«Ces "romans" réunis pour la première fois forment un seul ouvrage et ils sont l'épine dorsale des autres, qui ne figurent pas dans ce volume. Je croyais les avoir écrits de manière discontinue, à coups d'oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l'un à l'autre, comme les motifs d'une tapisserie que l'on aurait tissée dans un demi-sommeil.
Les quelques photos et documents reproduits au début de ce recueil pourraient suggérer que tous ces "romans" sont une sorte d'autobiographie, mais une autobiographie rêvée ou imaginaire. Les photos mêmes de mes parents sont devenues des photos de personnages imaginaires. Seuls mon frère, ma femme et mes filles sont réels.
Et que dire des quelques comparses et fantômes qui apparaissent sur l'album, en noir et blanc? J'utilisais leurs ombres et surtout leurs noms à cause de leur sonorité et ils n'étaient plus pour moi que des notes de musique.»
Les quelques photos et documents reproduits au début de ce recueil pourraient suggérer que tous ces "romans" sont une sorte d'autobiographie, mais une autobiographie rêvée ou imaginaire. Les photos mêmes de mes parents sont devenues des photos de personnages imaginaires. Seuls mon frère, ma femme et mes filles sont réels.
Et que dire des quelques comparses et fantômes qui apparaissent sur l'album, en noir et blanc? J'utilisais leurs ombres et surtout leurs noms à cause de leur sonorité et ils n'étaient plus pour moi que des notes de musique.»
Patrick Modiano.
Je me perdais un peu dans tout ça... Me promenant à la Friche je trouvais cette page de Modiano sur la quatrième de couverture de son édition Quarto. Je pensais l'offrir à mon père, oui c'est ce que je vais faire, il me fait un peu penser à lui, Paris, la mère absente, les internats, Nice. Le père à moitié fou, le truc juif bizarre, l'exil, la guerre etc... Je n'avais jamais lu cette quatrième et voilà que nous était donné un itinéraire : l'épine dorsale de l'oeuvre serait donc constituée des livres réunis dans ce volume et que voici :
Villa triste - Livret de famille - Rue des boutiques obscures - Remise de peine - Chien de printemps - Dora Bruder - Accident nocturne - Un pedigree - Dans le café de la jeunesse perdue - L'horizon.
Je réinterrogerai cela lorsque je les aurai lu. Pour l'instant je continuais sur mon propre chemin, je choisissais "Un pedigree", autrement dit l'autobiographie négative de Modiano. L'espoir d'y trouver la pierre de rosette de son oeuvre ? Ses liens avec le réel ? Je me prenais pour Champollion, le Champollion de quoi d'ailleurs.
La pierre de Rosette pèse 762 kg, elle est de granodiorite. Je lisais Wikipédia : "L'inscription qu'elle comporte est un décret promulgué à Memphis par le pharaon Ptolémée V en 196 av. J.-C. Le décret est écrit en deux langues (égyptien ancien et grec ancien) et trois écritures : égyptien en hiéroglyphes, égyptien démotique et alphabet grec." Par elle Champollion sut désormais, à partir du grec lire les hiéroglyphes égytiens. Et moi disposant l'autobiographie négative de Modiano et sa traduction en oeuvre, serai-je capable de comprendre dés lors le réel, non pas de sa vie, mais de la vie elle-même ? Son oeuvre deviendrait pour moi ce que le décret de Ptolémée V avait été pour Champollion : une clef vers les mystères de la littérature, ce rêve conscient, mémoire somnambule. Quelque chose de tout à fait important.
1945, Boulogne-Billancourt, la mère girl de revue de music-hall, les danseuses et les artistes, "C'était une jolie fille au coeur sec. Son fiancé lui avait offert un chow-chow mais elle ne s'occupait pas de lui et le confiait à différentes personnes, comme elle le fera plus tard avec moi." Le quai Conti, le grand père antiquaire au 5 rue de Châteaudun... Sur un vieux disque dur je vérifiai l'adresse du grand-père de mon propre père, M*** B****, résidant au 103 rue Lafayette, sa première adresse en France.
Les faits tous consignés là. Certains sont clairement les prémices de certains des romans : "Mon père lui a acheté un très gros diamant rose, la "croix du sud" qu'il tentera de revendre après la guerre, quand il n'aura plus un sou." Nous retrouverons ce diamant dans "Dimanches d'août", mais difficile de dire s'il rêve alors de voler son père pour fuir Nice, où s'il devient lui-même son père volant un ami à lui, partant avec sa femme pour le sud. Difficile et sûrement sans intérêt non plus. Le diamant devient une matière noire comme il le définit lui-même, un objet de tous les possibles, et par la littérature il rêvait les rêves de richesses que son père vivaient à travers la contemplation de ce diamant. Une matière à rêves donc à littérature.
Il nous semble souvent croiser ce père, mais il n'est pas à chaque fois le père du narrateur. Il est cet homme plus âgé qui vient s'intéresser à lui, souvent pour son amie, ou pour ce diamant - voire les deux -. Son père n'est pas toujours son père, c'est plus souvent un étranger au comportement étrange et inquiétant. Dans ses rêves il ne reconnaît pas toujours son père, mais nous le reconnaissons par exemple dans le personnage de Rachman, leur protecteur en angleterre. Là une scène ayant son reflet dans les pages d'un pedigree. Lorsqu'il emmène le jeune narrateur pour sa tournée d'inspection dans les faubourgs londoniens, "J'ai recensé, sous la dictée de Rachman, les numéros 5,9,10,11, 12 de Powis Terrace, les numéros 3,4,6 et 7, de Powis Gardens et les numéros 13, 45, 46 et 47 de Powis Square." Un souvenir d'enfance de Modiano : "Un dimanche matin, nous sommes allés en taxi dans le quartier de la Bastille. Mon père a fait arrêter le taxi une vingtaine de fois devant des immeubles, boulevard Voltaire, avenue de la République, boulevard Richard-Lenoir... Chaque fois il déposait une enveloppe, chez le concierge de l'immeuble. Appel à d'anciens actionnaires d'une société défunte dont il avait exhumé les titres ? Peut-être cette Union minière indochinoise ?"
Cette vie là est une litanie de questions laissées sans réponses : dans le rêve, dans la fiction, il semble capable d'aller une porte plus loin, d'en découvrir un peu plus que la façade. Ainsi il suit Rachman dans une maison vermoulue, la serrure casse, l'intérieur est abandonné. Rachman rachète des immeubles vétustes pour les louer à des pauvres - une sale affaire -. "Dans un coin de la pièce, je remarquai un lit de camp et sur celui-ci un costume enveloppé de cellophane comme s'il sortait de chez le teinturier, et une veste de pyjama. Rachman a surpris mon regard : - Je viens quelquefois faire une sieste icin m'a-t-il dit." Ce Rachman là qui vient de Lvov, incapable de s'occuper de lui-même, l'imagination toujours perdu dans les affaires c'est son père, celui dont Modiano verra décliner la prestance, l'élégance au fil des années. Les boutons qui ne sont pas remplacés, les vestes de plus en plus élimées, les rendez-vous donnés toujours plus loin du centre, dans des cafés toujours plus sordides, son indifférence, sa "flemme de parler".
"Et sur sa table de nuit, je me souviens d'un livre : Comment se faire des amis, ce qui me fait comprendre aujourd'hui sa solitude."
Les pages filent dures - et encore je n'ai rien dit sur la mère -, et les passages entre la vie et l'oeuvre sont finalement rares. Semble expulsé ici tout ce qui ne lui appartient pas en propre : les faits, les données, les noms. C'est un régime très particulier d'autobiographie : rien de ce qui est intime n'est abordé. Une discipline de la pudeur qui toujours l'interromps dès lors que nous abordons sur l'intime - et alors c'est l'oeuvre qui commence. Ce dont on ne peut parler il faut le dire... en fiction, ou dans ses rêves, ce qui est la même chose. Etrange paradoxe qui nous fait découvrir ici la distance la plus grande avec l'homme, alors que nous nous attendions à la forme inverse. Très rares brèches vers l'émotion dans le texte : la mort du chien, le chow-chow suicidé, "Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui." La mort de son frère Rudy. "A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne."
Nous reconnaissons en passant des démarches, il y a le chien écrasé qui est mentionné, la messe de noël avec son frère. Une somme d'impressions qui, devenus vivantes et autonomes, seront distribués à travers les rêves. Ainsi les coups de téléphones anonymes que reçoit son père, en 1943, dans le contexte des persécutions anti-juives, seront entendus à toutes sortes d'autres occasions dans les livres. Ce qui en fondent les rapports n'étant plus ni les circonstances, ni les destinataires ou emetteurs, mais une impression : celle de la menace diffuse, envahissante, se propageant le long des lignes téléphoniques. Souvent le narrateur ne répond pas, ou décroche le téléphone. Ici une gardienne de maison qui s'occupe des deux frères lors de leur long séjour à Biarritz, deux ans encore loin de leur mère. "Je ne me souviens plus très bien de son visage.", mais il semble qu'elle soit la même qui les garde parfois, à Jouy-en-Josas, lorsqu'il n'est plus possible pour eux de rester dans la maison.
"L'appartement du quai de Conti. Au troisième étage, nous entendions des voix et des éclats de rire, le soir, dans la chambre voisine de la nôtre où ma mère recevait ses amis de Saint-Germain-des-Prés. Je la voyais rarement. Je ne me souviens pas d'un geste de vraie tendresse ou de protection de sa part."
Où est cette femme terrible dans le rêve ? Elle semble l'avoir contaminé en entier. La mention qui nous intéresse le plus se trouve page 25 : "Dans la campagne, ma mère faisait de la moto avec Lagroua sur sa BSA 500 cm3. Elle passe avec mon père les mois de juillet et août 1943 dans une auberge de la Varenne-Saint-Hilaire, Le Petit Ritz." Une auberge fréquentée par des truands, dont nous avons déjà entendu le nom, dans "Quartier Perdu", "Souvenirs Dormants" - avec la fille de Saint-Maur -, et aussi dans "Dimanches d'août", avec l'histoire de la "Croix du sud". C'est au Petit Ritz qu'il rencontre cette femme avec laquelle il fuit à Nice, et qui l'abandonnera. Au Petit Ritz encore où il se réfugie avec cette fille à valise, qui a fui la ville après avoir tué Ludo. Et donc le Petit Ritz est aussi le souvenir de sa mère. Par analogie maintenant, disons-le, la femme qui l'abandonne dans cette grande maison blanche du sud, ne peut-être que sa mère, aussi.
Je dis aussi parce qu'entre ces filles, la mère - qui était une danseuses aussi, qui trompait son père avec ce Lagroua par exemple, les visages, les impressions circulent. Les impressions se fondent sur celles qui les ont précédé, dans un visage il nous semble revoir les autres que nous avons croisé, et qui lui ressemblait peut-être, fusse seulement par le nez, une expression, un geste, une impression. La première impression creuse le sillon qui emportera les autres, tout comme le premier visage. Celui des parents bien sûr : de ce père indifférent, de cette mère qui le fuit. Cette impression ne sera pas tout mais elle comptera beaucoup, pour façonner la suite. Partout où une femme l'abandonne, il reverra sa mère.
"Je me souviens d'un Brésilien qui fut pendant longtemps mon voisin de dortoir, sans nouvelles de ses parents depuis deux ans, comme s'ils l'avaient mis à la consigne d'une gare oubliée."
Il prend le large, et s'imagine toujours que les appartements sont des bateaux près à appareiller. Le bonheur aussi a sa partition, il se joue sur les pentes de Montmartre. "Je suivais maintenant la rue Championnet à cette heure de la fin de l'après-midi où l'on a le soleil dans les yeux. Je passais mes journées à Montmartre dans une sorte de rêve éveillé. Je m'y sentais mieux que partout ailleurs. Station de métro Lamarck-Caulaincourt avec l'ascenseur qui monte et le San Cristobal à mi-pente des escaliers. Le café de l'hôtel Terass. De brefs moments, j'étais heureux. Rendez-vous à sept heures du soir au Rêve."
La famille continue de se dissoudre, l'escalier intérieur reliant les appartements du père et de la mère est détruit. Lui s'est remis avec la "fausse Mylène Demongeot", elle part en tournée, joue dans un Max Pecas, veillit, décatit, entre dans la dèche, somme son fils de lui trouver de l'argent, d'en demander à son père, qui lui cherche toujours de nouveaux moyens pour s'en débarrasser : l'internat, la caserne, n'importe quoi.
"Cher Patrick, dans le cas où tu déciderais d'agir selon ton bon plaisir et de passer outre mes décisions, la situation serait la suivante : tu as 21 ans, tu es donc majeur, je ne suis plus responsable de toi. En conséquence, tu n'auras pas à espérer de ma part une aide quelconque, un soutien de quelque nature que ce soit, tant sur le plan matériel que sur le plan moral."
"J'ai reçu ta lettre du 4 août adressée non à ton père mais à "cher Monsieur" dans lequel il faut bien que je me reconnaisse. Ta mauvaise foi et ton hypocrisie n'ont pas de limites. Nous assistons à la réédition de l'affaire de Bordeaux. Ma décision concernant ton incorporation militaire en novembre prochain n'a pas été prise à la légère. Je jugeais indispensable que tu changes non seulement d'atmosphère, mais que ta vie se fasse dans des conditions de discipline et non de fantatisie. Ton persiflage est abject. Je prends acte de ta décision. ALBERT MODIANO." Je ne l'ai plus jamais revu.

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