"La veille, il s'était passé un événement auquel j'ai fait allusion vingt ans plus tard, en 1985, dans un chapitre de roman."
Souvenirs dormants
Le roman dont il est question ici est "Quartier perdu", dont "Souvenirs dormants" est la réécriture. De quoi boucler sur un lieu, le 2 avenue Rodin, d'en découvrir l'avant - dans "Quartier perdu". Il y est toujours question d'un corps, d'une femme appelant à l'aide et qu'il va suivre jusqu'à la Varenne Saint-Hilaire.
Il y a une phrase assez étonnante, un peu avant, je la colle ici, "J'ai beau fouillé dans ma mémoire, jamais mon arrivée dans aucune ville de m'a causé une aussi forte impression que celle que j'ai éprouvée en pénétrant à La Varenne-Saint-Hilaire, cet après-midi-là, avec elle." J'ignore si l'effet doit plutôt à la ville ou la fille... Je remarquai, depuis ma modeste expérience, que rues, places et cafés étaient tout ce qui nous était laissé lorsque ceux avec qui nous avions l'habitude de les arpenter, n'y passent plus, laissé à notre tristesse. Elles forment ce lieu désormais vide qui est aussi une autre façon de dire le nom que nous tenons par pudeur - ou simplement souvenir du vieil art du fin amor - à tenir secret. Néanmoins peut-être faudrait-il aller voir, vraiment, ce qu'il en est, de cette avenue du Nord à Saint-Maur-des-Fossés, numéro 30 bis, descendant vers la Marne, puis longer le quai, le long des "immeubles gris", dépasser le pont de Champigny, poursuivre jusqu'au pont de Chennevières, ce qui fait déjà un run de 3 kilomètres 5. Qui est cette femme, jamais nommé, et pour lequel il alla jusqu'à se rendre complice d'un crime ? "Là-bas, dans la petite île, parmi les saules, je remarque un portique, avec des balançoires, des cordes et des anneaux." S'agirait-il de l'île d'Amour ? Celle chanté par Radiguet, et Charles Trenet aussi, "Marthe voulait suivre la Marne jusqu’à La Varenne. Nous dînerions en face de l’île d’Amour." Il y a là maintenant la statue des amoureux de Charles Trenet. Ils parviennent au bout de l'après-midi, au Petit Ritz, la fille dit :
"- Vous ne voulez pas qu'on prenne une chambre ?" Tout cela c'est avant le crime.
La fille est avec un autre, qui s'appelle Ludo, qui est un gros con qui la traite mal. Le nom est sûrement un faux, il n'évoque que le mépris que lui porte l'auteur. Je repère les quelques mentions textuelles qui se rapportent à cette "fille".
"Nous y avions "rencontré", cette nuit-là, le type en imperméable qui s'appelait Ludo Fouquet et la fille brune... Il faut que je rentre, a dit la fille brune qui se tenait à ma gauche...La fille s'est penchée vers Hayward en s'appuyant de la main sur mon genou. Elle sentait la lavande..."
Il y a une soirée, ce groupe de gens louches dans lequel le narrateur s'est fixé, par défaut. Il y est amoureux, et cela il le dit assez clairement d'une certaine Carmen. "Elle me regardait avec des yeux agrandis et traversés par une expression de déroute mais je ne pouvais rien pour elle à ces moments-là. Rien du tout. Elle se laissait glisser dans la flaque d'ombre. Elle n'aurait pas voulu me suivre". Il part donc avec l'autre.
Rue de la Tour. "Elle était brune avec des cheveux mi-longs, jusqu'aux épaules, des yeux clairs un peu bridés, le teint pâle. Elle portait un imperméable trop grand, qu'elle tenait serré contre sa poitrine."
"Et nous étions nés à un jour d'intervalle."
Il avait plu, "le trottoir luisait et nous évitions quelquefois les flaques d'eau"
Avenue Henri-Martin.
Avenue Georges-Mandel.
Place de l'Alma.
"- Venez demain me voir à Saint-Maur..."
Plusieurs éléments me portent à croire que tous les éléments sont importants. D'abord parce que nous sommes dans le dernier chapitre du livre, et que c'est toujours à ce moment là, sentant la fin approcher, que Modiano se met à parler vraiment. Ensuite parce que le nom de cette femme est tue, et c'est le seul nom qui le soit. Le nom - en juxtaposition avec la rue, c'est à dire l'adresse - étant la matrice de sa littérature, son renoncement ici démontre son importance capitale. Elle pourrait même lui valoir une inculpation de meurtre. Je continue de penser que ceci reste la raison fictive - le polar dissimule le poème amoureux, tout comme dans "Quartier Perdu" Modiano se dissimule dans un personnage d'auteur de romans policiers -, la véritable raison étant l'injonction éthique finamoresque qui demande à ce que le nom de la dame soit toujours dissimulé, éventuellement sous un senhal... Nulle ne pouvait la reconnaître, le livre devient entièrement dédicacée à elle, et elle seulement, qui seule saura reconnaître - si le coeur l'en dit encore - les signes.
Au premier chapitre, le narrateur - qui est auteur de polars sous pseudonyme en Angleterre - rencontre à Paris, où il est venu sur un prétexte de baraque de foire, un vieil ami, l'un de ceux qui l'ont connu il y a 20 ans. Cet ami lui dit "Je suis comme la plupart des gens qui ont croisé dans leur vie un écrivain : ils croient ensuite se reconnaître dans ses livres, les présomptueux..."
Le roman est dédicacé "A Dominique."
Qui est le nom de sa femme.
Mais peut-être le talent de Modiano est-il de nous faire croire qu’il existe un mystère.

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