Un jour, ils écrivirent leur biographie, probablement à l'attention des journalistes. Ils leur parlèrent d'une histoire d'Atlantide noire, fondée par les descendants des esclaves enceintes jetées par dessus bord de navires négriers, quelque part au-dessus du triangle des Bermudes. Par la grâce de l'évolution, leurs vinrent branchies : ils fondèrent Drexciya, y devinrent les drexciyans. Développant une technologie très avancée, en partie d'origine extra-terrestre, ce qui s'entend très bien à l'écoute, ils décidèrent d'en faire profiter leur frères noirs. Accostant dans le gofle du Mexique, puis remontant le Mississipi, de fleuves en rivières, parvinrent jusqu'aux égouts de Détroit, où ils fondèrent la techno. Détroit alors c'était Marvin Gaye et les Stooges. De notes de pochettes en interview, la narration enfla, repris d'articles en sites spécialisés, jusqu'à former une mythologie. Dans la vie civile, James Stinson était chauffeur routier, « ce qui selon ses dires lui laissait le temps de mûrir ses projets musicaux à l'abri du monde extérieur ». C'est quelqu'un qui le dit. Cette idée me réjouit. Et puis il est mort.
L'autre moitié de Drexciya fut Gérald Donald. Encore que cela ne soit pas certain : du moins le prétend-on, pour la légende. Drexciya, société secrète : non. Deux types à Détroit qui font de la techno. J'espère moi aussi rajouter une ligne à leur mythologie : que le choeur la juge digne d'être recopiée et diffusée. J'imagine la joie de l'aède obscur, qui le premier raconta, qu'en plus du reste, Oedipe avait baisé sa mère. La voici qu'il l'entend de la bouche des autres, et bientôt sa narration s'impose et enfle jusqu'à supplanter les autres, tordant à jamais la réputation du bon roi de Thèbes. Je ne sais pas quand à moi ce que je pourrai inventer. Dans l'humeur du moment, l'histoire de Kronos coupant les couilles de son père, en répandant le sperme dans l'océan. Une partie vint féconder le coquillage qui donna naissance à Aphrodite. Le reste à des hommes branchies venus apporter la technologie à l'humanité esclave.
Souvent les clips de Drexciya sont illustrés par des images tirées de documentaires National Geographic. Des vagues, des bancs de poissons, des raies mantas, de longues plages. C'est que l'eau convient bien à la musique de Drexciya. Je regarde la première face du 45 tours que je viens d'acquérir d'eux, pour un prix prohibitif. La pochette est blanche et à ce titre ne comporte aucune indication. Le disque quand à lui, comporte ce rond circulaire au milieu où sont écrit des choses, qui s'appelle en réalité le macaron. Il y a une image légendée : « Drexciyan wavejumper commandos somewhere in the Atlantic ». L'horizon d'une mer, survolé par un hélicoptère de combat, deux figures en tenues et masques de plongée, portant des harpons, sautant dans la mer. Il est inscrit « Drexciya, Aquatic Invasion UR 030 ». Le disque a été produit par ceux là même, sur une Tascam four track. Il s'agit donc de compter jusqu'à 4.
Une piste pour la batterie, une pour la voix, une pour le synthétiseur. Reste une, pour un autre synthétiseur. Le son de Drexciya se qualifie volontiers d'aquatique, mais il est fort probable que cela soit simplement l'effet de suggestion de ces images marines, du titre de l'album, ainsi que celui de ce morceau : « Aquatic invasion ». Prophétie d'une montée du niveau des eaux : commençons par monter le son. Une voix invite à ressentir le pouvoir de quelque chose dont j'ai du mal à saisir le nom, à la suite de quoi elle tousse et achève « Before you become a drexciyan wavejumper ». Vient la tempête électronique, métaphore usuelle de ce type de sonorités, accompagnant le chant des baleines. Le son est puissant, d'une chaleur toute technologique, c'est à dire vivante par l'effet de l'échauffement des circuits, qui se dilatent et rougissent, venant à distordre le son et créer quelques accidents et subtiles nuances dans la régularité et la profondeur des frappes de la bass drum. Tout le plaisir de l'écoute, vient, une fois intégré l'architecture apollinienne de l'ensemble, c'est à dire ordre et clarté, de la traque de ces infinitésimales variations d'amplitude et de rondeur, de la synchronisation de sa propre respiration avec celle du chant des synthétiseurs. Le dernier morceau de l'EP est « Sightseeing in the abyss », tout de flux et de reflux, où un homme grave chante la sérénade à la sirène, dans une ambiance mélancolique percée des tourbillons hargneux déclenchés par un snare distordue. Après chaque temps le suivant, qui résonne durement dans les corps, rien de plus que le plaisir attendu que cela frappe encore. Voilà comment Drexciya nous enseigne le plus grand secret de l'amour : lorsque ça tape au bon endroit il faut continuer.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire