte attendue. Si le ciel paraissait dégagé ce matin, très tôt, quelques rares filaments nuageux dans un ciel encore nuit, le temps changeait, comme à son habitude. Parvenu place Voltaire, et informé de la forte probabilité de briques bleues plus ou moins sombres disposés dans le ciel et prête à me tomber dessus tel un Tetris aquatique grandeur nature, je pensai à rebrousser chemin. Sur un coin de ciel, un dégagement timide, vers Ledru-Rolin, dans lequel j'aperçus la lune, bientôt mangé par des nuages sombres. Si le temps est mauvais, alors il me faudrait revoir mon objectif, me rabattre sur une course en mode dégradée, un petit tour du coin. Pas tant pour la pluie que pour la laideur. S'il n'y a pas de lumière je n'y vais pas. Aux grilles du Père Lachaise je vois que nord-ouest c'est dégagé, alors j'y vais.
Le vent souffle violemment selon l'axe nord-ouest, la pluie tombe dès Belleville et j'ai les mains glacées. J’évoluai dans les probabilités bleues sombres, toutes avérées, mais la pluie glissait sur moi, s'évaporant sitôt tombée sur mon corps, à moins qu'il ne s'agisse des bourrasques qui ne la chassent de ma veste déperlante. La veille je regardais les gants chez Go Sport, c'était encore tout une histoire : certains présentaient des coutures un peu rudes aux pulpes, d'autres ne disposaient pas de renforts anti-dérapants, un seul de ces modèles se prétendait tactile - le running c'est 50% de vêtements techniques, 50% de problèmes physiques -. Je sentais déjà avec effroi le S8 me glisser des mains et tomber entre deux lames d'un ponton de bois, je me voyais les retirer pour chaque photo prise, chaque texto envoyé - je zone souvent sur internet en courant - si bien que je n'en choisissais aucun. Mes doigts gelés s’en souvenaient maintenant. Au détour de la place du Colonel Fabien je courrai en compagnie de la rame sortant là de terre. Place Stalingrad je retrouvai le canal, vide, lavée de sa pisse, lavée de ses joggers, de ses boulistes et promeneurs. le vent y avait trouvé son axe, le ciel était dégagé et pur.
Il y a cette tour rue de Crimée au loin qui ferme le bassin de la Villette, au niveau du pont, et je me souviens ne l'avoir que très récemment atteinte. Qu'elle paraissait loin et ennuyeuse auparavant, lorsque nous déambulions vers les cinémas quais de Seine et de Loire, sentinelle de nos déambulations. Une fois pourtant j'avais pris cette route à rebours, mais c'était la nuit, je ne me souviens plus des rues, c'est un souvenir brouillé. Désormais mon esprit est plus clair, et je sais où je vais.
Un pont plus loin le beau pont ferroviaire de la ligne de petite ceinture, d'où s'envolèrent une nuée de mouettes, toujours ravis de nous faire croire par leurs cris qu'il y a là-bas la mer. A la confluence Ourcq Saint-Denis la vue est sublime, je photographiai de beaux nuages de cinéma, interprétant magnifiquement la menace. Je croisai une femme qui sur son vélo ne put s'empêcher de prendre cette photo aussi. Qu'il est doux de flâner par ici dans la lumière d'hiver, et par les nuages changeants. La pluie avait chassé les joggeurs... Je dois reconnaître qu'ils constituent un véritable préjudice esthétique pour la ville, leurs vêtements criards, leurs pas balourds, parfois même en piéton il faut manoeuvrer pour les doubler... Et quand ils vont vite c'est encore pire. La dernière fois je continuai sur le canal de l'Ourcq vers Pantin etc... cette fois-ci je passai le pont ferroviaire de la ligne de petite ceinture par sa passerelle piéton, et m'engageai pour de bon sur le canal Saint-Denis, le long du quai de l'Oise puis de la Gironde. Je m'étais posé la question de savoir - toujours la même - de savoir de laquelle des deux rives était la plus jolie. Je passai sur le pont de la première écluse, là il me semblait que le canal formait un toboggan d'eau - une écluse ouverte ? Ou un simple mirage. Plus loin un restaurant se vend sur le thème de l'amour, "A la folie", je t'aime, un peu, beaucoup etc... je glissai sous le premier pont, sous l'avenue CorentinCariou, il est habité, un homme y dort seul dans son sac de couchage rabattu jusqu'à l'occiput. Je manquai ici de me prendre un potelet tapi dans l'ombre, de tomber dans le canal : il m'aurait sauvé.
Il n'y a plus ni vent ni pluie, et le pont ferroviaire est baigné dans cette lumière intermédiaire entre deux averses. Je le photographiai tantôt de face, tantôt à contre jour, surexcité, je trouvai tout beau. Puis ce serait le pont du boulevard MacDonald, ce quartier pelure, posé sur le nord-est de Paris, cerné de toutes parts, canal, rails, boulevards, autoroutes. Au fil de l'eau tout se franchit si facilement, rien ne ralentit la foulée. Sous le périphérique l'odeur d'un feu de camp, un campement de migrants, une vingtaine d’hommes accroupis en cercle dans le noir. Puis je passai à Aubervilliers, où subitement le ciel semblait s'être abaissé d'un cran, les hauts immeubles laissant leur place aux hangars, entrepôts, maisons, basses résidences.
Sur la rive d'en face une colonne d'hommes et de femmes pressés se rendaient au centre commercial Millénaire. Il ne pouvait s'agir que d'employés : qui d'autres voudraient se rendre là-bas... Cerné au nord-ouest par les entrepôts de la plaine Saint-Denis, au sud par une darse et et le périphérique et à l'est encore par le canal... Une passerelle piéton le relie à Paris, mais par son quartier le plus enclavé. Il y aussi une navette fluviale qui s'y rend depuis l'avenue Corentin Cariou... Le plus étrange étant encore son adresse : allée Guy Debord. S'y rendre en scooter des mers peut-être ? Il y aurait encore le problème des écluses... Je passais devant l'énorme passerelle rouge qui enjambe le bassin. Le promoteur avait pensé à un positionnement haut de gamme, finalement les grandes enseignent quittant le rafiot, il y invita Tati et Burger King. Le pauvre est simplement arrivé vingt ans trop tôt. Là a débuté le chantier de la station Aimé Césaire, ligne 12, le nom c'est pour les quotas, et puis aussi peut-être pour rappeler qu'il y eut ici un jour des noirs, avant que les promoteurs ne montent sur leurs pelleteuses. Il y a tout à raser par ici, une vraie friche industrielle. Les transports amèneront les employés, ici les loyers sont très bas, Paris va s'y déverser, à moins qu'ils n'y construisent des barres HLM à nouveau. En même temps même les maires communistes ont besoin de foyers imposables, ne serait-ce que pour rénover leurs hôtels de ville.
La piste longe un mur surmonté de barbelés, couvert de graphs récents, il y en aura tout le long du parcours. Je m'imaginai une révolte de l'indigène contre la ville, la couleur contre le gris. En réalité il s'agissait là d'une animation de la mairie cofinancé par les instances de football pour l'Euro 2016 : "Street Art Avenue". Pensaient-ils que les supporters rejoindraient le stade de France par le canal ? Certains dessins sont réussis, d'autres sentent le remplissage. Au-dessus du cargo l'Albatross, de hautes citernes peintes telles des coupoles d’églises orthodoxes russes. Envers et contre tout, une péniche résiste à la couleur : grise et massive, elle s'appelle le Cocotier. Je l’aime.
Peut-être par snobisme. Mais il est difficile de ne pas voir dans cette opération un coup de peinture gratos sympa. Derrière ce sont toujours les mêmes hangars, les mêmes cités, mais ça c'est derrière la palissade. Village potemkine du fun, en attendant les bulldozers. Le street art participe de la rénovation urbaine, elle est sa première couche de peinture, posé sur la ville interlope pour attirer le promeneur, le photographe - j'en croisais quelques-uns - pour ne pas laisser le pan de ville voguer à vau-l'eau. De la même manière les mairies installaient des squats municipaux d'artistes dans les usines abandonnées, comme on met un mouton dans le jardin pour tondre la pelouse à l'année. Ça garde le propre, ça enrichit la section touristique du site internet de la mairie, et ça tient à distance les clodos. Après tout le street art n'est-il pas un art voué à l'éphémère ? C'est surtout la marque rouge que l'on pose sur les maisons avant destruction. La fresque disparaitra avec l'ensemble, et ce n'est pas bien grave. Il y aura toujours un peu loin un autre quartier à détruire.

Je passais en tremblant l'immense pont de l'A86, après avoir franchi à peine quelques jours plutôt la même au sud, vers Choisy-le-Roi. Du nord au sud, urbaine est ton attitude, je pensais à Papi Fredo, rappeur d'un seul titre dans les années 90, Papi Fredo qu'es-tu devenu ?
https://www.youtube.com/watch?v=DhDazI0KCOg
Je bouge dès le réveil, direction Draveil, Athis, Juvisy.... J'en chantonne les paroles, me les appropriant jusqu'à en oublier l'italique... Il a déménagé en speed vers Evry-Courcouronnes... mais qui me réveille, un gars foiré à la 8-6 qui nique sa face qui nique sa race, je suis pas pareil je fais du sport je parle plus fort je viens du nord... L'histoire d'un type qui va chercher de la drogue, qui s'embrouille avec des gens, et qui t'apprend qu'il faut pas manquer de respect, des histoires de caille qui s'embrouillent. Partout la banalité c'est d'agir sans moralité, ma nationalité vaut bien celle de la cité.... Pour l'unité, pour l'expression direct, j'abuse le système, c'est l'Île-de-France que j'aime. Pour le nord, pour le sud, pour l'attitude, rude combat, il n'y a pas de bâtard qui dure…
Un grillage entoure l'interstice située sous les piliers de l'A86, dispositif anti-roms présumai-je. A Choisy le dispositif avait été contourné, malgré les tas de sables. Combien de camps sous l'A86 ? "Des Roms sommés d'évacuer un camp sous l'A86 à Choisy-le-Roi", "Nanterre : le camp de roms évacué près de l'A86", "Bondy : Des familles Roms ont installé un campement sous l’A86", "Roms : faut-il démanteler le plus ancien bidonville de France ?", toujours l’A86... Ici le camp de la Hanul a été démantelé en 2010, après avoir flambé quelques fois. Ses habitants ont été expulsés vers la Roumanie ou ailleurs. Il n'y a désormais plus personne pour habiter ces interstices de la ville. Quelques pas plus loin je découvris une petite maison aux murets recouverts de barbelés. La vue du salon devait être jolie : le canal, l'A86 un peu derrière, le Stade de France tout près. A moins que le voisinage des Francs-Moisins derrière, du camp en dessous, ne rendissent ses propriétaires nerveux. La maison n'est pas très jolie, j'en croisai de beaucoup plus belle derrière l'A86 à Choisy. De la même façon on y accédait seulement par les quais, et je me disais moi-même qu'il serait amusant de les visiter : il ne passe pas grand monde par ici… Je pourrai sûrement escalader une grille, passer la tête par la fenêtre. Je dois pas être le seul promeneur à avoir ce genre d'idées. C'étaient des murs en meulière percés de courts portails en fer. Les maisons étaient surélevés derrière, on semblait y accéder par des marches en pierre. L'ensemble entouré de hauts murs.
Toujours sans quitter le canal, auquel je me raccrochai comme à un cordon ombilical, je devinai derrière la cité des Francs-Moisins, la plus célèbre de mon enfance. Je traversai le 93 mais n’y entrai pas.
Il y avait eu d'autres noms aussi, qui résonnaient chacun d'une majesté trouble, évoquaient le danger et la source d'influences obscures. Les 4000 à La Courneuve, Orgemont à Epinay, Sarcelles, la ville-cité... Les verdoyantes communes du Val-d'Oise où je vivais disposaient chacune de leur succursale du shit, elles portaient des noms de couleurs, la cité Rose, la cité Bleu où dit-on fut torturé celui qui un jour parla mal d'elle. Il y avait le train, d'un côté la ligne de Persan, de l'autre vers Paris. Longtemps je ne descendis qu’à Enghien, laissant alors filer le train vers Paris, s’engouffrant alors au départ de cette gare dans ce grand tunnel noir qui fut l’un des horizons de mon enfance. Jeune adolescent les noms des gares situées au-delà m’effrayaient : Deuil, Epinay, Saint-Denis.
Tout ça n'était qu'un univers de menaces et de rodomontades, dont la sphère d'influence n'excédait pas notre jeune monde. Aujourd'hui personne ne s'en prenait à moi, tandis que longeais le quai dit « du canal » : un manque d'imagination dans la dénomination qui sentait la fin, l'épuisement. J'étais passé successivement quai de la Charente, quai de la Gironde, quai du Lot, quai de l'Allier, quai François Mitterrand, quai Jean-Marie Tjibaou, et maintenant celui-ci.
La pluie ici me rattrapait, et l'heure avançait, l'heure de la livraison du bambou. Je ne devais pas trop tarder. J'allais laisser inexploré le quai du square, le quai du port. J'aurai aimé parvenir jusqu'à la Seine, par-delà le pont ferroviaire de la ligne Persan-Paris que j'avais tant emprunté dans ma jeunesse. Et il y aurait ensuite à explorer les coteaux d'Epinay, passer l'A15, contempler le port de Gennevilliers, parvenir à Argenteuil, autre phare noire de ma jeunesse. Je me réfugiai sous l'autoroute A1. Une passerelle vers le stade de France gisait dans un état lamentable : "Saint-Denis en route vers les jeux" était-il écrit. Le chemin allait être long encore. Des lettres de bétons sous l'autoroute : UEFA 2016. Un parcours fléché pour les supporters ? C'était il y a bientôt deux ans déjà. Le lieu semble s'appeler "la porte de Paris", c'est une vaste étendue de béton surplombé par l'A1, des rampes d'accès y montent depuis les tranchées creusées pour la nationale 1. On ne sent pas de façon évidente ce qu'on pourrait faire d'un endroit pareil, à part y poser un campement de migrants. Les concepteurs avaient peut-être simplement dans l'idée de rayer de la carte ce bord là du canal. Une autoroute, une nationale, on pose ça là et c'est marre. Pourtant en bord de merdier, on entre à Saint-Denis, et cela sous la pluie battante. Je montai alors à une moyenne de 4:30 minutes par kilomètre, rincé par la pluie. Je longeai un parc, la ville était très belle, la banlieue des films d'antan. Il y a un garage minuscule éclairé de l'intérieur par une lumière rouge - très Modiano - au sein des immeubles uniformément gris - bas, de Faubourg -, un petit théâtre de marionnettes. Au détour d'une rue, comme dans les petites villes de province la basilique Saint-Denis, celle des rois de France. J'y pénétrai pour me protéger de la pluie. Des classes entières d'enfants mignons y patientaient pour la visite - celle-ci est hors de prix. Quelques tombeaux dans un coin du monument délimité par une grille en fer forgé.
N'avaient-ils pas été profané à la révolution ? Donné aux porcs ou jetés dans la Seine ? Je vérifierai une autre fois. Dans l'une des petites chapelles de l'église de vieilles femmes blanches et des jeunes femmes noires chantaient ensemble des cantiques à plein poumons. Jamais je ne visitai d’édifice catholique si vivant. Voilà qui tranchait avec l'ambiance tombeau du Christ absent / mort de Dieu de la plupart des églises et cathédrales. J’allai au café, m’aesseyai au comptoir, laissant passer la pluie. Ici même les vieux avaient les yeux plantés dans leurs téléphones. Puis fit quelques pas dans la ville, l’impression d’un village rasée pour faire la place à une réplique miniature de Cergy-Pontoise, version médiévale. De hauts immeubles aux balcons pointues, arêtes sanglantes et façades suintantes tels les stigmates du Christ. Les architectes étaient mêmes allées à reconstituées de véritables ruelles moyen-âgeuses, étroites, sales et sombres, serpentant sous des entrelacs d’arches de béton armé. Je découvris la station de métro Basilique-Saint-Denis, ligne 13. J’y descendis, le quai était vide. Deux minutes plus tard, le voilà rempli. Il en faudrait encore une dizaine pour voir la rame arriver. Le retour allait être plus éprouvant que l’aller.












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