Depuis la porte de Montempoivre vers le nord, les portes de Montreuil, de Bagnolet, l’interzone. Promenade au-dessus de l’A3 puis la découverte du parc Jean-Moulin-Les Guilands, le tout agrémenté de beaucoup de remarques négatives sur ces villes là.
Cette fois après être parvenu à la porte de Montempoivre je ne filai pas au sud, vers le bois, les beaux quartiers, mais au nord, avec l'objectif vague d'atteindre les Mercuriales de la porte de Bagnolet et le parc Jean-Moulin-les-Guilands. Les passages me semblaient mal-aisées, il y avait la Capsulerie, réputé comme étant le plus gros point de deal de l’est parisien, j’avais lu ça dans le journal, ensemble massif s’intercalant entre la porte et le parc. Je rêvai d’abord de ces espaces troubles, aux frontières brouillées entre Paris, la banlieue, Montreuil et Bagnolet, Val-de-Marne et Seine-Saint-Denis : périphérique et autoroute urbaine surplombant la gare routière, le véritable interzone, cet intervalle étrange au sein même de la zone.
J'écoutai la mixtape d'automne de Future et il me semble entendre Sonny Rollins en équilibre sur le fil tendu entre les caisses claires, l'utilisation de l'auto-tune comme balancier, appui sûr pour la justesse, la virtuosité se faisant désormais sur le rythme, l'essentiel du rap, c'est un transhumanisme du rap.
Courir le long du périphérique n'a pas d’intérêt sportif mais permet d’en visiter les portes. Porte de Vincennes, célèbre pour les crimes de l'autre enculé, je tourne derrière l'Hyper-Casher, il y a la rue du Commandant l'Herminier, - qui était-ce ? Ce genre de curiosité -, curieux aussi que je sois de l'autre côté du périphérique, mais toujours dans le 20ième arrondissement de Paris, je cours le long de la frontière avec le Val-de-Marne, puis la rue de Lagny, qui elle appartient bien à Montreuil, m'entraîne vers ce saut dans l'inconnu, la Seine-Saint-Denis. Le long du périphérique, derrière des grillages verts semblent amoncelés les restes de vingt civilisations disparues .Représentées noblement par leurs artefacts les plus durables, cette table en plastique par exemple, qui survivra à la Joconde, c'est le génie humain. Des vêtements, des couches sales, je ne sais pas, des cartons, beaucoup de choses, des bouteilles. Un peu plus loin je croisai des ouvriers de la mairie de Paris, - que faisait-il à Montreuil m’étais-je demandé ? C'était avant de connaître les subtilités topographiques des limites parisiennes - ils déblaient, débitent, notamment des arbres. La parcelle n'est pas bien large et donne sur le périphérique, mais il y a sûrement de quoi y construire un logement social. Ou un stade. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c'est le long du boulevard périphérique que l'on trouve les terrains de sports de la Ville de Paris.
Le 31 mars 1814, les Cosaques du Tsar Alexandre 1er défilèrent dans Paris vaincu depuis la porte Saint-Martin, après avoir battu à Romainville, Pantin et Belleville les armées impériales. Cette anecdote ne pourrait être que folklorique, mais elle a façonné incidemment notre ville moderne : il était facile de conquérir Paris, surtout depuis l'est et les hauteurs de Ménilmontant ou Charonne. Un véritable boulevard. Louis-Philippe échaudé par l'affaire, décida alors dans un éclair de génie de murer Paris, un peu de la même manière dont des génies plus tardifs décidèrent de murer l'Alsace et la Lorraine à Hitler. L'idée pointe son nez, fait son trou, et bientôt les fortifications sont édifiées, sur l'emplacement actuel des grands boulevards. Au-delà une zone militaire, un no man's land, qui une fois les fortifications démilitarisées, c'est à dire une fois compris que des murs ne pouvaient rien faire face à une artillerie - certains prétendirent d'ailleurs que les fortifications ne furent jamais un moyen d'empêcher les prussiens d'entrer dans Paris, mais d'y enfermer les parisiens -, deviendra vraiment la zone, une clôture de bidonvilles autour de Paris, les pauvres chassés déjà par les travaux du baron Haussmann. Et il y a donc cette zone de rien, on se demande quoi en faire, ça fait le tour de Paris, encore une idée de génie, on va y construire une autoroute, et cela nous servira de fortifications à nous parisiens, cela a toujours fonctionné ainsi, ce sont les voiries qui dessinent le contour des ghettos. Et si le périphérique fut à quelques endroits recouverts, le fossé gommé, ce ne fut un privilège guère accordé aux plus charmantes communes, Vincennes, les Lilas... Entre Montreuil et Paris, l'élan n'est pas, et pour traverser la zone, il faut patienter aux passages cloutés des voies d'insertions et de sorties du périph', l'ensemble est massif, un anneau sur pilotis, très rond, très béton, c'est assez beau, au centre un terrain vague, inaccessible. Cette portion de bitume autour du terrain vague s'appelle la place de la Porte de Montreuil, ce n’est pas l'adresse la plus chic, mais son côté septentrional offre une belle perspective sur les Mercuriales, horizon de cette promenade.
Je me renseignais sur ces fortifications, qu'en restent-ils pas ? Pas grand chose... Il y a bien ce bastion numéro 1, enchâssé dans l'échangeur de Bercy, semblant inaccessible aux piétons. Il dispose pourtant d’un arrêt de bus, peut-être à justification touristique. L’ouvrage après tout est monument historique depuis 74. On ne le sait guère, c’est méconnu. Il est pourtant sur la liste des monuments du 12ième arrondissement, décidément bien gâté.
Donc la zone voilà, elle fut parée d'habitations à bon marché, c'est la dénomination officielle, de terrains de tennis, de stades, et donc du périphérique, monument parisien le plus visité, le plus emblématique, le plus parisien aussi. Davantage que la tour Eiffel, ne constitue-t-il pas le coeur de sa psyché, la base de sa sensibilité, son horizon mental ? Avec cette question le taraudant incessamment, le franchir ou pas, partir en banlieue, pour les enfants…
L'avenue du professeur André-Lemierre constitue la frontière entre le 20ième et la Seine-Saint-Denis. Il y a le périph, un parking, l'avenue en elle-même, et des hôtels bons marchés, un Formule 1, le Novotel, immeubles bunkers servant de murs anti-bruits. Le voyageur se rendant à Paris se lève ainsi le matin face à la fureur de la ville. Il est bien content, bientôt il retourne au Havre, cela lui plaît cette électricité, il ne passe ici que trois jours, c'est bon marché et grâce au métro, tout Paris lui est accessible en un clin d'oeil, c'est le logement malin. Et c'est bien heureux que tous ceux qui soient en vis à vis du périphérique ne passent que quelques jours ici, en voyageur. Quand à nous les festivités ne commencent que quelques centaines de mètres plus loin avec l'avenue Gallieni. Je manquai son marché aux voleurs, il faut choisir ses jours, mais voilà un endroit sublime, cette avenue, enfin cette contre allée du périphérique, avec ses hangars, ses bars fatigués, l'Oleguo Fatigué, il y a le Tontonville et le Petit Chez-soi, le Dodo Store et son grec à la devanture-catalogue mosaïque de kebabs, un vieil hôtel de briques où dormirait Jean Gabin sur son magot, dans l'immeuble d'en face une héroïne dépressive de Modiano, et en face le bordel de la porte de Bagnolet, qui allait me ravir comme aucune porte, et comme aucun échangeur urbain ne l'avait fait jusque là. Je mitraille à tout va mais ça me casse mon rythme, tandis que je doute de plus en plus fortement de ma street credibility dans ces parages là, en short et tee-shirt asics, shootant comme un con le S8 à l'oeil les façades de bistrots, un scooter brûlé, un hangar à palettes dégageant une douce odeur de bois.
Parvenu à la porte de Bagnolet je décidai vite que c'était la porte la plus incroyable qu'il m'ait été donné de découvrir, une porte au chaos indescriptible, chaos encore magnifié par les gigantesques chantiers qui se montent là, entre l’avenue et les cités de la Capsulerie - je pense que ça doit se dire Crapulerie localement, je le sens bien, mais je n'oserai employé ce terme, trop stigmatisant, car il y a des jeunes qui veulent s'en sortir - donc je cours, mais je ne sais plus où exactement, il y a des voies, des voies de bus, des bus, des chantiers, des palissades, une autoroute aérienne - l'autoroute fait beaucoup, c'est elle qui donne son allure à une porte, lui donne sa noblesse, à Bercy ou à Saint Denis -, mais contrairement à la porte de Bercy, qui est un lieu sauvage et solitaire, à la quiétude étrange magnifiée par le cours lent solennel de l’eau contrastant avec le trafic de l'échangeur BP-A4, la porte de Bagnolet est un lieu de vie, un lieu vivant et habité. Et à mesure que je courrais, j’entendais des gens courir derrière moi, je me retournai, ils étaient plusieurs, tous noirs, ils courraient dans mon sillage, mais moi je ne sais même pas comment courir ici, à travers les terre-pleins, les avenues. Je m'arrêtai pour comprendre, et eux me dépassèrent, ils courraient pour attraper le bus de la gare routière. Je les suivis à travers palissades et travaux et découvris la station de métro Galliéni perdu au milieu des colonnes de béton, des rampes autoroutières, des piles de ponts. Plus étrange encore ce centre commercial troglodyte noyé dans cette ambiance Akira délavé. Encore 150 ans de travaux et ça pourrait être joli ici.
C'était juste avant la traversée de l'A3 que je pensai récupérer le parc départemental Jean-Moulin-Les Guilands mais à cause des travaux de démolition des anciens parkings je n'en trouvai pas l'entrée, et donc m'aventurai plus en avant dans Bagnolet, dépassant cette porte merveilleuse - cette Sublime Porte -, qui du ciel a quand même une allure de spermatozoïde cherchant à féconder Paris. La difficulté allait être de retraverser l'A3, ce qui pouvait ne pas être évident, tant les voies rapides ramènent le piéton à une qualité de chevreuil, de sanglier face à la route. Je m'aventurai sur un petit lopin construit de maisonnettes en béton, entre la cabane de jardin et l'abris-bus pour certaines, puis récupérerai la rue du Général-Leclerc selon une côte sévère, la rue du Général-Leclerc de Bagnolet, je crois que chaque ville a la sienne, je crois aussi que si il était possible d'en avoir deux ou trois, il le ferait, des quartiers entiers seraient traversés de rues du Général-Leclerc, on les numéroterait. Un restaurant Bellevue ici, avec sa terrasse, tout contre l'autoroute. Je me retourne, et oui je distingue les Mercuriales, un peu plus bas... Une passerelle au-dessus de l'autoroute permet d'en donner une vision plus dégagée : pour mieux en profiter, un génie y a installé des bancs. Ainsi on peut se délasser au-dessus de l'A3, tout en y profitant du coucher de soleil.
Il était temps d'amorcer la descente sur Croix de Chavaux, ligne 9, pour un rapide retour Charonne. Ma cheville me faisait mal, et j’avais faim. Il était 14h et n’avais rien sur moi. Je n'attendais pas grand chose du parc départemental, si ce n'est de la drogue, mais lorsque je poussai son portique je fus aussitôt subjugué par la lumière. Un bois clair, une pelouse tout en rotondité, un bois clair puis une belle pelouse, les tours Mercuriales d'un côté, celles de la Capsulerie de l'autre, baignant dans un azur strié de chemtrails. Les lieux avaient les couleurs et les rondeurs des îles de Yoshi dans Super Mario World. Soudain, au détour d'un bosquet, par-delà une petite butte toute ronde toute verte, tout Paris, tout Montreuil, tout le Val-de-Marne à l’horizon. Alors tel un Rastignac de banlieue je levai mon poing sur Paris, le S8 en main à la recherche du mode panoramique. C’est très beau pensai-je plusieurs fois, mais que faire de cette beauté : la voir, la respirer, l’adorer ? La dessiner la chanter la filmer ? Pour la première fois il me semblait avoir échappé à Paris vers le haut. Un homme passa, réajustant sans cesse sa casquette, son chien jouant au loin. Relevant mes yeux vers l’horizon, Paris était toujours là, inchangé. L’effet était passé, j’étais rassasié. Pour le ressentir à nouveau, il me faudrait partir m’enfermer à nouveau dans la ville, étouffer le temps qu’il faut, puis revenir ici, ressentir cette libération du regard, le goût de l’air ici.










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