"La lionne à l’œil sanglant cherche le loup ; le loup, la chèvre ; la chèvre lascive, le cytise en fleurs : et toi, Corydon te cherche, ô Alexis ! chacun est entrainé par son désir."
Virgile, Bucolique II
Ouverture. Sortir de Paris, la porte de Montempoivre, première empruntée. Rêves de passerelles et de piles de ponts.
Je me souviens lorsque pour la première fois j’atteignis la porte de Montempoivre. Suivant l’ancienne ligne de chemin de fer de Bercy transformée en promenade plantée je butai contre ses grilles. Saint-Mandé était au-delà de ces palissades, mais ce tunnel sous le périphérique était fermé. Un escalier de métal ramenait à la hauteur de l’asphalte et c’est alors que je découvris, surgissant au milieu de ces abords presque champêtres une dense circulation. Au-delà se tenait le grand dehors. Descendant la méconnue rue Edouard-Lartet je passai un tunnel puis parvins boulevard de la Guyane. J’étais dans le Val-de-Marne et il me semblait avoir accompli un exploit.
Moi qui jusque-là considérais Paris comme une grosse boîte juxtaposition de petites boîtes étanches, parmi lesquelles on ne pouvait naviguer que par un système de sas, escaliers et rampes - le métro. Et de laquelle il n’était possible de s’extraire qu’en voiture - au prix de luttes terribles avenue de Flandres, avenue Jean-Jaurès - ou en train à travers la foule, pour être baladé ensuite dans de grosses cannettes de fer à travers d'immenses zones industrielles. Celle que j'avais traversé de si longues années, la Plaine Saint-Denis, les abords du Val d'Oise. Ne connaissant de ces parages là que les noms de ces gares longtemps traversées, mais où jamais je n'étais descendu : que serai-je faire à Saint-Denis, ou Epinay-sur-Seine. Des visions de routes embouteillées : l'A15 sur le pont de Gennevilliers, les arches de bétons de l'A86 nord vers Aubervilliers. Différentes vies vécues dans divers endroits d'une même ville - Paris et sa banlieue -, à différents moments de ma vie en différents lieues.
Et voici que j'étais parvenu à m'extraire presque sans peine de cette cité. Suivant une ligne, roulant des pas, j'y étais déjà. Parvenir au bois de Vincennes n'était dés lors plus synonyme de galères en voiture cours de Vincennes, ou de la traversée de cette interminable et cahotante ligne 8. Il devenait facile de se dégager de la ville : désormais je prendrai un plaisir immense à m'en échapper par tous les bouts possibles, repoussant toujours plus loin l'horizon de mon étroite représentation de la ville. Depuis la première fois où adolescent j'y avais posé le pied gare du Nord, m'y perdant dans le quartier à la recherche de Ticaret, le magasin Hip Hop. C'est alors le passage du tunnel après Enghien-les-Bains qui m'avait semblé celui vers un autre monde. Plus tard découvrant Saint-Michel, puis Belleville. A chaque fois oscillant entre d'étroites limites. Nos trajets, épris de rationalité, ont tôt fait de s'établir selon l'équilibre agrément durée. Nous en décidons et cela dessine une rainure dans laquelle notre vie entière pourrait aller, en l'absence d’incidents, s’écouler. Empruntant chaque jour le même chemin pour aller au métro, évitant systématiquement telle rue, nous enfermant dans d'étroites limites, au-delà desquelles dorment les ténèbres. Elles ne sont pas loin à chercher. Est-il vraiment utile de se rendre dans d'autres pays pour les rencontrer ? Ne sont-elles pas alors emplies de nos rêveries ? Là où nous portons un regard lointain nous portons aussi nos fantasmes et représentations, et la Venise rêvée de Marcel Proust se retrouve peuplée de tous ses désirs - qui seront donc bien déçues -. La banlieue est autre, elle sont de ténèbres évidées : Saint Mandé c'est la proche obscurité. Représentation vide, ténèbres absolues, à vrai dire je ne savais même pas que Saint-Mandé existait. J’y posai les pieds pour la première fois, émerveillé.
Que Saint-Mandé me semblait lointaine alors ! Puis très vite elle devint un espace arpenté, commun, une étape dérisoire vers le lac Daumesnil, autour duquel encore intéressé par le temps et les distances je faisais mes tours, dessinant alors un autre monde, celui des joggeurs de Vincennes. Ils sont là, tous courant autour. A chaque limite franchie s'en découvrait une autre - le coeur et le corps en veulent toujours plus, c’est la leçon sadienne -, je voulus donc m'en échapper, en compliquant la boucle par quelques détours vers la pelouse de Reuilly, ou tournicotant autour des rives de ses îles intérieures. Puis j'envisageais une traversée du bois, jusqu’à Nogent-sur-Marne, et de rentrer par le RER plutôt que par le métro. Mais voici déjà Fontenay, Joinville-le-Pont, Charenton, découvrant cette passerelle au-dessus de l'A4, descendant vers la Marne, longeant Maisons-Alfort. Ce terrain là aussi me sembla étroit, et je voulus à nouveau connaître l'ivresse de quitter Paris par tous les bords. Ville cernée cela devint bientôt un jeu, où je rêvai de ces passages Porte de Bercy, porte de Montreuil, porte d'Italie. Porte de la Chapelle bien-sûr. Il fallait fuir par tous les moyens, et celui de la coulée verte m'ennuya très vite. Il y avait les fleuves, les canaux… Tout fut bon bientôt. Et franchir le périphérique devint une affaire banale : désormais j'allai rêver de passages de l’A86.


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