jeudi 18 janvier 2018

Drancy ::: Nord (1)

Inauguration d’une série de radiales dans le 93. Le Shoah tour de Bobigny-Drancy par le cimetière de Pantin, la cité de la Muette. 


A la recherche de curiosités touristiques en Seine-Saint-Denis, je découvris une collection de cartes postales représentant ses grands ensembles ville par ville, La Courneuve, Dugny, Epinay… Mosaïques de photographies des éléments architecturaux les plus modernes, présentés comme des cartes postales de vacances.  Parmi elles Drancy et ses « premiers Gratte-Ciel de la région parisienne », la cité de la Muette construite dans les années 20, avec ses hautes tours de cinquante mètres surmontant des barres basses, l’ensemble étant bientôt qualifié métaphoriquement de peigne. En 33 y fut ajouté un bâtiment rectangulaire ouvert sur le sud, en forme de U ou métaphoriquement encore de "fer à cheval". Architecture de tours et de barres, de points et de traits, urbanisme de dessin : c'est l'homme qui dessine sur sa feuille la ville, il la domine de sa pensée et par son geste.




La cité de la Muette est aussi le premier camp de concentration français. Trop chers, trop loins de la gare, les appartements sont pour la plupart désertés, personne ne veut y habiter, on y loge la gendarmerie et en 39 la guerre éclate, le U inachevé est transformé en camp de prisonniers, puis à partir de 41 en camp d'internement pour les juifs français, c'est le camp de Drancy. L’histoire des lieux ne s’achèvent pourtant pas là, et à la libération la cité servira encore de prison pour collaborateurs français, avant d’être réhabilité en logement HLM. De cité à camp puis cité : ici se tient résumé tout le génie français, Godard dirait, d'une voix trainante et avec un léger accent suisse, "La cité de la Muette, premier grand ensemble français, premier camp français..." Ses tours n'existent plus, reste le U, toujours debout, désormais classé monument historique, toujours habité, que je décidai d'aller voir.

Visiter le patrimoine de la Seine-Saint-Denis c'est visiter ses cités : il y eut le temps des cathédrales, le 20ième siècle fut celui des grands ensembles. L'histoire du 93 commence véritablement après les guerres mondiales. Oui il y a bien la basilique Saint-Denis mais… les corps des rois y furent tous exhumés à la révolution, n'y laissant que des tombeaux vides. Un certain Dom Poirier en écrivit le journal. Le cadavre de Louis XIV, "noir comme l'encre", Louis XIII reconnaissable à sa moustache, celui d'Henri IV si bien conservé qu’il fut exposé debout plusieurs jours. Jetés ensuite dans une fosse commune recouverte de chaux, puis exhumé à nouveau par Louis XVIII pour être placé dans la crypte. Leurs visages brûlés ne purent être identifiés. 

D'autres noms désormais brillent obscurément sur la Seine-Saint-Denis : les 4000, le Clos-Saint-Lazare, les Courtillières... Autour de ces noms se développent à coups de coupures de presse un imaginaire lourd qui façonnent nos représentations de la ville. Ces lieux à éviter, ces lieux où ne surtout pas habiter. Les manoeuvres d'esquive de ces astres noirs dans la ville. Ici vous conduirait la pauvreté, l’insoumission alors ne chômer pas. Cette mauvaise réputation... On accable la forme des barres ou la hauteur des tours : une certaine forme de fenêtres rendraient-ils fous ? N’est-ce pas plutôt la pauvreté et le chômage que l’on concentre en dehors de la ville ? Au moins à la cité de la Muette de Drancy, les choses sont claires : ce fut d'abord un camp de concentration.

Je regardais mes cartes - j'adore faire cela -, cherchant un passage vers cet endroit. Nous sommes là-bas en pleine Seine-Saint-Denis, il faut traverser Pantin, Bobigny. Je découvris alors un autre lieu de mémoire. Perdu dans la zone, la gare de déportation de Bobigny. La route était faite : départ Stalingrad, canal de l'Ourcq, la départementale le long du cimetière de Pantin, la gare de déportation, le passage de l'A86 ensuite, recouverte ici, puis l'entrée dans Drancy, ville majoritairement pavillonnaire, enfin la Muette. Poursuivre ensuite vers le nord, la gare RER B du retour. Je manquerai alors la dalle de Bobigny, mais ce serait pour une prochaine fois.





Ce jour-là la ville semblait recouverte d'un filtre shoah, une poussière de brume poisseuse de l'est, blanc sale et sans lumière. Elle ne me retiendrait pas chez moi, elle était même parfaitement adapté à mon shoah-tour 93. Le canal triste, le passage du périphérique, Pantin, puis le canal de l’usine que je quittai pour rejoindre la mairie toute noircie, la piscine de la ville, et voici les murs du cimetière longeant  la D115, avec de l'autre côté ces immeubles de faubourgs sales et abandonnés. Une chicha "l'enfumée", le restaurant "Touche d'espoir", puis des hangars, des halls. A mesure que j'approchai de Bobigny les rues se faisaient plus sales, et le chemin sur lequel je courais plus encombré : des camions garés, des sacs de gravats, bientôt une vraie décharge m'obligeant à marcher en équilibre sur les bords du trottoir. Là le mur du cimetière s'est effondré : un accident ? C'est dans ce cimetière qu'un camion emportait une partie du cimetière juif de Pantin, faisant croire d'abord à un vandalisme antisémite. Il ne s'agissait que d'un accident de circulation dans les allées du cimetière. Des salles de spectacles, de mariages, dans ces grands entrepôts, souvent défrayant la chronique. On s'y bat ivre à coups de couteaux, j'ai lu ça dans le Parisien. L'une d'elle, le Cargo, fut ainsi fermé sur décision préfectorale pendant plusieurs mois. Là l'avenue de de la Division Leclerc mène au fort d'Aubervilliers mais aussi aux Courtillières, célèbre cité de Pantin, derrière le cimetière. Les contours de la ville sont ici étranges : les Courtillières sont séparées de la ville même de Pantin par son cimetière, sa zone industrielle, la gare de triage et le canal de l'Ourcq. Lorsque l'on tape "Courtillières" dans Google nous trouvons en suggestions les mots clefs "drogue", "tuerie", "insectes" et « destruction ». La cité est un serpent de béton de 1500 mètres de long, dessiné par Emile Alliaud, probablement défoncé alors à l’ayahuasca. Comme un mauvais trip chez un shaman fou, visions de reptiles enroulés, le lieu d'est d'ailleurs maintenant particulièrement réputé pour ses stupéfiants, en plus de sa qualité architecturale pour laquelle il a obtenu le label "patrimoine du 20ième siècle". Sur le site tourisme93.com nous trouvons l'article suivant : "LA CITÉ DES COURTILLIÈRES À PANTIN : OEUVRE LA PLUS ABOUTIE DE SON ARCHITECTE". Les premières lignes précisent : "Après les destructions de la Seconde Guerre mondiale, il faut impérativement instaurer de nouvelles règles entre le politique, le social et l’économique. L’urgence de la situation laisse peu de place aux états d’âme et à l’approche critique dont il est un peu trop aisé aujourd’hui, avec le recul des décennies, de se prévaloir."




Plus que leur laideur leur enclavement. Loin des villes-historiques, déconnectées, abandonnés en lisière, là où il était possible de construire - c’est à dire sur les champs en lisière de ville -, toujours barrés des véritables centres par quelque travée infranchissable, une voie de chemin de fer, une autoroute. L’expression américaine dit "wrong side of the tracks". Jamais une extension de la vieille ville, mais une césure à la fois dans l’histoire et dans l’espace : la ville nouvelle. 

Cités dans la ville, villes pirates dans la cité, souvent fermés  comme dans le cas des Courtillières, dont les barres semblent s’enrouler comme de véritables fortifications. Leur dénomination déjà suggérant l'extra-territorialité, l'autonomie radicale. Dans le tissu des anciens faubourgs, des friches industrielles, elles tranchent radicalement par leur hauteurs, s'élevant au-dessus de ces villes pavillonnaires de banlieue, attirant les regards des milles à la ronde, condensant l’imaginaire. La fierté d'une certaine territorialité animent ses jeunes gens, "ma nationalité est celle de la cité" . Des astres de béton surgissant ex-nihilo des bidonvilles, et dont la densité fit la force, rompant les équilibres dans la ville. A aucun autre moment de l'histoire de la ville une telle configuration n'était apparue. Voici des centres nouveaux, qui apparaissent d'autant plus puissant qu'ils sont loin du centre historique. Des densités nouvelles qui ne s'amalgamaient pas à la ville-centre, ici Paris.

Je raconte ça de loin, faisant les Courtillières à ma gauche, derrière le cimetière, pour rejoindre l'ancienne gare de déportation de Bobigny. Il était 11h30, sortie des cours au lycée des métiers de Bobigny. Je croisai des groupes de jeunes gens traversant la départementale pour rejoindre une baraque à kebab mobile installée sur un parterre de graviers. Je vis les poses viriles, les codes vestimentaires et les regards tendus mais las, ce sont les masques qu'il faut porter dans ces lieux là. Quelques mètres plus loin la départementale enjambe les voies de la ligne de grande ceinture, devant l'ancienne gare de déportation. De grands grillages et une plaque explicative, certaines phrases semblent barrées au marqueur, mais je n'y lisais aucune inscription antisémite. Le lieu gît dans l'indifférence et nulle ne passe là. Le bâtiment de briques se dresse en contre-bas, le long de rails. Ce sont les mêmes rails que j’avais croisé derrière Bry-Sur-Marne, c'est la ligne de grande ceinture, miroir de la petite, fermée aux voyageurs elle-aussi. Elle sert encore au fret, et je m'interrogeai, maintenant que l'on évoque l'idée d'un métro circulaire, d'un grand Paris, qu'on se donne trente ans pour y parvenir, pourquoi ne pas réutiliser ces lignes de ceinture, puisque tout l'infrastructure est déjà là. Ici étaient conduit les déportés en bus depuis Drancy, qui de là rejoignaient la gare de triage de Noisy-le-Sec, puis l'est, Auschwitz.



De l'autre côté du pont une caravane à putes et la cité de l'Amitié, nous entrons dans le dur de Bobigny. Au rond-point c'est Drancy, l'A86 passe en-dessous, les hautes tours de la Cité Gaston Rouleau, la tour Allende, il y a là une sculpture arachnéenne aux membres maigres. La rue principale de Drancy, l'entrée de la ville en face d'une boutique de rachat d'or. Je pensais aux dents des juifs machinés ici. Un marché bientôt m'empêcha d'avancer, je la quittai donc pour rejoindre celle plus résidentielle qui m'amènerait vers la cité de la Muette, que je découvris quelques pas plus loin : son mémorial d'acier, et surtout ce wagon planté au milieu de la cité. Là se tenait les barbelés fermant le U. C'est très calme ici, il y a un square fermé où vivent des nuées de perruches vertes. Immeubles bas, ces habitants, voilà. Une cité ordinaire. Et pourtant ici les gens attendaient la mort, certains sautaient des coursives pour se suicider, des enfants crevaient, ma grand tante elle-même attendait le départ. Je ne voyais nulle fantôme pourtant, entendais seulement les oiseaux.




Je visitai ensuite Drancy centre, sa statue de Charles de Gaulle, les larges barres de la cité Paul-Vaillant-Couturier. Le long d’une route inempruntée un cimetière, puis quelques baraques avant de parvenir à ce vaste pont ferroviaire, intensément gris et désolé, avançant nue dans le brouillard par dessus rails et trains de fret. Au-delà la gare de Drancy dominant perchée ces mystérieuses étendues pavillonnaires septentrionales. 








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