Il semble désormais possible de rétablir l'intégralité de l'histoire. Nous disposons désormais d'assez d'éléments, et "Du plus loin de l'oubli" nous est une aide précieuse, tant il embrasse la plupart d'entre eux, les incluant dans une même narration, là où ailleurs ils étaient disséminés dans des écrits plus lacunaires. Ce narrateur-ci est des plus disert, il nous est un témoin précieux. Par analogie avec les recherches de l'historiographie biblique, nous pourrions dire de ce texte qu'il est la source Q, celle sur laquelle les évangiles dit "synoptiques" se basent pour leur récit.
Sommes nous à la recherche d'une vérité du récit ? Non, pas vraiment. Mais en opérant par recoupements et superpositions, il nous semble possible d'établir une série de noeuds narratifs primitifs, ceux autour desquels revient sans cesse la mémoire, et qui servent ensuite au narrateur de pivots fictionnels. Et ces récurrences dans la mémoire, s'ils sont inaltérables dans leur forme, prennent une fois placés dans tel ou tel dispositif narratifs différentes couleurs, différents aspects, qui se complétant l'un avec l'autre, de livre en livre, finissent par former l'image juste. Ceci est proprement le travail de l'écrivain, c'est ainsi que Modiano travaille. Et son narrateur lui-même est écrivain. Il est aime à brouiller les pistes, transposer les personnages et les lieux, les substituant les uns aux autres.
"J'aurai brassé les papiers, comme un jeu de cartes, et je les aurais étalé sur la table. C'était donc ça ma vie maintenant ? Tout se limitait pour moi, en ce moment, à une vingtaine de noms et d'adresses disparates dont je n'étais que le seul lieu ?"
Nous l'imaginons les étaler devant lui, les agencer différemment selon son humeur, pour en raconter à chaque fois une histoire presque différente, comme dans ces jeux d'improvisations, où une série de cartes tirés au sort indique thématiques et personnages. Les circonstances peuvent changer, mais les cartes restent : c'est toujours la même fille qui est rencontré, le même hôtel qui reçoit leurs amours etc...
Parmi ces cartes, nous en retrouvons beaucoup déjà rencontré ailleurs, dans les autres romans.
Nous retrouvons ce couple, rencontré par hasard. Ici dans la rue, ils cherchaient la poste. Très vite ensuite le voici logeant dans leur hôtel, dans leur chambre même tandis qu'eux sont en voyage. Ces rencontres si faciles qu'elles en deviennent suspectes, nous les retrouvons toujours. La jeunesse errante attire ses prédateurs. A moins qu'il ne s'agisse de protecteurs louches, étrangement généreux, comme autant de pères de substitution.
L'essentiel ensuite, c'est la fille. Ils s'aiment tout de suite, elle a un secret, souvent une valise dont on est pas sûr du contenu ("Souvenirs Dormants", "Quartier Perdu", "Du plus loin de l'Oubli"...), ou alors plus concrètement un diamant (Les dimanches d'août). Ces valises sont alors les clés de la liberté, l'argent qui permettra de fuir. Il a bien entendu été volé, soit au mari, soit à l'un des amis troubles de celui-ci.
Trois cartes déjà posées devant nous : le couple, la fille, la valise.
La fuite ensuite : elle se fait en plusieurs étapes. Souvent la Côte d'Azur. On a pu passer par la Baule ("Dimanches d'août"), l'objectif est l'Italie, on rêve de passer la frontière à Nice, qui en constitue l'anti-chambre, voir le purgatoire. Le danger d'y rester indéfiniment ("Dimanches d'août"). Mais ce peut tout aussi bien être Montmartre, et alors Montmartre prend l'aspect d'un petit port de pèche en Méditerranée - et nous sommes toujours en août, c'est un été amoureux -.
"De temps en temps, je me tournais vers Jacqueline et j'aurais voulu lui proposer de quitter ce café et de marcher tous les deux jusqu'à la gare de Lyon. Nous aurions pris un train de nuit et nous serions arrivés le lendemain matin sur la Côte d'Azur ou en Italie."
Tout le long de "Quartier Perdu" il rêve de passer à Rome, avec la fille. D'y travailler dans une librairie. La librairie est une autre de ces cartes, plutôt mineur : ici il est courtier en livres.
La fille ne s'étonne jamais de rien, elle est toujours sensiblement plus mûre que le narrateur, notamment sexuellement. Celui-ci peut n'avoir qu'un ou deux ans de moins qu'elle. Elle connaît le monde, elle connaît la vie. C'est d'abord elle qui vole - le diamant, la valise -, tue - le souteneur -, engage la fuite. Elle porte souvent un manteau de fourrure, ou du moins l'évoque comme objet de convoitise. Ce manteau de fourrure est une autre de ces cartes, le symbole de la prostitution. Ici elle est évoquée seulement par allusion. Dans "Quartier Perdu", elle est avérée, il l'a suivie, c'est une pute. Cette fille change de nom, change de crime, change de mari de livres en livres et tout ne nous est pas livré d'elle : pourtant c'est à chaque fois la même, dessinée par petites touches de pudeur. Parfois nous n'apprenons d'elle qu'un geste, ou sa façon de porter un vêtement - une veste en cuir courte en hiver -, une autre fois une adresse - avenue du Nord -, une autre encore la ville de son enfance - Athis-Mons -...
Nous la reconnaissons, par exemple à sa façon de conduire une voiture.
"Elle conduisait, le buste un peu raide, la tête droite, et elle ralentissait aux carrefours." Du plus loin de l'oubli
"Elle prit la rue en direction du bois de Boulogne, le buste raide, le visage légèrement tendu en avant, comme si elle était au volant pour la première fois."
Un cirque passe
Elle s'appelle ici Jacqueline, c'est la même Jacqueline peut-être que celle d'Accident Nocturne, la passagère de l'accident, ou du "Café de la jeunesse perdue", qui se faisait appeler Louki, puis toutes les autres fois où elle ne donna jamais sa véritable identité.
Et elle venait de Chennevières, ou de la Varenne-Sainte-Hilaire, point nodal de toutes les errances modianesques. Inutile à suivre, d'ailleurs : ces litanies de noms de rues, d'adresses, et même de noms de personnes ne sont là que pour nous semer. S'il en égrène tant c'est qu'il se sent suivi, autant de détours par lesquels il pense nous perdre. Mais il y a un point qu'il ne quitte jamais, et par lequel il passe et repasse encore, c'est Chennevières, et ce point n'est même pas à Paris. Si dans ce texte là il n'est pas dit explicitement que Jacqueline - son nom ici - est de là-bas, le narrateur y fait néanmoins une allusion étrange, qui semble sortir de nulle part. Il est à Londres avec elle, et soudain il repense à Chennevières, en évoquant le souvenir qu'il en aurait avec elle - bien qu'il n'en soit allusion nulle part ailleurs dans le roman. Exactement comme si avait surgit le souvenir d'un autre livre, d'une autre vie, dans celui-ci :
"J'ai dû m'assoupir quelques instants. Le murmure de leur conversation se mêlait à des rires et des cris de plage, des bruits de plongeon. Où étions-nous ? Au bord de la Marne ou du lac d'Enghien ? Cet endroit ressemblait à un autre Lido, celui de Chennevières et au Sporting de La Varenne. Ce soir, nous retournerions à Paris, Jacqueline et moi, par le train de Vincennes." DPLO
"Nous nous étions promenés jusqu'à la Varenne-Saint-Hilaire et la terrasse d'un hôtel, au bord de la Marne, qui s'appelait le Petit Ritz." SD
"Une dernière fois, nous avons suivi le quai de la Varenne et dans mon souvenir la voiture roule au ralenti. J'ai entrevu les peupliers de la petite île, au milieu de la Marne, avec ses herbes hautes, son portique et sa balançoire, que nous rejoignions à la nage, il y a si longtemps, avant que l'eau ne soit empoisonnée. Là-bas, sur l'autre rive, la masse sombre du coteau de Chennevières."DA
Les entrées s'accumulent sur la Varenne-Sainte-Hilaire, qui est située juste en face de Chennevières, il y a un pont. C'est l'adresse de la fille, un point de fuite, mais aussi le lieu où il la rencontre. C'est encore un lieu hors du temps, un lieu de villégiature, qui lui évoque une station balnéaire. C'est un lieu dont il faut fuir et aussi un lieu où l'on fuit, après le vol ou le meurtre. C'est enfin un lieu empoisonnée. Dans "Dimanche d'août", un lien se précise avec le manteau de fourrure, la prostitution.
"- Il y a toujours quelque chose de noir et de crapuleux sur ces bords de Marne... Vous savez avec quel argent ont été construites toutes ces villas de la Varenne ? Avec l'argent que les filles ont gagné en travaillant dans les maisons... C'était l'endroit où les maquereaux et les tenancières de maisons prenaient leur retraite..." DA
Voyez comment l'image se complète. La Varenne, la fille, le poison, les maquereaux, la bande à Lauriston etc... Il serait contre-productif de faire la recension complète de chaque occurence de Chennevières, des valises en fer-blanc. Ce serait perdre le flottement. Et l'exercice en plus d'être fastidieux, serait interminable, car derrière les axes les plus fondamentaux, il y en d'autres, plus secondaires, autour desquels tournent des petits morceaux de mémoire. Il y a par exemple ces appartements-navires, ci et là, "Et ce jardin qui prolongeait l'appartement avait une forme de proue, si bien que je finissais par me croire à bord d'un navire" (Quartier Perdu), que nous retrouvons ailleurs dans DPLO, une terrasse où monter, "- Il faut juste monter l'échelle de bastingage, a dit Darius. Il nous désignait un escalier aux marches de ciment, à l'extremité du balcon. - Et vers où allons nous appareiller capitaine ? "
Poursuivons notre histoire. Il y a le crime - le vol, le meurtre - et la fuite - à Nice, ici à Londres. Là ils vivent ensemble un temps, seuls dans la ville étrangère. Ils y rencontrent quelques gens louches - les braves gens semblent déjà bien occupés à gérer leurs propres affaires -, puis elle disparaît. "Dimanche d'août" se concentre sur cette unique aspect de l'histoire : et si nous étions partis ensemble... Deux amoureux se retrouvant face à face, dans une clandestinité commune mais anonyme, invisible aux yeux des autres. Invisibilité qu'ils avaient tant fantasmé lorsque le mari était présent, à les surveiller. Ce topos évoque nécessairement celui de Tristan et Iseult, ayant fui la cour, et se retrouvant seul dans la forêt. Alors la passion passe. Elle disparaît.
"Et puis, au bout d'un certain nombre de jours, je veillais jusqu'à l'aube, mais je n'ai plus jamais entendu son pas dans l'escalier."
Une scène qui se répète encore et encore, dans chaque livre. Il l'attend et elle ne revient pas.
"J'ai allumé la lampe de chevet et je me suis dit à voix basse que Sylvia ne tarderait pas à me rejoindre dans cette chambre. Elle savait que je l'attendais ici. Alors, j'ai éteint de nouveau la lampe pour mieux guetter le grincement de la grille qui s'ouvrirait, et le bruit de ses pas le long de l'allée et sur les marches de l'escalier." DA
A propos il est souvent évoqué la passivité de ce personnage de narrateur, peut-être sa faiblesse. Voilà pourtant un homme capable de ravir une femme à son gangster de mari, de le cambrioler et même de se faire complice de crime. N'a-t-il pas transporté son cadavre une fois ? Je ne me souviens plus.
Dernier épisode, il a lieu quinze ans plus tard. Evidemment au cours de ces pérégrinations, le narrateur aura évoqué tout à la fois le brouillage onirique de ses souvenirs, interrogé son appétence pour la fuite, tenté de se ressouvenir des visages de ses parents, sans succès... Et puis un jour il la recroise. Il a pu longtemps la chercher, juste après sa disparition, comme à Nice dans "Dimanche d'août" : mais à ce moment elle est introuvable. Non il faut quinze ans.
Alors il peut la croiser simplement dans le métro. Ou alors il la retrouve dans l'annuaire, après qu'un souvenir d'elle ait surgit de vieux papiers. Il se rend alors dans son quartier, la trouve faisant ses courses tout simplement. Dans ce texte-ci, il la croise par hasard, deux fois, à quinze ans de distance à chaque fois. La première fois dans les tréfonds du 16ième arrondissement, la seconde à Corvisart. Dans "Souvenirs dormants", il la retrouvait dans le 19ième arrondissement, boulevard Serrurier. Alors elle descend une rue en pente.
"J'ai descendu derrière elle la pente de la rue. Elle est entrée dans une épicerie. Quand elle en est sortie, je me rendais compte à sa démarche que le cabas était plus lourd." Du plus loin de l'oubli
"Elle descendait la pente, une valise à la main, mais ce n'était plus celle, en cuir noir, que j'avais porté jusqu'à la gare de la Varenne. Une valise en fer-blanc." Souvenirs dormants
La valise en fer-blanc est celle qu'elle lui demande de voler dans "Du plus loin de l'oubli"... "La valise était bien là, sur une étagère, une simple valise de fer-blanc, comme en portent les soldats en permission."
Ils échangent quelques mots, mais cela n'a déjà plus d'importance. Elle semble avoir perdu la mémoire, du moins le feint-elle, et lui semble s'être détaché de ce pan de sa vie. Elle ne réagit pas. "Cela n'avait servi à rien. La surface était restée lisse. Des eaux dormantes. Ou plutôt, une couche épaisse de banquise qu'il était impossible de percer après quinze ans." Tout juste ici, après ces éclats de froideurs, avoue-elle se souvenir de son nom... Elle fuit alors aussitôt.
Alors les constatations sont toujours les mêmes, et elles marquent généralement l'achèvement de l'ouvrage :
"A mesure que passent les années, vous finissez sans doute par vous débarrasser de tous les poids que vous traîniez derrière vous, et de tous les remords." SD
"... les vingt premières années de ma vie sont tombées en poussière, comme un poids, comme des menottes ou un harnais dont je n'avais pas cru qu'un jour je pourrai me débarrasser. » DPLO
A rebours, toujours, cette sensation d'avoir à ce moment "touché le fond."
"Du plus loin de l'oubli" aligne les cartes, une à une, et avec une ampleur assez rare, l'ouvrage couvre la totalité de l'histoire. Elle n'est ni partielle - modèle des Dimanches d'août - ou lacunaire - modèle des Souvenirs dormants. Tout juste s'amuse-t-il à brouiller les pistes. Ainsi ils n'iraient pas à Nice mais à Londres... Dans les deux cas, c'est bien le même couple trouble qu'ils rencontrent. L'occasion peut-être de s'exiler un peu mentalement, par la fiction. Comme s'il voulait pour lui-même remodeler sa mémoire, ses souvenirs, en changer les lieux. L'aveu est presque complet. Alors qu'il se trouve tout à fait étrangement à Londres, voilà qu'il veut devenir écrivain - un souvenir de "Quartier Perdu", le même narrateur fuit Paris après un certain crime, et se retrouve auteur de romans policiers à Londres... -. Il explique ensuite, "Oui, je pouvais introduire Rachman dans mon roman. Mes deux héros croiseraient Rachman aux alentours de la gare du Nord." Il suit ensuite ce Rachman qui le perd un peu dans les rues de Noting Hill. Comme s'il cherchait encore à nous semer. Ce Rachman lui-même vient d'une ville des confins de l'Autriche-Hongrie, de la Russie et de la Pologne qui changea tant de fois de noms, selon les avancées et reculs des frontières. Je reconnu de suite Lvov. Et bien sûr le père de Modiano.
Au terme de cette déambulation parmi ses souvenirs, il nous laisse étrangement à Villeneuve-Saint-Georges. Le voici oeuvrant à une nouvelle image, qui viendra rejoindre le bestiaire.
"Le bruit cadencé des wagons s'est tu et le train s'est arrêté un instant à Villeneuve-Saint-Georges, avant la gare de triage. Les façades de la rue de Paris, qui borde la voie ferrée, sont obscures et délabrées. Autrefois, se succédaient tout le long, des cafés, des cinémas, des garages dont on distingue encore les enseigners. L'une d'entre elles est allumée comme une veilleuse, pour rien."
Je pensais moi même m'y rendre aujourd'hui, mais je dus renoncer à mes plans, trop malade. Je lisai ce livre à la place. Il m'évoquait ces filles-mirages, dont on finissait par douter, le temps passant, de l'existence même.
"Nous nous étions connus pendant un temps assez bref : trois ou quatre mois. »

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