Désormais revenu j'ai peine à me remémorer l'ensemble de mon parcours. Je suis la trace GPS du runkeeper, elle dessine le chemin habituel, rue Faidherbe, rue de Chaligny, la coulée verte, bifurque vers le bois. Les premiers souvenirs commencent ici, lorsque je dépassai le château de Vincennes tendu au loin derrière un rideau d'arbres, dissimulé dans ses brumes. Je me souvenais avoir repensé à Sade, son enfermement, un temps de ce côté-ci du bois, puis de l'autre, à l'asile de Charenton, devenu Esquirol avant de fusionner avec les hôpitaux de Saint-Maurice. Sade dont on persistait à qualifier l’écriture de masturbatoire : n’était-elle pas davantage inspiré par la terreur ? Ces histoires d’enlèvements, d’orgies dans des châteaux secrets, de réseaux pédophiles organisés par des hommes d’églises, des financiers, des grands seigneurs ; n’étaient-ce pas tout simplement la vérité ? La culture française trouva peut-être plus commode de le ranger dans le rayon polisson, elle en fit un prix, venu là récompenser un ouvrage un peu licencieux.
Je repense ensuite à Nogent dont les impressions sont vives, puis Saint-Maur, et bien sûr Bonneuil, dont la laideur m'impressionna vivement aussi. Mais de mes premiers pas rue de Chaligny, je n’avais aucun souvenir. Ils se sont perdus dans les sillons de l'habitude, dans une faille de la mémoire, qui ne prend même plus la peine de les enregistrer. Ils se perdent comme un rêve. Peut-être en est-il ainsi des activités oniriques ? Nous peinons à les marquer dans notre mémoire parce que leurs signifiants, roulant en permanence dans notre subconscient, deviennent invisibles à la manière de chemins trop parcourus. Ainsi nous n’y faisons plus attention, à la manière d’objets familiers toujours présents à notre vue. De même cette coulée verte se perdait dans l’oubli, se perdant dans l’indistinction des jours, incapable de me frapper l’imagination à nouveau. C’est pourquoi j’aurai à aller toujours plus loin, dans des lieux toujours plus étrangers pour trouver à m’impressionner. Voilà pourquoi le premier souvenir du jour était ce petit chemin en lisière de forêt, du côté de Nogent. Qu’il me semblait loin pourtant : j’avais tant parcouru depuis celui-ci. Peut-être était-ce il y a trois jours ? J’avais perdu notion du temps, je l’avais dilapidé dans ces grands espaces et semblait m’être levé il y a une semaine. L’épuisement sûrement, ou alors cette somnolence particulière qui gagne les coureurs après un long parcours et que l’on attribue aux endorphines. Oui je suis allé à Nogent, mais c'était peut-être jeudi ou vendredi…
J’étais parti sans trop savoir où aller ce matin-là, empruntant le chemin habituel, pensant simplement épuiser mes dix kilomètres par des tours et détours dans le bois de Vincennes, dans ce temps gris et froid. Mais je déteste revenir sur mes pas, et surtout je dois aller toujours plus loin pour sentir les limites de mon corps. La première chose dont je me souviens de ce voyage de Charonne à Créteil Pointe du Lac, est cette décision, juste avant le lac des Minimes, d'aller voir l'avenue du Nord à Saint-Maur. L'avenue du Nord présentait le minuscule intérêt d'avoir été cité par Modiano par deux fois, dans deux romans différents et lus tout récemment. A-t-on vu détour plus ironique, pèlerinage littéraire plus insignifiant ?
Cité à deux reprises donc, dans les deux cas l'adresse de la fille brune, ou en langage dickien, la jeune fille aux cheveux noirs. Le numéro diffère de l'une à l'autre. Dans "Quartier perdu" il était question du 30 bis : l'adresse n'existe pas. Comme si il avait souhaité glisser une maison de fiction entre deux pavillons bien réels. 30 ans plus tard, il donne une autre adresse, le 35, c’est à dire en face. Les chiffres en ont été arrachés, seuls leurs contours subsistent. Un simple mur blanc, une porte étroite, on n'aperçoit pas la maison derrière, si il y en a une. L'avenue du Nord présente une autre curiosité intéressante : une énorme structure composée de plusieurs tours de béton. Je pensais d'abord à une église tarée, il s'agissait en fait d'un réservoir. Ces deux aspects suffisent-ils à motiver un détour, voir un déplacement jusqu'à l'avenue du Nord ? Je crains que non. Seule une fille, la possibilité d’un amour, pourrait motiver le déplacement. J'étais heureux quand même, visitant ce souvenir qui n'était pas le mien. Les rues désertes de Saint-Maur, ses pavillons silencieux, son bitume défoncé, mauvaises herbes, voitures immobiles, le tout selon un quadrillage systématique. Ce fond de banlieue. Promontoire sur une boucle de Marne, chargée de villas aux volets clos, attendant patiemment de sombrer par le fond.
Poursuivant sur les bords de Marne, je vins buter rue du Port sur une voie ferrée, terriblement accessible. Un simple portillon et deux conseils dont l’un depuis longtemps proverbial : « Un train peut en cacher un autre » puis « Défense absolue de toucher aux fils électriques mêmes tombés à terre ». Pour le reste, faites comme vous voulez. Je me demandai quel train pouvait bien emprunter cette voie. Il ne s’agissait pas de la ligne de grande ceinture, qui passait plus à l’est, au-delà de la rivière, vers Chennevières, mais d’un tronçon entre les voies de la ligne A vers Boissy-Saint-Léger et celles du RER E. Une voie abandonnée, tout comme avait l’air de l’être ce quartier. La prudence me conseillait néanmoins de chercher un autre passage, du fret peut-être passait encore ici. Je remarquai enfin, dissimulé dans la végétation, un petit chemin en pente vers la rivière, une sente étroite et raide. L'option semblait agréable. Modiano n’en faisait pas mention, lui qui avait pourtant rejoint la Marne depuis l’avenue du Nord, en avait longer les quais jusqu’au pont de Chennevières, lors d’une bel après-midi d’été. Toujours avec cette femme aux cheveux noirs. J’aurai pu d’ici rejoindre la gare de Champigny, m’en retourner, mais je sentis que c’était le moment ou jamais de courir ce chapitre, car je n’en aurai pas avant longtemps la possibilité, et plus sûrement le désir.
La Marne est belle par ici, et plutôt désertée. Je croisai quelques femmes promenant leurs chiens, un groupe de vieux marchant, les femmes discutant devant, les hommes entre eux à l’arrière. Trois joggeurs. Il y a long d'un pont à l'autre.
A la Varenne-Sainte-Hilaire une porte de sortie, sur la droite à quelques centaines de mètres le RER A qui me ramènerait jusqu'à Nation sans effort et dans un confort ouatée. Je regardai le kilométrage, il indiquait un peu plus de 17 kilomètres, hum, il en manquait encore quelques uns pour atteindre les 20. Je commençai mes calculs, comparant les itinéraires possibles. En prolongeant jusqu’à la gare de Sucy-en-Brie cela en ajouterait 2.8 mais le cheminement le long d’une départementale semblait étroit et laid. Je le prévisualisai grâce à maps. Il y avait cette autre option, un peu plus folle encore et qui consistait à rejoindre Créteil-Pointe-du-Lac, terminus de la ligne 8.
Elle avait le mérite de poursuivre le long de la rivière. Il s’agissait d’aller un pont plus loin, traverser les darses du port de Bonneuil, ce trident mystérieux sur la Marne, puis de cheminer dans le merdier jusqu'au lac, d'en atteindre la pointe, faire une photo, et rentrer direct par le métro. Je repensai à un camarade carabin qui chaque soir rentrait par là, il disait, j'habite à Créteil... il le disait très mystérieusement. Tu prends la ligne 8 c'est ça ? Oui oui, rajoutait-il évasivement. Les bouts de lignes ont leur charme exotique propre, et celle-ci particulièrement, qui s’enfonce si loin dans la banlieue. Longtemps Montgallet me sembla une sembla une destination tout à fait improbable. Puis je découvris la porte Dorée, Charenton-Ecoles, toutes ces stations autour du bois de Vincennes. Il fallait en finir avec la ligne 8, et ce serait donc Créteil-Pointe-du-Lac. Tout comme dans GTA il me tenait à coeur d’abolir tout brouillard de guerre, et d’arpenter chaque segment de San Andreas. Ainsi atteindre cette pointe du lac me semblait un élargissement significatif de mon horizon ainsi que l’épuisement du mystère de cette ligne 8. De même à New York je me souviens avoir visiter Flushing, simplement pour le plaisir d’aller au bout de la ligne 7. Je me souviens d'un croisement de rues, d'où semblait décoller les avions du JFK Airport, dans un vacarme hallucinant et l'indifférence générale. C’est une très belle ligne que cette ligne 7, dite internationale parce qu’elle traverse des quartiers de différentes communautés à travers Manhattan, Brooklyn, le Queens... Serpentant entre des immeubles de briques, traversant l'Hudson, immense décor de cinéma, on s'attend à voir surgir Spider-Man à chaque virage, on pense aussi à GTA, à tout ce qu'on veut, comme un long travelling à travers le cinéma.
Le vent est froid et sec tandis qu'approchait à l'horizon le pont de Bonneuil. Des voitures y semblaient stationnées. La traversée allait être sale. Le port autonome de Paris, une départementale, des poids lourds qui dansent en équilibre autour des ronds points, hangars à perte de vue, des bleus des jaunes de travail. Un panneau indiquait Bonneuil-sur-Marne, ville discrète, communiste depuis 1922, et pour l’éternité. Au sortir de la zone portuaire je découvris entre deux voies rapides une église boulotte et tassée, calfeutrée dans un réseau dense de résidences modernes. Cela doit être le vieux Bonneuil : un croissant de quartier autour d'une chaussée refaite un peu dallée. Il y a sur la place du village une enseigne Albert Auto-Ecole, planté sur un petit immeuble aux fenêtres murées. Plus loin une épicerie arabe. Pas même un kebab. Deux cent mètres plus loin ce sont à nouveau les grandes avenues vers Paris, au loin des barres d'immeubles comme un bac à légo renversé sur un sol béton, la cité Colonel Fabien, cité Oradour-sur-Glane. Voilà où sont les pauvres. Tout à son objectif de loger décemment les ouvriers, la mairie avait atteint ici la concentration record de 75% de logements sociaux, de quoi se maintenir élu quelques temps. Comme une entente, tous ces gens on n’en voulait pas ailleurs, les villes communistes les prenaient en charge. C’est ainsi que le PC français avait survécu à la chute du mur, en administrateur des ghettos qui en entente avec les gaullistes il s’était constitué pour survivre électoralement.
L'environnement est hostile au promeneur, il n'y a là rien qui n'amuse son attention, si ce n'est les voitures bruyantes, les ronds points étranges. Ici ils ne restent que ceux qui ne sont pas partis. Autrement dit ceux qui arrivent, les immigrés.
Et moi j’approchai enfin la pointe, comme dans un rêve brumeux. La courbe d’une rampe occupée par deux voies de bus vides, longés de part et d’autre d’une foule lente, en gravissant la pente jusqu’à la bâtisse du métro située à son sommet.
Plus loin, je parviens à l'extrême pointe du lac, un trait bleu sur maps mais gris dans la réalité : un canal à sec entre deux rangées d’immeubles. Des enfants s’y étaient-ils noyés ? Le lac était au-delà. Ni déçu ni surpris mais des crampes plein les membres, je dis demi-tour. A rebours vers le métro, remontant sa rampe, descendant sur son quai à ciel ouvert, une rame m’y attendait. Ecrasée par l’immensité du ciel, elle me semblait avoir la taille d’un manège pour enfant.
Retour à Faidherbe Chaligny, son luxe, sa pierre de taille, ses beaux restaurants, l'endroit du décor.

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