Images hallucinées déposées sur le sol telles des feuilles mortes. Il ratisse un peu, tente d'en arranger un tableau, de recouper noms et lieux. Souvenirs d'un épisode étrange de son enfance, quand, tandis que sa mère faisait la tournée des théâtres en Afrique du nord, il fut confié lui et son frère à quelques "amies" de la famille, vivant "un village des environs de Paris" (Jouy-en-Josas semble-t-il).
"En face de la maison, une avenue en pente douce. Elle était bordée, à droite, par le temple protestant et par un petit bois dans les fourrés duquel nous avions trouvé un casque de soldat allemand "
Quelques éléments topographiques d'une rue de Jouy-en-Josas, l'institut de bonne soeurs, le château, l'école, déployé selon le court horizon d'un enfant. Trois femmes dans la maison, son frère pour seul confident. L'émerveillement d'une séance d'auto-tamponneuses, la neige dans la cour de récréation, et le mystérieux château. Voilà tout pour une enfance. S'il n'y avait ces mystérieuses visites, dont l'auteur devenu adulte, tente de percer les secrets, mais ne pouvant se baser pour cela que sur quelques bribes de conversations entendues enfant. Des images reviennent aussi, le sourire de Roger Vincent, la voiture de Jean D., et bien évidemment puisque nous sommes chez Modiano ce nom : "la bande de la rue Lauriston". Il part à rebours interroger les témoins, mais on ne remonte pas le temps, Paris a trop changé, et ceux-là voulaient rester discret.
Remise de peine est donc à nouveau le récit d'une anamnèse impossible, se perdant dans le béton des mutations de Paris. Il y a aussi pour nous lecteurs, quelques images qui résonnent avec d'autres que nous avions collecté ailleurs. Comme cet "ascenseur aux deux battants grillagés, au bois clair et lambrissé, avec une banquette de cuir rouge" situé dans le château d'un faux marquis vrai receleur, et dans lequel viennent jouer les enfants. C'est le rouge qui nous intéresse ici, car "'ascenseur rouge" est aussi la piste que suit un temps l'enquêteur amateur de "Fleurs de ruine", lorsqu'il part à la recherche d'un couple retrouvé mort après une soirée, se déroulant notamment dans une maison où s'en trouvait un. Dans notre imaginaire se forme un pont, entre ces deux images qui par la grâce d'une couleur ne forment plus qu'un lieu unique, où tantôt viennent jouer des enfants - non sans effroi, car le château est lugubre -, tantôt viennent se perdre des jeunes gens, dans les suites d'une soirée de plaisir. De même la mention de l'hôtel Alsina, où est censé avoir habité les femmes de la maison de Jouy, qui est aussi l'hôtel où se réfugièrent les assassins de "Souvenirs dormants". Femmes de cette maison aux activités troubles, aux allures étranges, sans parler des fréquentations. L'une paraît folle, l'autre pleure. Derrière cette collection d'images d'enfances semblant anodines, un double fond construit par Modiano lui-même, occasionnant un trouble qui vient tout contaminer.
"Une nuit, quelqu'un était venu en voiture, quai de la Gare, et avait fait libérer mon père. Je m'imaginais - à tort ou à raison - que 'était un certain Louis Pagnon qu'on appelait "Eddy", fusillé à la Libération avec les membres de la rue Lauriston dont il faisait partie.
Oui, quelqu'un a sorti mon père du "trou", selon l'expression qu'il avait employée lui-même un soir de mes quinze ans où j'étais seul avec lui et où il se laissait aller jusqu'au bord des confidences. J'ai senti, ce soir-là, qu'il aurait voulu me transmettre son expérience des choses troubles et douloureuses de la vie, mais qu'il n'y avait pas de mots pour cela."

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