Ici l'aliénation bourgeoise, cette stupidité grasse et bien documentée déjà, où l'oppresseur ignore même les conditions de possibilités de son monde - l'exploitation capitaliste des faibles pour résumer -, auquel cas la mauvaise conscience gâcherait son plaisir (même si ça se gère par le triage des déchets ou même quelque élan caritatif type Hands in America).
Une faute d'abord social et politique : une famille noire, bourgeoise, dans un SUV Mercedes, se rendant dans sa maison secondaire. A la radio, ce titre de Luniz, I Got Five on It, qui avait fait un carton à sa sortie en pleine vague west coast, son gangsta rap ode à la défonce contrastant avec les sièges cuirs de la voiture allemande. Premier étage ou plutôt sous-sol de la métaphore, sous le luxe bourgeois l'esclavage du prolétariat.
Voyant les premières images du film une furieuse sensation de déjà-vu, de l'avoir déjà rêvé : le couple dans la fête foraine, la petite fille, l'homme qui propose de faire une montagne russe. Peut-être s'agissait-il d'une scène vu dans le trailer ? Après vérification non. Ou était-ce une scène de Toy Story 4 ? Une même scène de petite fille perdue dans une fête foraine, une scène étonnamment puissante au sein de ce film de jouets assez laid, qui jouait sans complexe avec les pires ressorts du mélo version grandes larmes : l'enfant abandonné, le jouet jamais aimé, et enfant le jouet choisi, l'enfant retrouvé.
Ensuite il y a cette histoire de substitution, extrêmement troublante. Certains prétendent l'avoir compris très vite. J'étais pour ma part pris dans d'autres extrapolations, et ai donc profité du plein frisson de cette vision terrible. Perdu dans le labyrinthe (de Merlin, on ne sait trop pourquoi), la petite fille se perd dans ses reflets jusqu'à en croiser qui lui tourne le dos... Cette simple scène justifie le film. Et ici la petite fille perdue dans le labyrinthe est raptée par son double qui vient ensuite prendre sa place en dehors de la caverne. Une scène démontée en deux, l'une au début du film, l'autre à sa fin : le chemin du film n'étant que celui permettant de raccorder la mémoire manquante, de sortir en somme de l'aliénation, par ce principe de l'anamnèse qui était au cours même de toutes les aventures de Silent Hill.
Silent Hill se conjuguant ici à tous les plans : l'image d'escalator pénétrant dans les sous-sols - on pense à Heather dans le centre commercial de Silent Hill 3 - Escalator conduisant à d'autres couloirs, d'autres trous qu'il faut pénétrer, d'autres portes qu'on laisse à jamais derrière soi scellé. Ce classique de la descente infernal, qui réminisce à tout va du côté de Silent Hill 2 : se plongeant dans ses images, l'impression pour moi-même, mais plus largement ça commence à se dire, pour toute ma génération, d'y avoir passé quelques heures de jeu de mon enfance. Le jeu vidéo, et cela apparaît maintenant au cinéma, qui resurgit comme souvenir de lieu arpenté tel le chemin de Guermantes pour Proust. Ce n'est plus dans le jardin de la grand-mère que se joue l'enfance, mais à San Andreas, à Racoon City ( et pour beaucoup).
Je ne sais pas si c'est ici que je dois défiler le fil platonicien de mon inspiration mais... Cette femme que nous suivons défendre sa famille à coup de tison, de canne de golf et de batte de baseball, c'est l'usurpatrice : et il n'y a aucun moyen de se dire qu'elle-même le sait. C'est à dire que l'usurpatrice elle-même saura très bien refoulé sa faute, et devenir une parfaite bourgeoise : le "transfuge de classe" est un salaud comme un autre, et reste dans l'équation du +1-1. Si lui devient bourgeois, ce n'est jamais qu'en envoyant trois prolétaires au moins (selon le rapport véritable) trimer dans les soutes pour lui. Substituée par son double : à douter de soi. Il y a tellement de zones de mémoire obscures dans l'enfance... Mais n'est-ce pas aussi un faux souvenir ? A-t-elle vraiment été raptée ? N'est-ce pas la reconstruction à postériori d'un ictus inexplicable ? Une scène comme ça avec les parents, comment faire pour lui en faire parler, pour savoir ce qui s'est passé : faites là dessiner, faites là danser. Nous sommes, et malgré ce twist, du côté d'Adélaïde. Nous l'avons été, et nous vivons ce morceau de mémoire surgissant encore de son côté. Et nous parce que nous avons vécu cette aventure auprès d'elle, nous nous l'imaginons encore aussi ignorante que nous le sommes encore. Si bien que nous vivons encore cette révélation de son point de vue : ce qui signifie, n'avons nous même pas été substitué par notre double. Il y a tellement de ces zones sombres dans l'enfance... Ce que nous vivons donc là, c'est une expérience qui n'est pas loin de la psychose, d'une dépersonnalisation - un autre que nous est nous, et nous nous sommes dans une cave. Interrogeant la réalité à la suite de cela, elle ne peut plus avoir confiance en rien : voyant son fils, est-ce mon propre fils, ou un substitut ? Très exactement la folie.
A ce moment là, même politiquement cela devient flou quelque part.
Dans la ville, l'affrontement : mais quelle rage est juste ? Celle de la prophétesse marxiste des sous-sols, qui se bat pour reprendre son dû ? Ou celle de l'usurpatrice, qui défend sa famille ? Qui n'en est même peut-être pas une, qui a simplement été manipulé pour le penser ? L'idée de ne pas être à sa place, d'être un imposteur est d'ailleurs une question politique brulante, notamment pour une femme bourgeoise noire. La culpabilité fonctionne aussi dans ce sens là : comment osez-vous vous comporter bourgeoisement, écoutant Luniz dans le SUV Mercedes sachant que les frères sont dans le souterrain ?


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