vendredi 6 octobre 2017

Rue de Bagnolet (interlude)



Par l'une de ces impériosités cuturelles qui ne peuvent s'acquérir que dans les grandes villes, me voici pris d'un subit non désir mais besoin d'en finir avec ces 113 études de littérature romantique de Simon Libérati, ce volume il me fallait l'ouvrir dans l'après-midi même et puisque je n'avais jusque là réussi à le trouver ni neuf à la Fnac ni d'occasion chez Gibert, je tentai ma chance par ce nouveau possible qui s'ouvrait à la satisfaction de mon vice, le réseau des bibliothèques de Paris. Que pensai-je y trouver, quel besoin urgent cela me permettrait-il de combler, à quelle interrogation ce livre allait-y me donner réponse, tout cela restait parfaitement nébuleux alors que je remontai la rue de Charonne, direction le nord, la médiathèque Marguerite Duras, la rue de Bagnolet. Ne serait-ce pas l'articulation entre la lecture et l'écriture, les lignes et les chemins, la critique et le roman, ce point médian ? Mais alors ne ferais-je pas mieux de rester confortablement calé dans mon fauteuil à oreilles à poursuivre ma lecture de Huysmans, les rideaux tirés, les pieds sur un kilim vert glauque strié de rouge vermillon, bref quelque chose dans l'ambiance, puisque je découvrais très récemment, dans l'incipt de Là-bas par exemple, que la théorie littéraire était chez lui première, et qu'il était tout à fait capable par exemple d'échoir un chapitre entier au commentaire de sa bibliothèque latine... Il faut dire que l'idée de me fournir d'un livre gratuitement est une expérience toute nouvelle et que je ne découvrai que depuis une semaine, où j'empruntai les trois tomes de Nerval rue Faidherbe, ainsi que le dernier Sfar, pour le seule plaisir de rire. La fluidité, l'emprunté-rendu, ce proto-communisme, maintenant que mes propres rayonnages parvenaient à saturation, se voulait être mon nouveau mode de passage au monde, je dépassé le stade "rétentif", je n'avais plus besoin de rien, si ce n'est quelques Nerval et Proust soulignés... Une première déconvenue dans cette belle aventure surgit lorsque le temps d'attente du bus m'indiqua 14 minutes. Mon propre GPS donnait 23 minutes de marche, et confiant en mes capacités j'entamai la grande montée vers Bagnolet, sans quoi, quelles aventures aurai-je manqué ! A mi chemin, derrière des panneaux métalliques de chantier, un sommier carbonisé juché sur un monceau d'objets du même tonneau, principalement des livres, des revues, mais aussi des VHS. Spectacle désolant, dont je découvrais l'origine, un incendie survenue au deuxième étage de cet immeuble d'un gris vraiment morbide. Ma curiosité,mon instinct de glaneur me fit porter les yeux sur le tas, dans lequel il distingua rapidement une collection plus ou moins noircie de pléiades... Parmi elles, surnageait un exemplaire moins noirci que les autres, charbonné sur la tranche et épaissi par l'humidité. Je ramassai le volume, Conrad, ce ne pouvait être qu'un signe un présage, voilà un volume qui avait survécu au feu, à l'orage et à la rapine, "L'agent secret", "Souvenirs personnels", "Retour en Pologne", le génie Conrad, l'insubmersible, l'ignifugée Conrad. Une chance ! Ou un malheur... Ce mot de présage, de destin, j'en sentais tout le piège. Ce livre pouvait avoir été placé sur ma route simplement pour décider chez moi une carrière de marin, certes, mais tout aussi bien comme objet maudit. Voler le volume, peut-être préféré, d'un pauvre homme qui a tout perdu dans un incendie, par quel type de malheur ce genre d'acte est-il sanctionné ? Ce volume n'avait-il pas déjà participé à un incendie ? Ce n'était peut-être même pas le premier... Je reposais le volume, sans pour autant cesser d'y penser. Les prochaines réflexions me coutèrent bien 500 mètres aller retour de pas qui aurait tout aussi bien pu être économisé par une prompt décision, un courage face au destin. Allai-je laisser ce pauvre volume, ce pauvre Conrad abandonné à la pluie, aux pillards, à la benne ? Allai-je le laisser se gondoler une nuit de plus, nuit à laquelle il ne survivrait sûrement pas. Ou allais-je tenter de le sauver de son sort atroce ? Je ne sais pas si c'est par empathie pour ce pauvre livre dans lequel j'identifiai Conrad même, impotent, sans bras ni jambes, offert simplement à la consultation, ou si c'est l'idée d'en tirer 20 balles chez Gibert, mais je me décidai à récupérer le volume. Et les présages ? Dieu est mort voyons, et les autres se cachent encore ; ni destin, ni justice, la pure liberté. Entre temps j'étais parvenu devant la bibliothèque Marguerite Duras, évidemment fermé pour cause de grève... Las, un volume plein de cendres à la main, je montai via un petit escalier rue de la Réunion vers le père Lachaise. Je repensais à Nerval, qui avait fini là, pas loin de chez moi, après avoir bourlingué en Orient et dans toute la banlieue parisienne... Il ne me restait plus qu'à parier sur la résilience du papier bible de la pléiade. Les pages ont pris les stries d'une plage après la marée, et ce fumet de cendres ne disparaîtra probablement jamais.

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