Sitôt fermé l'un j'étale les suivants devant moi, parcourant leurs titres, quatrièmes de couvertures, voir les feuilletant rapidement si aucune des procédures précédentes n'a permis d'arrêter mon choix. Je cherche simplement un fil liant l'un à l'autre, le précédent au suivant. Je ne les lis certainement pas par ordre de parution. A chaque fois je trouve un motif qui me conduit à choisir l'un plutôt que les autres. Il peut s'agir de la mention d'une valise, d'un lieu - souvent le Val-de-Marne évidemment -, d'une voiture américaine. Souvent je n'ai pas grand mal à trouver le suivant de ma petite suite, tant avec Modiano on retombe sur ses pas, retrouvant lieux connus, accessoires narratifs - filature, enquête, disparition etc... -. On se retrouve chez soi - il est de ces écrivains qui se bâtissent un chez soi de fiction. Modiano rêve d'un Paris brumeux où l'on peut disparaître à jamais au coin de la rue. Non, Modiano rêve plutôt de l'été, l'alanguissement par la chaleur lui permettant, au cours d'une même sieste dans un quartier déserté de se rêver à n'importe quel autre été de sa vie, en n'importe quel point du globe - mais jamais vraiment plus loin que la Côte d'Azur. Le temps qu'il fait, et surtout le temps qui change, qui marque son changement par une soudaine chaleur, ou un froid tombé subitement, a ce pouvoir de trouer le temps, en ramenant à la saison passée - celle d'il y a un an -, et par là à tous nos étés vécus. Lorsque l'on sort pour la première fois de chez soi après l'hiver, un jour de mai, et que nous sommes surpris par une forte chaleur, et que le corps soudainement reprend des aises oubliées, rappelant à la mémoire l'été d'avant, ou d'il y a deux ans. Ça fait tout le temps ça.
(Modiano n'est pas le seul à s'être rêver un chez-soi. Il peut-être de la taille d'une chambre - le chez soi angoissant de Gregor Samsa, bon c'est un exemple particulier -, d'une rue (vers Auteuil), d'une ville (Dublin par exemple), ou simplement de la folie. Ce sont des endroits où se rêver dedans. Modiano y parvient à merveille. Parfois cependant il ménage d'étroites lucarnes sur le réel)
Je feuilletai donc "Pour que tu ne te perds pas dans le quartier", et tombai très exactement sur cette phrase, à nouveau - puisque je l'avais déjà lu -, "Le car passait sous la voie ferrée près de la gare d'Ermont." Je l'avais marqué d'un trait vertical, dans la marge, je ne soulignai pas encore les livres à l'époque, ou disons moins systématiquement. De quand date l'ouvrage ? "Achevé d'imprimer sur Roto-Page par l'imprimerie Floch, à Mayenne, le 27 août 2014". Que faisais-je le 27 août 2014 ? Je l'ignore. Je me souvenais pourtant du 25. Je me souvenais aussi l'avoir acheté dés sa sortie et d'en avoir écrit une recension... Je la lirai plus tard. Il m'était arrivé d'écrire deux notules sur le même film, vu et revu à dix ans d'écart, et avoir écrit exactement la même chose (mais en moins bien). C'était un film de De Palma, Obsession. Il m'avait semblé être moins brillant que ce moi antérieur, et pourtant j'avais été à nouveau enthousiasmé par le film. Nous verrons bien pour ce "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier", gros morceau de titre, dont la lourdeur justement ne fais pas titre, mais morceau de réel.
Je l'avais lu alors dans un esprit un peu moins systématique qu'aujourd'hui - c'était peut-être le deux ou troisième de l'auteur que je lisais -, mais je me souvenais que les lieux évoqués dans celui-ci m'étaient diablement proches. Il y avait cette gare d'Ermont près de laquelle j'avais grandi, et ensuite il y avait la mention d'une adresse rue de Charonne, où le narrateur - qui étrangement cette fois-ci parle de lui à la troisième personne - rencontrait un fantôme du passé : le 118.
"Un immeuble de brique, plus haut que les autres et légèrement en retrait."
Je passe souvent devant, je suis dans la rue, un peu plus bas.
Il existe plusieurs gares à Ermont, celles de Cernay, Ermont-Halte, Ermont-Eaubonne et même Gros Noyer. J'habitai, tout proche de celle d'Ermont-Eaubonne, et celle dont il parle ne peut être que celle-ci, là seul le car peut passer sous la voie ferrée, d'autant plus s'il s'agit de se rendre à Saint-Leu. Je retrouve des noms de rue de mon enfance, la rue Louis-Fiévet, la rue Blanche-Rose. C'est un petit quartier coincé entre les voies ferrées menant par l'est à Paris, par la gare du Nord, d'autres voies ferrées, ceux de la ligne C, menant à Paris par le sud, et d'autres voies ferrées encore, faisant un détour par l'Ouest pour rejoindre Paris, par la gare Saint-Lazare. Un petit quartier résidentiel, désormais aussi fermé au sud par une voie rapide permettant l'accès rapide à l'A15. Elle ne fut construite que bien après mon départ. Il y avait alors un petit bois planté autour d'un vallon pisseux où nous allions faire du BMX sur les pentes en pendule. Par delà se trouvait Saint-Gratien et le quartier des Marais, constitué d'un ensemble de barres résidentiels d'assez sinistre réputation, du moins à notre hauteur d'enfant. Le vallon formait une tranchée naturelle qu'il fallait évidemment remplir par du macadam. Désormais ces tours se situait au-delà de la voie rapide. Nous nous situons ici à l'extrème sud de la frontière de mon enfance. Ce quartier du Marais est désormais complètement enclavé... Dessiner le symbole des premiers chrétiens, le signe du poisson. L'un de ces traits est une autoroute, l'autre une voie ferrée, et la queue est formée d'un cimetière située derrière une zone industrielle. Le coin forme une sorte de presquîle. Ça va finir par se voir si vous nous aimez pas...
C'est dans ces parages que j'apprenais à faire du vélo. Il y avait, en plus de ce petit bois pisseux quelques terrains vagues. Nous rejoignions la rue des Bussys, nous étions alors à l'extremité sud d'Eaubonne, puis pénétrions dans le bois par un petit chemin de terre derrière la piscine. Nous longions le vallon, puis passions sous un pont ferroviaire piéton pour arriver rue des Cressonnières. Désormais nous ne pouvons plus passer par là, à moins d'être en voiture, et de vouloir emprunter l'A15, ou rejoindre le Champs de Course d'Enghien. C'est comme si à mesure que se multipliait les accès, les routes, les voies, les quartiers s'isolaient les uns des autres, et les villes devenaient des archipels.
Il y aurait certainement d'autres choses à dire sur ces parages, mais je ne pourrais l'approcher que par le détour de la fiction. La fiction reste le seul moyen d'évoquer l'intime, tandis que la non-fiction ne peut rien faire d'autre que rester à distance. Pour l'instant je survole les lieux en google-maps. On s'arrête toujours au seuil de l'impudeur.
J'ai attrapé froid à Charenton, à courir comme un con l'autre jour. Et depuis je suis bien bloqué chez moi, à boire thé sur thé au miel. La lumière était belle ce matin.
Je suis allé depuis chez Go Sport, acheter un tour de cou sportif, une sorte de chaussette de tête, capable de faire cagoule, bandana, écharpe... Tout a dans le running sa solution technique. Avec lui plus jamais je n'attraperai froid.
Et je repasse sous le pont ferroviaire de la gare d'Ermont-Eaubonne, virtuellement et en pensée. Ici les voies se séparent, et pour rejoindre la rue de gare, il faut franchir trois monumentaux tabliers en béton. Dans leur interstice, là où ils divergent, se dégage une petite place, menant à l'une des entrées de la gare. Elle ne fut longtemps qu'un couloir de béton, menant à une salle des voyageurs présentant l'ambiance typique des gares de banlieue. Une rangée de tourniquets sur lesquels patientent assis, des jeunes adolescents. Il y avait dans ce couloir gris un marchand de tabac, où j'allais acheter des paquets de gauloises pour ma mère.
Ici tout avait désormais changé : la rue de la gare, administrativement rue du Général-Leclerc présentait un aspect de vieille banlieue, avec ses petits immeubles de pierre, ses mains. Elle n'était encore simplement trouée que d'un Franprix, qui avait dû remplacer un petit hangar, ou un garage. Désormais la ville présentait le visage commun à toutes les villes de banlieue moderne : des résidences neuves toutes droits sorties d'un catalogue immobilier de BTP, et réproduites telles quelles en dur, sans aucun égard pour mes souvenirs. Enfin je ne pensais pas remettre les pieds ici un jour... Tout ce qui restait de la ville que je connaissais, étaient ces piles de ponts noires.
Regrettais-je ces petits immeubles pouilleux ? La petite papeterie de quartier ? Mais pour l'atteindre il fallait traverser le long couloir aux racailles. J'avais vu ces immeubles être progressivement murés. Enfant ma mère me disait déjà, ici ils vont construire une autoroute, ils vont refaire la gare. Ils vont expulser tout le monde. Je passais devant cette maison qui allait être la prochaine à être détruite, pour aménager l'entrée de la voie rapide. Il y aurait là un rond point. Ces hangars aussi allaient disparaître. Les abords de la gare n'étaient pas sûrs, ils étaient gris et crasseux, mal famés. Ceux qui ne partaient pas devaient vivre dans ces lieux laissés volontairement à l'abandon. Les promoteurs attendraient qu'ils se découragent tous. Ils auront attendus le temps d'une génération, et puis enfin.
Je suis assez étonné que Modiano fasse mention de ces lieux. Il n'y en a pas d'autres dans toute la littérature. Une pile de pont obscure, d'une commune méconnue du Val d'Oise. Dans la fiction il est censé se rendre à Saint-Leu-la-Forêt en car, depuis la porte d'Asnières, il est difficile de savoir en quelle année.
"Un après-midi, quelques jours après avoir rencontré Torstel sur le champ de courses, il avait donc pris un car à la Porte d'Asnières. La banlieue avait déjà changé à cette époque-là. Était-ce le même itinéraire que suivait Annie Astrand quand elle revenait en voiture de Paris ? Le car passait sous la voie ferrée près de la gare d'Ermont. Et pourtant, ce trajet, vieux de plus de quarante ans, il se demandait s'il ne l'avait pas rêvé."
Je devais d'abord retrouvé la date approximative de cette rencontre avec Torstel, c'était raconté un peu plus tôt dans le livre. S'il est précis sur les lieux, c'est pour mieux embrouiller les époques. Nous naviguons entre le présent de la fiction, les souvenirs d'enfance, et ceux, jeune adulte, où déjà il enquêtait sur son enfance, ce qui a pour conséquence de démultiplier les niveaux de remémoration. Il y a ce dont il se souvient enfant, et ce dont il se souvient s'être souvenu. Enfin il n'en est plus très sûr. Le passage est celui-ci :
"Il essaierait plus tard de se rappeler l'année exacte de cet automne là. Du Tremblay, ils avaient suivi la Marne et traversé le bois de Vincennes à la tombée de la nuit."
Voyez comme il nous perd. Plaçant chronologiquement son voyage à Saint-Leu quelques jours après une rencontre dont il nous entretint une cinquantaine de pages avant, et dont il remet à plus tard la recherche de la datation exacte. Tout juste savons nous qu'elle date d'une quinzaine d'années après l'épisode de Saint-Leu, celui d'il y a quarante ans. 1989 peut-être ? J'avais alors 8 ans lorsque ce personnage de fiction passait les piles de pont de la gare d'Ermont-Eaubonne, que je croisais peut-être avec un paquet de gauloises entre les mains.
Je m'étonne qu'il n'ait pas simplement pris le train depuis la gare du nord. Je doute même de l'existence d'un car reliant la porte d'Asnières à Saint-Leu passant par Ermont. Mais Saint-Leu n'est pour Modiano qu'une ville de fiction, une transposition de la ville d'une certaine année de son enfance, celle qu'il raconte dans "Remise de peine". Lorsque, abandonné de ses parents, il fut confié lui et son frère à des amis de la famille, des personnages louches. Les personnages de Annie Astrand, de Roger Vincent, que nous retrouvons dans "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier" sont déjà dans "Remise de Peine". Bien étrange comédie humaine, où ce sont toujours les mêmes fantômes qui reviennent, mais sous de fausses identités. Où ce sont toujours les mêmes lieux qui sont arpentés, bien qu'ils se situent tantôt à Saint-Leu, tantôt à Fossombrone, village fictionnel de la Seine-et-Marne, ou encore en un petit village du côté de Versailles, un vrai nulle part, évoqué sans être nommé dans "Remise de Peine".
"Un après-midi, à Saint-Leu-la-Forêt, Roger Vincent était venu le chercher à la sortie de l'école dans sa voiture américaine décapotable. Elle glissait le long de la rue de l'Ermitage sans qu'on entende le bruit du moteur." PQTNTPPDLQ
"- Ça te ferait plaisir que je t'emmène à l'école dans cette voiture ? m'a demandé Roger Vincent.
Il avait deviné ce que nous voulions, mon frère et moi. Nous sommes montés tous les deux sur la banquette avant, à côté de lui.
Il a effectué une majestueuse marche arrière dans l'avenue en pente douce, et la voiture a suivi la rue du Docteur-Dordaine." RP
J'écrivais hier qu'il racontait toujours la même histoire, celle de la fuite avec la fille, mais cette histoire est liée à une autre, celle de son enfance, il va me falloir raconter tout cela. Je découvre maintenant ce nouveau pattern, que je n'avais pas repéré avant, celui du retour sur les lieux de son enfance, ici dans "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier", qu'il situe vers Saint-Leu, Val-d'Oise, et dans "Chien de Printemps" en Seine-et-Marne. Superposant les deux textes, nous retrouvons deux récits parallèles des mêmes lieux, situés pourtant de part et d'autre de Paris.
"il avait donc pris un car à la porte d'Asnières... Le car passait sous la voie ferrée près de la gare d'Ermont." /
"J'ai pris le métro jusqu'à gare de Lyon, puis au guichet des lignes de banlieue un billet pour Fossombrone. Il fallait changer à Melun."
"Il avait remonté la Grand-Rue de Saint-Leu et traversé la place à la fontaine... Il flottait un brouillard jaune dont il se demanda s'il ne venait pas de la forêt." /
"Il m'a expliqué que je devais suivre la rue principale du village et marcher encore tout droit jusqu'à la lisière de la forêt."
"Rue de l'Ermitage, il était sûr que la plupart des maisons n'étaient pas encore construites du temps d'Annie Astrand et qu'à leur place il y avait des arbres, de chaque côté, dont le feuillage formait une voûte. Était-il vraiment à Saint-Leu ?"
Il a bien raison d'en douter... Il est à Fossombrone - la fosse aux ombres...
"La grande rue se transformait maintenant en une très large allée bordée de platanes dont les feuillages laissaient à peine filtrer les rayons du soleil."
Ou à Jouy-en-Josas...
" Cette avenue ombragée d'arbres et qui monte en pente douce lui rappelle la rue de Jouy-en-Josas, qu'elle habitait quand elle était enfant. Elle revoit la maison, au coin de la rue du Docteur-Kurzenne, le saule pleureur, la barrière blanche, le temple protestant, en face, et tout en bas l'auberge Robin des Bois." Rue des boutiques obscures
Qui est la rue du Docteur-Dordainne du village de "Remise de Peine"...
"En face de la maison, une avenue en pente douce. Elle était bordée, à droite par le temple protestant et par un petit bois dans les fourrés duquel nous avions trouvé un casque allemand ; à gauche par une demeure longue et blanche à fronton, avec un grand jardin et un saule pleureur. Plus bas, mitoyenne de ce jardin, l'auberge Robin des Bois." RP
Il retrouve la maison, c'est une maladrerie à Saint-Leu, le "Moulin" à Fossombrone. Fossombrone que l’on atteint en changeant à Melun, troisième arrêt si l’on en croit les propos d’une voyageuse, Fontaine-le-Port donc, très vraisemblablement. J’y passais un jour, me rendant alors par une sublime journée de printemps à Vulaines-sur-Seine visiter la maison Mallarmé, empruntant cette même correspondance. A Melun les voies de chemin de fer se divisent en deux rives le long de la Seine, l’une est celle de Fontainebleau, l’autre celle de Chartrettes, Fontaine-le-Port, Vulaines…
"Il crut reconnaître la partie de la maison qui donnait sur la rue et le grand porche sous lequel Annie garait souvent sa voiture. Mais, plus loin, le mur d'enceinte avait disparu, et un long bâtiment en béton le remplaçait."/
"Je m'écartai du mur d'enceinte assez bas et me plaçai de l'autre côté de l'allée, de manière à voir la maison. Elle paraissait constituée de plusieurs corps de ferme reliés entre eux mais sans plus rien de campagnard : la véranda, les grandes fenêtres et le lierre de sa façade offraient l'aspect d'un bungalow."
La maison est vide, il interroge le voisinage, un docteur à Saint-Leu, "J'écris un livre sur Saint-Leu-la-Forêt... je voudrais vous poser quelques questions.", une voisine blonde à Fossombrone, "J'écris un livre sur quelqu'un qui a habité ici et je voulais simplement reconnaître les lieux." Ils se laissent interroger. A chaque fois la maison est à vendre. Le docteur en dispose même des clefs. Il propose de faire visiter. Il revoit le jardin de son enfance : "Le parc à l'abandon était redevenu un clairière.", l'autre fois le jardin est "une véritable forêt vierge." Une fois il ose coller son visage contre la vitre du salon, l'autre fois se refuse à voir les lieux, et pense simplement l'acheter pour méthodiquement désosser la maison, en découvrir toutes les caches, à coup de pioches et de tournevis. Il aurait raison. Je lisais très récemment une nouvelle absolument modianesque dans le Parisien ; elle date du 6 décembre, "Le trésor a été découvert dans le conduit d'aération de la cuisine d'une maison de Champigny-sur-Marne après l'évacuation de squatteurs. ... côté d'un magot inespéré : quinze lingots d'or, 385 pièces de 20 dollars or et 86 pièces de 20 francs français or découverts une fois le squat évacué par la police..."
Les affaires se compliquent lorsque l'on commence à remarquer que cette maison du Docteur Voustraat, celle du docteur interrogé sur la maladrerie, ressemble étrangement à la maison du Dr Guillotin de "Remise de Peine", où le narrateur passa une année de son enfance. Comme s'il avait rencontré là un fantôme.
"...une maison d'un étage avec un bow-window, et à la façade recouverte de lierre. Une plaque en cuivre sur la grille : "Docteur Louis Voustraat"" Pour que...
"La maison d'un étage, à la façade de lierre. L'une de ces fenêtres en saillie que les Anglais nomment bow-window prolongeait le salon... Au fond de la première terrasse du jardin était cachée sous des clématites la tombe du docteur Guillotin." RP
Des rapports de la littérature et du rêve : ces lieux pas tout à fait semblables, pas tout à fait différents, où le reveur semble retourné encore et encore, et nous disant, à son réveil "Eh, figure toi que j'ai encore rêvé de cette maison, mais cette fois-ci elle était située dans le Val d'Oise, et que je devais passer sous le pont ferroviaire de la gare d'Ermont..."
Tous les chemins semblent conduire à la maison de son enfance, qu'ils partent de la gare de Lyon, de la gare Montparnasse ou la gare du Nord... Je me souviens d'une impression semblable, assez tard dans l'enfance. Pour nous rendre à l'école, où nous allions à pieds, il fallait, parvenu rue des Bussys et aller à droite descendre le long d'entrepôts, puis passer sous un pont ferroviaire - l'un des trois qui entourait le quartier -, puis traverser une résidence, longer un autre terrain longtemps resté vague, emprunter un souterrain sous des rails - d'autres rails encore - et alors, au bout de la rue se trouvait l'école. Mais si nous devions nous rendre à la gare, nous empruntions la rue des Bussys vers la gauche, longer quelques maisons et suivre la pente en longue courbe qui descendait le long des rails jusqu'à la gare d'Ermont-Eaubonne. Si bien que le chemin de la gare allait d'un côté, le chemin de l'école de l'autre, et il me semblait qu'il s'agissait là de deux mondes aux antipodes. L'un sombre, gris et bruyant, l'autre presque champêtre, avec ses friches, ses grands terrains à l'abandon. En langage proustien, je pourrais presque parler d'un côté de chez Swan, d'un côté de Guermantes. Dont je découvrais plus tard qu'ils se touchaient presque, lorsque de l'école nous nous étions rendus en classe jusqu'à la gare. Toute proche. La vie je crois se charge de nous faire relier entre eux les points, les mondes qui nous semblaient les plus distants. Ça commence je crois pas les lieux, dés lors que nous prenons la peine de les aplatir tous sur une carte - une carte si différente du dessin mental que nous nous en faisions -, puis des personnes - dont nous découvrons qu'elles présentaient entre elles des liens insoupçonnés -, et enfin peut-être des caractères généraux de la vie. La lâcheté du courage, la haine de l'amour etc...Le plaisir de la douleur. Etc encore une fois. Cela ne doit pas être sans rapport avec la découverte de la rotondité de la terre : où que nous allions nous retournons finalement sur nos pas. Tout ce que le narrateur pense fuir il finit par y retourner. Parfois cependant s'intercale dans la boucle une nouvelle Amérique.
Pour toutes ces raisons je choisissais donc de relire "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier." Je n'avais pas de motif particulier en tête, si ce n'est de vaguement rêver à mes souvenirs d'enfance. Sortant dans la rue plus tard dans la journée, j'en étais encore comme flottant. C'est pourquoi la lecture, les recherches, s'accordent si bien avec l'exploration, le grand air. C'est un équilibre. Autrement d'un bord comme de l'autre, nous perdrions complètement pied.
"Presque rien. Comme une piqûre d'insecte qui vous semble d'abord très légère. Du moins c'est ce que vous dites à voix basse pour vous rassuré. Le téléphone avait sonné vers quatre heures de l'après-midi chez Jean Daragane, dans la chambre qu'il appelait le "bureau"."
Un écrivain est réveillé un jour de sa somnolence par un appel antipathique. Quelque prétend avoir retrouvé son carnet d'adresses. Bien qu'il n'utilise plus le téléphone depuis longtemps, il se décide à le récupérer. Alors cet homme lui pose des questions sur l'un des noms de ce carnet d'adresse. Ce nom évidemment va venir accompagné de son cortège d'ombres.
"Mais tout ce passé était devenu si translucide avec le temps... une buée qui se dissipait sous le soleil.... Mais ces souvenirs se dérobaient à lui au fur et à mesure, comme des bulles de savon ou les lambeaux d'un rêve qui se volatilisent au réveil."
Rapidement le tour s'échauffe en appelant à lui des motifs bien connus, forgés au feu des livres précédents, et qui pour l'auditeur sérieux, qui a pris le temps de s'imprègner de leur musique, finissent par former un alphabet très particulier, un langue étrangère, dont il s'étonne alors des heurts, des subtilités et variations apportées, espérant que l'une d'elles puisse lui apporter des éclairages nouveaux. Nous retrouvons ainsi le titre de ce roman, "Le temps des rencontres", qui avait déjà été cité dans "Souvenirs dormants". A côté des thèmes les plus majeurs - que nous pourrions comparer à celui de la mort d'Isolde par exemple, pour ébaucher un comparaison avec la méthode de composition de Wagner, le leitmotiv -, se pressent une foule de mélodies plus mineures, un simple accord, une messe de minuit à Noël à Saint-Leu ou Jouy-en-Josas, le titre d'un roman que les protagonistes se passent de livre en livre. Ici nous nous amusons à suivre les après-midis d'un écrivain vieilli, et un peu misanthrope, qui se passionne pour Buffon, "il regrettait de ne pas avoir subi son influence : écrire des romans dont les personnages aurait été des animaux, et mêmes des arbres ou des fleurs..."
Nous ne lisons pas un Modiano de la même façon selon que c'est le premier ou le vingtième. De la même façon nous ne le relisons pas de la même manière suivant qu'on les a déjà tous lu auparavant, ou seulement une partie. C'est qu'à chaque lecture notre oreille était instruite, si bien qu'elle est désormais capable reconnaître des thèmes qui nous avaient échappé aux précédentes lectures. Et chaque livre semble nous en enseigner un ou plusieurs. Nous les entendons désormais venir de loin, nous les reconnaissons plus vite, pouvons les deviner bien avant qu'ils éclatent, de la même manière que cette petite sonate de Vinteuil hésitait avant de venir, mais constituait ce temps d'attente, de voilement dévoilement qui en faisait toute la beauté. Pour entendre la symphonie en entier, il faudra se la repasser encore et encore, entrer dans une boucle circulaire de lectures infinies. Mais le tout est déjà dans la partie, et l'on entend très bien sa petite musique, on la devine sans trop y chercher à comprendre. C'est ce que je lis souvent sur Modiano, il a ses thèmes, ça ressemble à du Modiano, faut pas trop chercher à comprendre...
Alors bien sûr cela commence par cette fille, qui a "changé de prénom...". C'est la copine de l'homme qui a appelé pour le carnet, elle vit dans le 11ème arrondissement, ce qui est une modernité dans l'espace modianesque, là où désormais s'installent les jeunes gens sans argent : "Il avait habité dans des chambres identiques, à l'âge de cette Chantal Grippay, et quand il était plus jeune qu'elle. Mais à l'époque ce n'était pas dans les quarties de l'est. Plutôt au sud, à la périphérie du XIVème et XVème arrondissement. Et vers le nord-ouest, square du Graisivaudan, qu'elle avait cité tout à l'heure par une mystérieuse coïncidence. Et aussi, au pied de la butte Montmartre, entre Pigalle et Blanche." Mais c'est la première fois qu'il met les pieds dans ce que nous appelons aujourd'hui l'est parisien. Evidemment cette jeune femme participe à des "soirées" "c'est à cause de Gilles... il a besoin d'argent." Autre motif : "La boîte de la rue de Ponthieu", où il suivait la fille de "Quartier perdu".
Le souvenir a surgi, il se rappelle maintenant d'une autre Chantal qu'il fréquentait à l'époque, avec son mari Paul. "Quand ils allaient jouer au casino de Charbonnières, Paul et les autres partaient le vendredi au début de l'après-midi, et ils rentraient à Paris le lundi. Alors, cela faisait presqeu trois jours passés avec Chantal, dans la chambre du square de Graisivaudan." Nous reconnaissons ici le couple de "Du plus loin que l'oubli". Ce Paul a la même martingale, "autour du cinq neutre.". Et c'est donc probablement aussi le même homme qui se proposait de le ramener en voiture à Paris. Il ne s'appelle désormais plus Pierre Cartaud mais Guy Torstel. Nous sommes toujours dans un rêve, les noms changent, et des bifurcations apparaissent. Pierre Cartaud n'apparaissait que succintement dans le rêve précédent. Cette fois-ci il lui parle un peu plus longuement, tandis qu'ils sont dans la voiture le long de la Marne, passant le bois de Vincennes.
"Vous vous appelez Daragane ? Je crois que j'ai rencontré vos parents il y a longtemps..."
Il n'était qu'une ombre dans "Du plus loin que l'oubli", celui à qui l'on vole la valise pour fuir - et voyager vers la Côte, l'Italie -. Ici cette ombre parle et le narrateur la suit.
"J'ai dû aller deux ou trois fois dans cette maison des environs de Paris... C'est votre mère qui m'y a emmené..."
Là-bas il y eut un meurtre, celui d'une dénommée Colette Laurent. Il a tantôt lieu à Saint-Leu, tantôt à Fossombrone. C'est ce meurtre qui précipite la descente de police dans la "maison des environs de Paris" qui clos "Remise de Peine". Dans "Remise de Peine", la bobine s'arrêtait alors net. J'emprunte cette métaphore à "Dimanches d'août". Il devient de plus en plus difficile pour moi de retrouver où j'ai lu ci ou ça, tout finit par se confondre, se brouiller.
"J'ai voulu revisiter tous les endroits où nous étions allés en compagnie des Neal, dans l'espoir d'y trouver une piste, un fil conducteur, ou peut-être de les voir entrer avec Sylvia : ainsi de ces films que l'on fait revenir en arrière sur la table de montage pour y examiner inlassablement les détails de la même séquence. Mais à l'instant où je sortais de chez Garac, les deux paquets de cigarettes américaines à la main, le film se cassait ou bien j'étais arrivé au bout de la bobine."
Et bien nous pourrions dire que "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier" est la bobine qui suit tout juste "Remise de Peine", où nous avions abandonné l'enfant dans cette maison, où il était sitôt récupérer par son père, nous racontait-on. Voici une bobine intercalaire, une scène coupée au montage peut-être, ou simplement oublié. Ou complètement rêvé ? Qui vient remplir l'espace entre la descente et l'arrivée du père. Ainsi l'enfant serait parti sur la côté avec Annie, la danseuse de cabaret, l'écuyère de cirque. Les voici tous deux dans le train gare de Lyon, c'est là que ça devient étonnant. La fille a seulement quelques années de plus que lui, comme d'habitude. Mais lui cette fois est un enfant. Le docteur pensait même que c'était sa soeur. Comme une sororité donc, à la Baudelaire...
Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Départ gare de Lyon, l'arrivée à Nice,
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde
Dont l'humeur est vagabonde
Malheureusement là-bas tout devient très vite pourrissant. Et ce ne sont pas les plus rares fleurs mêlant leurs odeur, aux vagues senteurs de l'ambre, qui s'exhaleront de meubles luisants etc... mais bien la pourriture, l'ennui, et l'attente.
Au bout de tous ces voyages, il y aura cette odeur de pourriture, à Nice avec Sylvia "La première fois que j'avais visité cette chambre, une odeur de moisi m'avait pris à la gorge.", à Londres avec Jacqueline, "Chaque nuit, nous avions envie de partir, à cause de l'odeur qui flottait dans la chambre, une odeur douceâtre dont j'ignorais si c'était celle des égouts, d'une cuisine ou de la moquette pourrie." J'ignore combien de fois nous irons rêver ailleurs encore cette chambre. Parfois les rêves se rêvent jusqu'au bout, parfois ils s'interrompent brutalement.
Voilà une scène qui a été tant raconté : mais à chaque fois dans des circonstances si diverses, que nous avons un peu de mal à la situer... Tous ses livres semblent y conduire. Et si elle n'y paraît pas, c'est simplement pour mieux encore la circonscrire. Il est avec une femme dans une maison, et elle disparaît.
"Une grande maison blanche dont les fenêtres sont allumées. Ils entrent dans une pièce éclairée très fort au dallage noir et blanc. " Il y a une voiture dans le garage.
"Non il ne reviendrait pas sur les lieux pour la reconnaître. Il craignait trop que le chagrin, enfoui jusque-là, ne se propage à travers les années comme le long d'un cordon Bickford."
La métaphore est peu usuelle. Un cordon Bickford est l'une de ces mèches de dessin-animé, qui déclenché le tube de dynamite. Nous imaginons Coyote se boucher les oreilles, anticipant la détonation, alors que Beep-Beep vient de placer la charge juste sous roc qui le soutient. Il va tomber. La mèche vient du passé, elle attendait son heure, un peu comme les chiens de Tindalos de Lovecraft, qui une fois croisé du regard en rêve, traversent les temps depuis le plus lointain passé pour venir vous dévorer. Mais c'est une autre histoire.
A la fin comme toujours, elle l'abandonne, et c'est fini, ici les dernières lignes de "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier."
"Le matin il est réveillé par les rayons du soleil qui pénètrent dans sa chambre à travers les rideaux et font des taches oranges sur le mur. Au début, ce n'est presque rien, le crissement des pneus sur le gravier, un bruit de moteur qui s'éloigne, et il vous faut un peu de temps encore pour vous rendre compte qu'il ne reste plus que vous dans la maison."
Parce que c'est la dernière scène, et qu'elle est posée nue et abrupte en fin d'ouvrage, elle prend un poids tout particulier. Ce n'est pas la première fois qu'une femme l'abandonne... Mais alors ensuite il raconte l'enquête, la recherche, il la retrouve, souvent pour pas grand chose, disons pas plus. Et cela attenue la puissance émotionnelle de cette scène primitive dirons nous, la noyant dans l'action "policière" : nous montrant un personnage restant actif. En la plaçant à la fin, c'est à dire en terme finale du récit, c'est la scène elle-même qui apparaît comme étant objet de l'enquête même. Souvenir le plus enfoui, douleur la plus profonde, redécouvert au terme de celle-ci. Et laissé sans réponse. Ainsi, simplement en rebattant ses cartes, intervertissant ses motifs, Modiano est capable d'en tirer les effets les plus différents.
Il n'est pas sans intérêt qu'il soit cette fois dans l'histoire un enfant, et que cette histoire d'abandon, que nous avons déjà maintes fois rêvé, se trouve cette fois-ci jointe avec cette autre pan, qui paraissait distinct de l'oeuvre de Modiano, celle qui porte sur son enfance. C'est la même histoire d'abandon, au décours d'une fuite survenue suite à "quelque chose de grave qui s'est passé". Un vol, la mort de Colette Laurent, le meurtre de Ludo... Est-ce l'histoire d'un homme qui répèterait sans cesse un trauma survenu dans l'enfance, un abandon par la mère, doublée par l'abandon par cette Annie, amie de sa mère ? Ou alors cet enfant serait-il celui à qui est reconduit toute personne abandonnée, fut-elle bien plus âgée ? Il serait vain ici de chercher une vérité biographique ou psychologique. Une oeuvre n'est pas un homme, ce en quoi elle est justement une oeuvre. Et ce motif de l'enfant abandonné vient se superposer aux motifs précédents de l'amant abandonné. Des motifs qui viennent s'enrichir en écho, dialoguer ensemble, presque de façon indépendante, en résonnant en nous. Modiano les a écrit et interprété, maintenant en nous ils résonnent et vivent.

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