Echappée nord du Bois-Vincennes, visite du grand ensemble de Val-de-Fontenay. Accorder un lieu à ses pas, ces grands ensembles désespérant à la marche se parcourent mieux courant. Un gris grisé encore par la pluie, une signalétique en bleu.
A travers les sous-bois je distinguai les tentes multicolores de ses habitants, à travers les troncs glissant selon différents plans. Une silhouette noire par là-bas et cette odeur de fumée qui vient se mélanger avec l'odeur de terre mouillée. Il n'est jamais possible de se perdre ici car tout sentier de traverse ramène immanquablement vers une route bitumée, à un rond point abandonné, travaux à moitié finis, trottoirs défoncés ou champ de stades à perte de vue. Vincennes est un bois dans lequel on a caché tant d'équipements sportifs qu'il en est comme peau de chagrin. Mais il y eut même ici des cartoucheries... Cela ne date même pas d'hier. J'empruntai cette grande allée direction Fontenay-sous-Bois, je tente de me souvenir pourquoi, quelle en fut l'impulsion. De la même façon dont je tente de me souvenir pourquoi j'achetai des chaussures de sport, ou comment avais-je cessé de fréquenter telle personne et pourquoi. Les pourquoi se font nébuleux avec le temps, c'est peut-être qu'ils n'ont pas tant d'importance que ça.
Une photographie satellite de Val-de-Fontenay...
Barres et tours formant comme les points et les traits d'un code morse pour dire : haine de l'humain. Une immense dalle, plusieurs même, puis l'A86. A quoi m'attendais-je ? À des avenues inhumaines plantées d'immenses tours, rêve lovecraftien de béton, à l'architecture malveillante, toute pleine d'un érotisme de la symétrie, effets de miroirs, duplications de cauchemars, l'oeil s'y perdant comme dans une chute vertigineuse au sein d'une topographie abolie, décourageant toute velléité d'en faire l'arpent. Je rêvai Val-de-Fontenay sur la base d'une simple photographie aérienne, lisant dans les ombres projetées des bâtiments des hauteurs considérables, massifs et écrasants. J'avais retrouvé alors quelques vieux articles du Parisien faisant l'historique de cette ville nouvelle dans la ville. L'histoire d'un élu communiste qui se serait battu pour diminuer de moitié le projet initial. On croit rêver... Un communiste négliger le bâtiment collectif, pour une ville à taille plus humaine ? Ça sentait le révisionnisme à plein nez. Et aussi la folie, de toute part. Ce qu'il y aurait là n'était encore que la demi-réalisation du rêve d'abord imaginé. Et cela semblait déjà considérable. On parlait de "Défense de l'est". Je n'avais jamais entendu parler de ça. Une autre dimension, un monde nouveau, voilà où je voulais accoster.
Et aussi peut-être que j'avais déjà, depuis le rond point de l'allée royale, épuisé toutes les issues du bois de Vincennes. Charenton, Saint-Maurice, Joinville, Nogent... Passé l'avenue des Minimes il me semblait déjà traverser l'horizon. J'évoluais dés lors en plein brouillard de guerre, poussant ma trace d'abord à travers les riches villas, alternant avec les résidences d'un luxe passée, jouxtant le bois. Puis parvenant à un vieux village gris planté autour de son église. Celle-ci lui tournant le dos. Je croisai là un "Option vidéo", un "Occasions en direct ». Puis la boucherie, et un tag sybillin, "Il est mort car t'as trop couru". Derrière l'église un petit lotissement en impasse étroit comme un cimetière communal, me voici au sommet. J'empruntai l'avenue Rabelais à la descente, prometteuse sur la carte.
Il y a du bas Belleville, Ménilmontant, jusqu'à Val-de-Fontenay là-bas un même plateau, ce plateau je le descendais maintenant tournant mes regards vers la vallée, et j'étais déçu. A hauteur d'homme, il ne restait plus que des immeubles un peu mesquin. Toute la symétrique beauté agencée depuis le ciel était au ras du bitume devenue imperceptible. Nulle profusion mais une impression de vide, d'îlots plantées loin les uns des autres, agençant entre eux des distances inhumaines à parcourir. Je croisai de pauvres gens escaladant la côte tirant leurs cabas, leurs familles derrière eux, semblant faire du surplace dans ce paysage pas taillé pour eux. Il est des paysages qui se parcourent à vitesse de marche, d'autres de vol d'avion. La ville se prête à la déambulation curieuse, elle offre suffisamment de curiosités pour retenir le marcheur.
La Sibérie se survole agréablement en avion, l’oeil rivée sur la caméra au sol, somnolent dans son long courrier à rêver de ses côtes orientales…Il arrive ensuite que le mode de déplacement se désynchronise complètement du lieu visité. L'espace prend alors une forme étrange, et il en devient susceptible de causer un abattement métaphysique comme une ivresse mystique. Je sentais les habitants du lieu plutôt emprunt à la première option. Moi courant il me semblait simplement me promener dans une ville à une densité rendu naturelle par cette vitesse précise de déplacement, l'attention vaguement attirée par la rencontre de quelques parallélépipèdes baignant dans quelques teintes de gris. Bientôt il se mit à pleuvoir. Un fin crachin tomba sur la ville, en durcissant le gris. Une immense structure de rond-point, en forme de trident de poséidon, que j'identifiai à postériori comme la sculpture en corten de 22 mètres de hauteur dénommé "Liberté", d’un certain Francesco Marino Di Teana, ombre de rouille dans la grisaille. Les environs s'animaient, il y avait la gare. Une brasserie fermée parmi d'autres. Des gens qui sortent. Sur les quais, sol et voûte noir comme charbon, illuminés des panneaux bleutés "Val de Fontenay".

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