Nous ne pouvons appréhender l’étonnante et disparate filmographie de De Palma que lorsque nous comprenons l’importance qu’il voue au cinéma d’Hitchcock. Manifeste dans ses films des années 70, avec leurs variations sur Psycho ou Vertigo, et peut-être même encore dans sa carrière ultérieure, par laquelle De Palma est plus connu. Touche à tout, film de genre, film de guerre, film de Scorcese même. Longtemps j’attribuai Scarface à celui-là, et Outrages à Coppola. C’est que tout comme Hitchcock, De Palma a voulu se confronter à tous les genres, et asseoir une emprise totale sur le cinéma. Et ce jusqu’à la comédie : pas forcément le genre le plus adequat aux deux personnages. Hitchcock avait déjà commis ce film très bizarre, “Mais qui a tué Harry ?”, film comique absurde jusqu’au gênant. Dans la même veine, De Palma a réalisé “Mafia Salad”, qualifié par beaucoup de critiques comme “honteux”. C’est que la blague n’est peut-être pas le monde naturel de ces deux-là.
Ce que doit De Palma à Hitchcock est su de longue date des cinéphiles. Je l’ignorai pour ma part. Dans la première partie de sa carrière, il enchaîne les films étranges, aux noms improbables et peu engageants – Obsession, Furie etc… – et les redécouvrir aujourd’hui, pour les gens qui comment moi avait classé De Palma comme cinéaste généraliste de blockbuster tarte, est un choc. Evidemment il y avait des signes, des indications – tu devrais voir les De Palma -, mais les raisons données me paraissaient faibles. De Palma comme cinéaste un peu vulgaire mais sublime, cinéaste post-moderne. En fait, c’est mieux que ça. De Palma est celui qui a identifié Hitchcock comme la pointe avancée du cinéma à un moment donné de l’histoire, et a consciemment voulu entreprendre le dépassement dialectique de celui-ci. Hitchcock avait inventé tous les genres : De Palma allait donc s’aventurer sur tous ces nouveaux territoires, mais avec l’idée de faire un pas au-delà. De Palma est le réalisateur américain le plus important depuis Hitchcock, tout simplement – on va dire que Kubrick est anglais.
Son ambition est téméraire : il voit Vertigo avec son ami Paul Schrader, et les deux décident de refaire Vertigo, de refaire le plus grand film de l’histoire. Refaire un film déjà parfait n’a aucun sens : les remakes ne peuvent porter que sur les oeuvres ratées, question de bon sens. Pourtant l’envie est là, forcément. De chaque film chaque oeuvre nous souhaitons percer les mystères de leurs créations. Obsession est le film de cette ambition folle. Il se déroule en partie à la Nouvelle-Orléans, en partie à Florence, et cela ne peut-être un hasard. Plaçant sa caméra sur les bords de l’Arno, il se confronte directement avec les sources de la renaissance. Hitchcock était le quatrocento, De Palma sera le Cinquecento. Hitchcock était classique, De Palma sera maniériste, baroque.
Vertigo était déjà un film complexe : Obsession étant sa mise en abime, il dépasse les capacités de l’entendement. Nous établirons déjà comment, et ensuite pourquoi. Les deux questions ont leurs réponses, ce qui laisse à penser que le film a été bien pensé, jusque dans son vertige.
Le maniérisme dit-on se caractérise certes par sa tentative de dépassement du classicisme, et avec l’idée même perfection, en présentant des couleurs outrancières et acides, des contre-jours obscurs impossibles, des corps tordus jusqu’à la limite de la beauté, des compositions à la complexité difficilement appréhendable, mais aussi par ses citations des oeuvres antérieures, ses détournements, ses allusions codées : comme un vaste commentaire hermétique. C’est une peinture qui connaît ses classiques, tout comme De Palma a beaucoup parcouru Hitchcock. Ce n’est pas un cinéma naïf. Obsession dépasse l’entendement par sa mise en place d’une intertextualité qui prolifère comme une réaction en chaîne incontrôlée : regarder Obsession c’est suivre une boucle de Vertigo commentée par un spécialiste de l’art de la renaissance, psychanalyste hérétique à ses heures. Une scène : Sandra Portinari, Portinari le nom de la Béatrice de Dante, chante un poème de la Vita Nova, puis arpente l’escalier sur lequel Dante venait admirer sa Dame. Elle explique ensuite la notion de Dame-Ecran : pour ne pas gêner Béatrice dans son adoration, il plaçait une Dame entre elle et lui, pour feindre d’admirer celle-ci pour fixer celle qui est au-delà. C’est dans la Vita Nova, et c’est très complexe parce que Béatrice va croire vraiment qu’il aime la Dame-Ecran, ce qui ramène tout le concept à une manoeuvre incompréhensible et contre-productive. Donc toujours est-il que Sandra Portinari parle de Dame-Ecran, de la femme qui est derrière la femme, dans son sens la femme morte qui est derrière elle. Ou alors le cinéma qui est derrière le cinéma, l’écran derrière l’écran, Hitchcock devant ou derrière De Palma. Et pourquoi Vertigo ne serait-il pas une fausse piste ? Et la “Vita Nuova” rêvée se révelera être une répétition infernale du même, la rêverie amoureuse les expédients d’une crapulerie infâme, d’une vengeance méditée sur plus d’une décennie. On n’y comprend rien, et c’est fait exprès. En réalité, et c’est pourquoi même De Palma est parvenu à dépasser dialectiquement Hitchcock – et cela n’est en aucun cas un jugement de valeur, juste une rêverie hégélienne. Chaque étape de la marche de l’Esprit scintille éternellement dans le coeur des Hégéliens – c’est qu’il utilise Hitchcock, et de manière plus générale le genre uniquement comme un matériau émotionnel. Il veut faire sentir et percevoir au-delà du sens : faire naître une émotion pure, qui ne dépend de rien d’autre qu’elle même. Une émotion absolue, en dessous de laquelle le sens s’effondre, contingent. Le film s’effondre laissant l’émotion en suspens. C’est manifeste dans Furie, qui parvient à émouvoir sans aucun support narratif crédible – une femme ayant des psycho pouvoirs fait saigner du nez les gens qui l’énervent – c’est plus obscur dans Obsession, qui présente quand même suffisament de méandres intellectuels pour que l’esprit s’y perde. Jusqu’à ce De Palma bazarde tout son édifice Hitchcockien pour faire basculer son film dans une émotion pure, comme on bazarde un échafaudage après avoir lancé… une fusée de larmes ? Il y a les films qui explosent au décollage, ceux qui se crashent un peu après, d’autres, les bons, qui t’emmènent faire un petit voyage, mais Obsession est de la race satellitaire : ils tournent à jamais dans notre ciel. Le film s’achève par une valse cruelle, climax sentimental où nous devrions sourire d’avoir été amené, émotion purement picturale dont les ressorts psychologiques sont trop bizarres pour qu’il participe vraiment de la puissance – une valise d’argent qui explose ! – et pourtant nous en ressentons à la fois la stupeur et le vertige.

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