Xième Tableau Parisien… D’un rêve sonorisé par Future, l’attentat en bas de chez moi, mutations des signes de dangerosité, suivre une brise marine, Baudrillard est un con, Bataille c’est mieux. A travers la porte de Bercy, souvenir de la Sainte-Chapelle, la passerelle de pont d’Ivry-Charenton, les divers âges de la modernité, le quartier Ivry-Confluences, Robocop, Godzilla.
Xième Tableau Parisien…D’un rêve sonorisé par Future, l’attentat en bas de chez moi, mutations des signes de dangerosité, suivre une brise marine, Baudrillard est un con, Bataille c’est mieux. Le franchissement de la porte de Bercy, souvenir de la Sainte-Chapelle, la passerelle de pont d’Ivry-Charenton, les divers âges de la modernité, le quartier Ivry-Confluences, Robocop, Godzilla.
Le présent est le temps du rêve, c'est sous ce temps que sa narration est évidente, car le rêve n'est ni advenu ni à venir, ses images flottent indistinctement dans la chronologie, et tout ce que je peux en dire, c'est que je cours, je cours le long d'un sentier rocheux dont les angles achèvent de disloquer mes chaussures, puis je cours pied nus, et c'est n'est pas si douloureux que cela. Un ami inconnu vient près de moi et m'annonce que le temps va tourner à l'orage, mon application météo me le confirme, des carrés noirs, pourpres représentant les intempéries à venir s'alignent. "Où-vas tu ?" "Je vais vers la montagne, à l'hôtel Overlook, tu as vu Shining ?", c'est ce que je réponds. "C'est loin, tu vas devoir te reposer ici dans cette auberge, le temps est à l'orage et c'est à 160 kilomètres plus au nord". Je me résigne à passer la nuit ici et comprends qu'il me faudra plusieurs jours pour parvenir là-bas. J'entends alors Future marmonner dans son vocoder, il chante un titre que je ne connais pas, "Empty, I'm Empty", avec son ton tout particulier, bien que je ne sois pas tout à fait sûr de ce titre, "Empty" étant le premier mot qui me soit venu au réveil lorsque j'essayais de me souvenir de ce que j'avais entendu en rêve...
Et le passé pose ce qui est de l'ordre de l'advenu, conférant à l’écrit une solidité dont ne se privait pas les anciens : des phrases solides, des « Longtemps je me suis couché de bonne heure", que nous pourrions comparer à la plus flottante, éthérée, de F.A.Finkelstein "Il est 7h44, je suis sur le quai de la station Stalingrad", un rêve encore, probablement.
Je rêvais quand à moi du franchissement de la porte de Bercy.
A nouveau partant rue de Charonne je parvins à son croisement avec la rue Faidherbe, rendu hideusement large pour permettre au bus 46 de manoeuvrer entre les rues de Richard-Lenoir, Godefroy-Cavaignac, et Faidherbe donc, et c'est ici que périssaient 19 personnes lors de l'attentat contre la Belle Equipe, dont 9 membres du staff, morts d'autant plus injustes "que la Belle équipe comptait une clientèle tranquille mais pas frimeuse ni puante comme cela peut-être le cas dans les quartiers qui se sont gentrifiés" nous rapporte Libération, propos d'une habituée. Morts d'autant plus injustes que le patron était juif et sa femme musulmane. Que c'était des gens du quartier. Qu'il y avait même des arabes. A l'époque, c'était encore les premiers attentats, on entendait souvent que certains l'avaient un peu cherché, qu'une certaine "jeunesse de Paris" en méprisait une autre, que certains avaient un peu abusé, dessiné sans respect des choses interdites, c'était la teneur des débats. Les cibles s'étant désormais diversifiées, et répondant à une courbe de distribution plutôt gaussienne, régit uniquement par le hasard, ces débats ont disparu, tranquillement, ce qui a entrainé un sentiment de fatalité, mais aussi d'impuissance. Alors qu'en 2015 il semblait encore possible de se mettre hors d'atteinte en évitant d'être juif, trop critique de l'islam, trop bobo frimeur etc... Sur le minuscule trottoir d'en face, l'Istanbul Kebab, qui a récemment refait son couloir dans des tons plus chauds et plus accueillants, délaissant ainsi le vieux carrelage blanc pour le bois, mais n'abandonnant pas sa petite affichette mode d'emploi "Annoncez d'abord la sauce (liste Harissa Samouraï, Blanche, Ketchup...), puis les ingrédients", que je ne fréquente plus, pour cause de régime sportif, et dont je me souviens l’ambiance les soirs suivants la tentative de coup d'Etat en Turquie, la chaîne d'infos en continue, les mines graves.
Mais la course n'est pas la marche et je ne suis pas là pour m’attarder sur le "Refuge BD", le "Miaou Waou" (articles pour chiens et chats), le "Chez nouilles" (restaurant de nouilles), les "Funambules" et leur pièce du boucher à 12 euros. Passe le « Baroudeur" et son bar décoré avec des défenses d'éléphants, ses peaux de léopards et têtes de pygmées, passe le beau nom de Faidherbe-Chaligny, l'hideuse fac de Saint-Antoine (y suis-je passé ce matin ? Je n'en ai plus aucun souvenir), passe l'avenue Daumesnil, la remontée de la rue de Charenton jusqu'au pont-rail de la gare de Lyon, aussi sombre la nuit que le jour, avec ses néons ambiance Luc Besson période Subway, Nikita, et au détour duquel on s'attend toujours à devoir défendre sa dame contre un blouson noir faisant tournoyer une chaîne de vélo le regard mauvais, ce genre de représentation eighties de la dangerosité.
Elle me manque, j'ai cette nostalgie de cette dangerosité là, devenu inoffensive de nos jours, mais qui faisait les beaux jours de Street of Rage 2 sur ma megadrive ou mes VHS de Robocop.
Ce matin là j'espérai beaucoup des reflets d'un soleil bas sur les tours de la BNF, et c'est pourquoi je n'empruntai pas la coulée verte vers Vincennes, mon objectif initial. Parvenu au sommet de la volée de marche menant à la passerelle Simone de Beauvoir, l'éclat des tours m'ennuya, il devait déjà être trop tard, la belle lumière était passée. Mes dix kilomètres n'étant pas achevé à ce stade, je décidai de franchir la passerelle et de faire quelques tours du parvis. Celui-ci est recouvert d'un bois souvent glissant, sur lequel fut disposé, après plusieurs accidents, des bandes anti-adhérentes, afin d'éviter aux thésards rendus ostéoporotique à force de rester assis des fractures malencontreuses. Je les croise ou les dépasse très vite, faisant de la BNF une simple piste d'athlétisme et ceci est un plaisir, de la même manière qu'il est plaisant de se faire un salon de lecture d'un terrain de foot. Car ce qui est insupportable c'est le mimétisme, l'assignation et l'entre-soi ricanant. "La chair est triste, hélas ! Et j'ai lu tous les livres. »
"Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !"
Nous savons que Rimbaud a renoncé à la poésie pour la randonnée en éthiopie, que Nerval était un marcheur infatigable, et que même Baudelaire ayant achevé de goûter les nuances les plus sombres du spleen avait finit par sortir de chez lui et s’était pris d’un goût pour la composition de tableaux parisiens. Mais c’est Mallarmé qui parla le mieux du trail urbain, de l’ivresse du départ, de l’ivresse de l’effort, celle qui vient par le souffle, formant cette vacance qui se creuse sous la poitrine. Une vacance que seul le repos, le vrai, viendra combler, un vrai repos qui n'est pas seulement l'ennui, ou l'attente de l'événement mais la régénération. Il a été vite remarqué que la course, pour l'homme contemporain, est une fuite, une réponse à ce « Get Out! » injonction du film du même nom, et je sais moi exactement ce que je fuis, du moins ce que j'ai fui la première fois que je suis parti, il s'agissait d'une douleur morale lancinante qu'aucun raisonnement, aucune opération spirituelle ne pouvait atteindre - le tabac... -, inaccessible à tout langage, et que seule une projection dans une douleur physique, je le sentis instinctivement, dés les premières foulées, pouvait permettre de déplacer, justement de l'inaccessible azur à l'arc des pieds, la chair des mollets, aux articulations des chevilles et des genoux, et le manque devenait manque physique, le corps se vide et le coeur attend, c'est probablement aussi toute la sensibilité charnelle de la peau qui s'amenuise sous les coups répétés, tandis que les muscles durcissent, le corps reprend ses usages, et j'étais ivre comme l'oiseau "parmi l'écume inconnue, et les cieux", que Baudrillard traduisit vulgairement par sa petite sentence ironique bien connu sur le joggeur, en "Ses yeux sont hagards, la salive lui coule de la bouche, ne l’arrêtez pas, il vous frapperait". S'il pressent l'égarement du corps, qui évoque ici celui de l'orgasme, il se méprend sur la pulsion qui joue derrière et qu'il interprète avec une certaine emphase comme étant la pulsion de mort de la société entière, de la modernité même. "Rien n’évoque plus la fin du monde qu’un homme qui court seul droit devant lui sur une plage, enveloppé dans la tonalité de son walkman, muré dans le sacrifice solitaire de son énergie, indifférent même à une catastrophe puisqu’il n’attend plus sa destruction que de lui-même, que d’épuiser l’énergie d’un corps inutile à ses propres yeux. »
On l'imagine guère courir, et pourtant à le voir penser à vide comme cela, suicidant la philosophie française, nous voyons en Baudrillard ce joggeur de la pensée qui s'épuise à penser en rond, comme cet homme qu'il voyait faire des aller retours sur la plage, "comme le disque qui tourne indéfiniment sur le même sillon, comme les cellules d’une tumeur qui prolifèrent, comme tout ce qui a perdu sa formule pour s’arrêter." Trois formules qui résument élégamment la production intellectuelle de Baudrillard, avec cette facilité qui l'emmène à ressasser les mêmes ironies sur les mêmes thèmes, à se laisser emporter par des formules faciles, des slogans philosophiques qui ne font rien d'autres que publicité d'eux-même - un au hasard, "Miracle italien : celui de la scène. Miracle américain : celui de l'obscène. La luxure du sens contre les déserts de l'insignifiance" -. Mais si l'on peut être amené à trouver certaines beautés dans la rime ou le rythme, il nous semble assez instinctivement que la pensée ne devrait pas emprunter de tels tours, mais plutôt démentir ces attendues, cette paresse du calembour, cet abandon ronflant courant sur son sillon. Ce n'est pas tourner en rond qu'il faut, mais démâter, partir,
Ivry
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Bataille aura peut-être été plus juste sur le phénomène. Ce "sacrifice solitaire de son énergie" n'est-elle pas cette part maudite que l'homme se doit de dilapider ? Cet holocauste de sucres lent et de barres protéinées. Parfois il me semble que Baudrillard méprise précisément l'inutilité économique de l'activité ; l'absence de finalité économique fait non-sens, et au-delà n'est-ce pas à un mur auquel il est confronté ? "Muré dans le sacrifice solitaire de son énergie". Il ne parle pas, il écume, il n'entend pas, il écoute son walkman, il se tient en dehors de la communauté, c'est un sacrifice solitaire et non pour le plan quinquennal. Baudrillard se tient strictement à l'extérieur du phénomène, dont il entend non pas faire une phénoménologie car il est trop paresseux, trop français, mais une caricature, brosser à coups de sarcasmes, c'est l'esprit français. Plutôt la manière.
Quelque part en Allemagne, Engels dépassait la critique kantienne de la connaissance. Si vous ne savez pas ce qu'est une table, si elle vous paraît à jamais un noumène abstrait inaccessible à toute connaissance véritable, et bien fabriquer en une. C'est le matérialisme dialectique. Si Baudrillard s'était élancé rue Faidherbe, il aurait su que le moment où le pas se transforme en foulée, où le pas se fait simplement un peu plus ample, où les pieds décollent ensemble, l'homme entre dans une autre dimension, qu'il quitte pour une heure ou deux la société des gens marchant, vaquant à leurs occupations. Car courir pour courir est sans but, et sans justification économique, courir rend invisible, aussitôt tu ne fais plus partie du monde des hommes, tu n'appartiens pas à la journée, tu n'as littéralement rien de mieux à faire. Tu portes un accoutrement laid, qui n'a pas d'autre finalité que technique. Toute velléité de représentation a disparu : te voilà simplement devenu un connard de joggers. Cet anonymat transgressif. Il n'y a rien d'autre à juger de toi, tu n'existes plus, muré dans l'effort, esquivant les piétons. Leurs visages même s'émoussent dans la vitesse, y perdent la netteté de leurs traits, déjà que tu n'étais pas très physionomiste. La ville t'appartient, tu te l’appropries par ta vitesse, elle devient pentes, tangentes, courbes et trajectoires.
Boulevard de Reuilly tu quittes ton quartier, tu rejoins l'avenue Daumesnil, tu es dans le parc de Bercy, fait le tour des tours de la BNF, il ne reste que 5 kilomètres à faire mais il t'est impossible de retourner sur tes pas, car c'est exactement ce que tu fais chaque jour, tu mets tes pas dans tes pas, alors tu tournes le regard vers le levant, le soleil bas d'hiver t'éblouit comme jamais, il y a ses reflets sur la Seine, il y a la fumée des grandes cheminées d'Ivry, et quand bien même tu devrais être rentré pour manger, tu décides de tenter enfin la traversée de l’échangeur démentiel de la porte de Bercy, puis l'échappée par ce chemin de halage en contrebas de l'A4, vers le Val de Marne, celui qui tatouera tes poumons au carbone.
Une piste cyclable longe le quai de Bercy, une deux fois deux voies séparées du parc du même nom par un gros talus à justification acoustique peut-être, en tout cas pas esthétique. Bientôt un panneau indique "direction Charenton uniquement", celui qui va là sait à quoi s'en tenir. La piste est empruntée par quelques cyclistes bien équipées, ils viennent du Val de Marne pour travailler à Paris, et ils avancent objectivement plus vite que les voitures qui s'entassent sur l'A4. Nul piéton. Un chaos indescriptible de rampes d'accès, de voitures puantes, des ponts, des tunnels des piliers, c'est l'échangeur, puis le panneau porte de Bercy, direction porte d'Italie temps 25 minutes. Le bordel est étrangement silencieux, la Seine peut-être dispersant les sons, l'ensemble évoquant le spectacle d'une grosse chenille grise aux émanations toxiques. Parvenu au sommet d’une côte je respirai à nouveau, ce grand air frais soufflant depuis la confluence entre Seine et Marne, j’avais quitté Paris. Depuis les hauts quais je voyais de lentes péniches accoster aux rives d’Ivry : là-bas ça fumait, les cheminées crachantes, les hangars, les terrains vagues, Paris est une scène dont la banlieue sont les coulisses. Le pont Nelson Mandela propose un accès piéton mais reste peu attirant, d'autant plus qu'une centaine de mètres plus loin se tient la mystérieuse passerelle industrielle d'Ivry-Charenton, dite "aux câbles", et dont l'édification en 1926 par un consortium financier composé de la Compagnie de chemin de fer métropolitain de Paris, la Compagnie parisienne de distribution d’électricité (CPDE), la Société d’électricité de Paris, la Société d’électricité de la Seine et l’Union d’Electricité. Deux piles plantées dans la Seine, des arcs de béton armé, des câbles : le pont du Gard n'a pas davantage de beauté. Préexistant à ma naissance, elle se tient en deux rives, abandonnées et recouvertes d’inscriptions d’âges variées, et la grandeur des lieux donnait à cet ouvrage humain abandonné quelque chose du sublime que l’on attribue parfois à certains paysages naturels. C’est la ville qui l’avait justifié un jour ici, tout comme l’acquisition d’un vieux clou et d’une couronne de ronces à des escrocs byzantins conduit Saint-Louis avait tourné les efforts du royaume vers l’édification de la Sainte-Chapelle. La passerelle de câbles d’Ivry-Charentonneau présentait le double avantage sur celle-ci d’être à la fois moins con et surtout plus solitaire.
Il y a sur la gauche, côté A4, un escalier piéton muré : pour la rejoindre il faut d’abord la dépasser puis emprunter une série de rampes cyclables. Là-haut un chemin de béton vers la contemplation de la confluence, dominée comme chacun sait par la présence, sur son éperon, du Chinagora, hôtel pagode de luxe d’Alfortville. Je l’abandonnai à ma gauche pour rejoindre les rives d’Ivry, croisant là une femme cycliste d’âge mûr : que faisait-elle dans ces contrées désolées, qu’elle était sa vie ?
Le fleuve traversé, nous voici dans la zone industrielle d'Ivry, délimitée d'un côté par la fleuve, de l'autre par les rails du RER C. Dans cet espace en chantier perpétuel je trouvai ces reliques de la vieille banlieue : hôtels de briques noircies, vieilles maisons ouvrières. En contrebas du pont vers Alfortville celle-ci en attente de destruction, les fenêtres murées : dans sa cour j’y entendis un coq chanter. Il restait encore beaucoup à faire pour le transformer en quartier résidentiel… En l’état les parages avaient l’apparence hétéroclite d’un plateau de cinéma abandonné après le tournage d’un Robocop 4. Une immense cheminée de briques rouges au milieu d'un terrain vague. Là c'est un bar qui attend le retour de Jean Gabin pour une scène d’explication. Et cette perspective serait parfaite pour un futur remake de Godzilla. Je croisai un Pavarotti Pizza, un restaurant Istanbul et le Little Italy. Tout me plût ici et je reviendrai bientôt. Voilà la gare, son café est d'une beauté sublime.
Sur le quai me revoilà statique et en short, tee-shirt Asics parmi les gens en écharpes et besaces de travail.



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