mardi 19 février 2019

L'appartement du 28 rue du Buisson-Saint-Louis ::: La chambre

Plafond

Allongé je regarde le plafond blanc et virginal, qui est la seule surface pure que comporte ma chambre, à une exception près que je mentionnerai tout à l'heure, exception d'ailleurs de peu d'importance, qui ne saurait être précisé que par un souci de véracité, et peut être pour adjoindre à ce tableau de la surface pure et nette un soupçon d'ambiguïté. Un éventail de raies de lumières s'échappe des battants entrebâillés de la fenêtre. Je pourrai les regarder miroiter des heures sans que cela ne m'avance à rien. De toutes les surfaces de cette chambre, le plafond est le plus permanent, rien ne semble pouvoir le marquer. Contrairement au plancher. Il faut dire que le plafond a pour lui la gravité. Tout ce qu'il entreprendrait de saisir se retrouverait au sol. Tout ce qui penserait pouvoir en altérer l'ordre parfait chuterait au sol. Le sol, voilà la surface qui paie le plus lourd tribut au bordel. Tôt ou tard, tout y finit. Les affiches décollées roulent et glissent jusqu'à lui, les piles de vêtements adossées aux murs s'y effondrent, les tas de papiers posés sur les étagères, et puis les jouets, tellement de jouets, de toutes tailles, et la poussière, et même le ballon à helium venu y finir sa course.

Le poster de John Wayne

Un poster en noir et blanc du jeune John Wayne, sur son cheval, dans le désert du far West. Bottes, jeans, chemise, foulard, chapeau, il regarde au loin, à l'horizon j'imagine. Par contre le cheval me regarde. Sa tête est immensément longue, elle va du thorax au pli de l'aine de John. Longue et étroite, divisé en deux par une marque blanche qui court sur son front. Sa coupe de crinière est un peu ridicule, et porté par un homme elle lui attirerait les quolibets. Mais ça lui va plutôt bien. Le ciel est chargé de nuances de gris, mais claires. La question de sa présence ici sur ce mur, entre les deux conduits de cheminées évidés et transformés en bibliothèques, se pose à intervalle régulier. Il est hors de doute que ce choix relevait, à l'instant où il fut formulé puis acté dans l'achat puis la pose – avec 4 punaises aux têtes recouvertes de chapeaux plastiques colorés – des chapeaux plats – d'un état d'esprit, d'une intention, dont je n'ai plus souvenir aujourd'hui, et que je ne peux qu'essayer de reconstruire. Il me semble que ce John Wayne à cheval avait pour moi à l'époque une dimension ironique.L'ironie d'un héros de cinéma, d'une incarnation de l'Amérique, le rapport ironique au far west d'un français vivant dans l'est parisien. Cet éclat de virilité dans la chambre. Acquérant en sus de l'ironie, une dimension sexuelle, évidemment elle aussi teinté d'ironie. John chevauchant, son cheval serré entre ses cuisses, dans les grandes étendues, libre et fougueux. Le cheval peut alors être la femme, mais ce serait un peu bizarre, même si la levrete par exemple peuvent évoquer certains films de John Wayne comme la poursuite infernale ou la chevauchée fantastique (en VF), mais ce n'est pas très sexy. Ce cheval a une tête vraiment trop allongé pour être pris pour une figure féminine. Par contre il fait un excellent substitut phallique, au moins autant qu'un bon gros fusil. Ses membres puissants, son endurance implacable, sa tête de six pieds de longs donc. Reste à la femme alors le rôle du désert. Le vide, l'espace impossible à cerner : son absence en tant que totalité. John devient soudain ridicule juché sur sa grosse bite. Mais il est prêt. Prêt à y aller.

Punaises

Le langage, procède souvent par métaphore. Ainsi un clou a une tête. Une prise peut être mâle ou femelle. Et si le clou porte sur sa tête, une protection plastique, alors celle ci pourra probablement être appelé chapeau. Il y a peut être une autre possibilité. Un bob, un bonnet de bain, une capote. Ainsi de la boîte de punaises que j'ai acheté, un jour, il y a plus de dix ans. Il s'agit de punaises multicolores, et donc non pas de punaises simples. La punaise multicolore est composé de deux éléments appartenant à deux matériaux différents : du métal et du plastique, c'est à dire du pétrole. Le métal y a souvent la couleur du cuivre : ce qui est un peu triste. Le plastique apporte une petite touche esthétique, en plus d'un confort accru à l'enfonçage. C'est plus doux, presque sensuel. On en enfoncerait partout dans les murs si nous étions vicieux, rien que pour le plaisir de sentir céder le plâtre sous la pointe de la punaise.

Tringle du plafond

Au niveau du dressing de fortune placé dans le fond de la chambre à droite, il y a une tringle à rideaux posés directement sur le plafond. Voilà la seule chose altérant sa constance. Un trait noir auquel est suspendu un voile violet plus ou moins transparent que j'ai toujours trouvé moche. Mais c'est ainsi. 

La lampe à lave

Dans un bocal sous forme de suppositoire, de la cire trempé dans un liquide bleu. Ce bocal est posé sur une ampoule, qui va en chauffer le contenu. J'appuie et j'attends. Rien ne se passe, nous voici entrer dans un mode de contemplation où le temps joue un rôle prédominant, le temps et sa dilatation. C'est pourquoi les lampes à laves sont souvent associés dans l'imaginaire à la drogue, aux hippies, à tous ces gens qui dilatent le temps grâce à des substances vénéneuses. J'y vois plutôt, comme dans beaucoup d'objets d'ailleurs, une métaphore sexuelle. Le cire est chauffé, elle commence à s'animer, à monter, elle se dresse, sous forme de colonne, qui monte, monte encore. Enfin ce colosse se liquéfie se diffracte en multiples gouttes, jaillissant en fontaine. Je pense que tout le monde a désormais compris la symbolique de la lampe à lave. 

Le Marshall

Sous l'affiche de John à gauche, voici l'amplificateur Marshall Valvestate 40. Pas vraiment du haut de gamme, mais tous les Marshall ont la même peau, alors on peut dire qu'il peut faire illusion. Cette peau, c'est un tissu acoustique noire, simplement barré de la signature Marshall, en écriture cursive, lettres de plastique blanc. Au dessus, le stack pourrait on dire : une ligne de potards sur une façade chrome dorée. A gauche à droite, l'input pour le jack guitare et les 4 premiers potards du « normal channel », enlacé sous la même parenthèse. Le bouton boost, qui allume une diode et renvoit le son au « boost channel », constitué de 5 potards dont le contour et le volume du boost. Le contour, de tous les potards, est le plus mystérieux. La solution consistant à le mettre à 10. Un ultime potard, le master reverb. Une série de connexions jack pour pré amp out, power amp in, line out et le foot switch, autrement dit toutes sortes de matériel dont ne nous disposons pas. Le son est assez mauvais, mais on est pas ici pour faire sonner un stradivarius hein. Un ampli à transistor ça fait du bruit, et ça crache le riff d'Angel of death sans trop de difficultés, mais sans aucune définition. A moins que ce ne soit mon jeu qui ne soit pas assez précis. Ou alors ne fallait il pas mettre contour à 10. 
Acheté pendant les années collège dans un quelconque magasin de Pigalle, le premier prix, mais le plus gros qu'on puisse trouver pour pas cher. Jamais changé depuis. Il faut dire qu'il a trouvé ici sa place, sa taille est parfaite, juste dans le conduit de cheminée évidé, posé sur un sol de pierres, quelques centimètres carrés avant que le parquet ne commence dés qu'on sort du renfoncement. Avec juste la place en plus à sa droite pour glisser l'étui de la clarinette. Lorsqu'un objet trouve si bien sa place dans un ameublement, il est très difficile de s'en débarrasser. 
Et pourtant il est tellement moins bien que l'ampli de mon premier professeur de guitare, à Enghien les Bains. Un ampli à lampes sur lequel il faisait sonner Murders by Numbers de Police ou Bottoms Up de Van Halen depuis Fender Stratocaster, rack d'effets : quelque part dans la banlieue des années 90.

Monogram

Monogram est une oeuvre de Robert Rauschenberg datant des années 50 et composé d'une chèvre angora dont le corps est un ceint d'un pneu, le tout juché sur une planche montée sur roulette. Mais l'intitulé technique est encore plus complexe que ça : « Oil, printed paper, printed reproductions, metal, wood, rubber heel and tennis ball on canvas, with oil on angora goat and tyre on wooden base mounted on four casters ». L'ensemble provoquant l'hilarité, par un procédé obscur, que l'on retrouve souvent dans les oeuvres de Rauschenberg, comme ce lit souillé de peinture et suspendu verticalement et présenté à la face du monde sans aucune pudeur. Oreillers dont le tissu est seché de peinture-foutre, draps salis et entrouverts, recouvert d'un couvre lit aux motifs péruviens. 
Monogram est avant tout une oeuvre composé, il est difficile de prétendre d'emblée que Monogram représente. Cela ne pourrait venir qu'en deuxième analyse. La singularité des matériaux employés, et notamment cette chèvre Angora dont le visage est barbouillé de substances multicolores – en fait de la peinture focalisant le regard, notamment pour sa non expressivité d'animal empaillé. Ma reproduction consiste en un simple papier imprimé – printed paper – et je perds donc une grande partie de ce qui fait l'oeuvre. Notamment la balle de tennis, ainsi que la roue ou les poils de la chèvre qui si abondants paraissent doux et soyeux. Ma reproduction représente, mais Monogram semble ne rien représenter, Monogram est. Ma reproduction donc se focalise sur le visage de la chèvre, présenté en gros plan, en contre plongée : le reste de son corps, et la roue donc, étant perdu dans le flou de l'arrière plan. Il flotte sur mon mur ce visage mort, on n'en voit pas le socle – la planche montée sur roulettes, ni le piédestal, c'est à dire son corps. Son oeil est mort, l'autre vu de biais est absent, un oeil seulement nous fixe. Il s'agit d'une chèvre, et elle a été souillé. Les poils de sa barbe, ainsi que ses oreilles sont figés dans la peinture séchée. Il y a du blanc, beaucoup, mais aussi des épaisses compactions de rouge, de jaune et de vert, ainsi qu'un peu d'orange sous l'oeil. Si il y avait, par le visage, identification possible avec la chèvre, alors nous sentirions cette souillure qu'il y a d'être exhibé ainsi, dans un accoutrement nous mettant peu en valeur (un simple pneu pour vêtements). Cette chèvre étant empaillée, c'est à dire vidée puis « remplie », il semble question de profanation. Ou alors d'un rite funéraire, une mise en valeur baroque, à l'image des pharaons. A-t-on cependant l'habitude d'empailler des chèvres ? Pas vraiment, à moins qu'elle ne soit spécial. Ce qui est le cas ici : c'est une chèvre Angora. Vu de profil, elle reprend toute sa splendeur et une partie de sa dignité, ne serait ce pneu. Des masses volumineuses de laine, finement répartis de part et d'autre de sa ceinture de caoutchouc. Elle lui recouvre entièrement le corps, les pattes donc, jusqu'au sol. 
C'est ainsi qu'a dû la trouvé Rauschenberg, avant de l'intégrer à un de ses « combines ». 
Aussi extravagante que l'oeuvre ne paraisse, elle est plutôt petite. C'est une petite chèvre. Guère impressionnante à la première rencontre. Au milieu de la pièce, sur sa planche à roulette. Elle ne tiendrait pas debout pense-t-on, elle serait difficile à déplacer sans celle-ci. Dans Monogram, seules ces roulettes ont une fonction raisonnable. On ne pourrait en dire autant de la balle de tennis un peu sale qui est posé derrière son cul. 
Monogram est organisé selon une sorte de symetrie autour du pneu. Simplement d'un côté il y a une tête, de l'autre il y a son cul. Il serait difficile de lui en faire dire plus, à cette chèvre morte. Ecoutons donc ce que Raushenberg a à en dire. Il l'a intitulé « Monogram ». Un monogramme, c'est un emblème composé de lettres réunis en un seul dessin. Des lettres ? Les cornes de l'animal pourraient former un W, le pneu un O, et peut être son profil un M. WOM. Il s'agit probablement d'une fausse piste.
Nous rions de l'art moderne conceptuel, mais il ne faut pas le mépriser pour autant. Chacun s'imagine pouvoir en faire autant, en prenant par exemple un Hitler empaillé, qu'on affublerai d'un pull angora, avec un pneu autour de la taille. Peut-être un crucifix dans le cul. Le scandale, le rire. Le pathétique du visage de cette chèvre est hilarant, aussi hilarant qu'une chute sur une peau de banane, mais en plus spirituel. 

Le piano

Il s'agit d'un piano électrique Clavinova PF P-100 de marque Yamaha, de présence discrète. Il se fait invisible, car détourné de sa fonction. Ramené à sa condition d'objet plane, disons de planche, il fait  fonction d'étagère à vêtements. Empilés par cinq ou 6, il porte gilets, pulls, pantalons, dissimulant sous le textile ses touches blanches et noires. Ce n'est donc pas un piano très pratique, donc pratiqué, puisqu'il faut d'abord l'en débarrasser avant toute utilisation musicale de ce fatras. Et où le mettre ? Il n'y a pas vraiment de place pour tout ça. Par terre, sur le lit. 
Il est parfois considéré de le revendre, afin de le remplacer par une véritable étagère, voir un dressing. Mais si un piano peut servir d'étagère, un dressing ne peut se jouer comme un piano. Nous restons donc dans l'entre deux. Une motivation financière aurait permis de trancher. C'est pourquoi j'ai regardé la côte de ce Clavinova PF P-100 sur les sites de vente aux enchères (et donc que je m'intéressai à ce nom de Clavinova, que j'en découvrais les subtilités de classification). Peut-être s'agissait-il d'un trésor, d'un clavier vintage recherché, au son caractéristique. Un objet rare et peu édité, qui pourtant avait transcendé quelques enregistrements célèbres, ou utilisés préférentiellement par les plus grands : un Clavinova sinon rien ! Je fus déçu. Aucune qualité ne semblait lui être reconnu. C'était simplement un bon clavier d'étude, rendant vaguement le son d'un vrai piano. Il était certes loués pour son toucher, mais le son n'avait rien de spécial. Ni effet étonnant, ni patte caractéristique. Aucun logiciel de musique ne s'était empressé de reproduire son éclat, il n'y avait pas de son « clavinova » comme il existe des packs « wurlitzer ». 
Mes rapports avec ce piano, ainsi qu'avec le piano en général sont ténus. Un temps où je m'employais à étendre mes capacités, j'avais travaillé le premier morceau du clavier tempéré de J.S. Bach. J'aurai tout aussi bien pu apprendre à faire un boeuf bourguignon, ou apprendre un jeu de cartes. Il s'agissait juste de rajouter une ligne à mon CV pour postuler au titre d'homme complet. Je sais jouer environ 70% de ce morceau, qui est bien entendu une scie. Maurane, qui en a fait une chanson, arrangée par Jean Claude Vannier, n’en est pas complètement responsable. Parce qu'il s'agit du premier morceau du clavier bien tempérée, qui est déjà un livret d'étude, il fut massacré, peut-être l'un des morceaux les plus massacrés de l'histoire de la musique. Par des centaines de milliers d'aspirants pianistes, qui n'iront peut-être jamais au-delà. Le clavier bien tempéré est une partition exigeante, et dés le deuxième morceau la difficulté se corse méchamment. Les manuels d'apprentissage modernes se font plus progressifs. 
Parmi les 30% de la partition qui me resteront sans doute à jamais hors de portée, il y a des notes de ceci delà, quelques imprécisions rythmiques ainsi que le rush final. Mais tout Bach semble là, et sous mes doigts gourds de néophyte résonne déjà, simplement, l'arpège d'un côté, la fondamentale de l'autre. La simplicité, la beauté des accords naissant sous les doigts, les subtiles humeurs changeantes : toute note supplémentaire semble superflu, ce que se chargera de démontrer les 95 titres suivants de l'album, qui sont quand même une vrai purge hormis trois ou quatre. Ou alors peut-être faut-il aussi aller les affronter un à un, pour y découvrir dans quelque écho de trilles lancés sur des basses pétaradantes quelques beautés intrépides. 

Il existe un disque présentant des concertos pour 2, 3 puis 4 clavecins, ce qui ne manque pas de m'interloquer. A chaque fois que je l'écoute, j'ai l'impression d'entendre un orage de grêlons sur la tôle d'un abri de jardin. Le style est riche et véloce, Bach est un homme qui mouline inexorablement. Chaque seconde sonne comme définitivement sacrifié dans un grand éclat mélancolique, et notre perception alors de ce qui dessine sous nos yeux est nostalgie de la vie, et ce qui survient lorsque les instruments se taisent, c'est l'angoisse d'une mort vécue. Qui heureusement est aussitôt balayé par le train qui redémarre. Bach chante la résurrection des corps, l'éternité des sphères, et ce indépendamment de toute matière. C'est pour cela qu'il n'y a pas d'indications d'instruments sur ses partitions. Il pourrait tout aussi bien s'agir d'un orchestre de xylophones ou d'un orgue de crânes humains, joué au bambou. Et le plus simple prélude de piano résonne jusque dans le plus délirant des concertos, celui pour 4 clavecins donc : où lorsqu'est entonné le largo, ses trompettes électriques majestueuses sont bientôt interrompus par une reprise de ce prélude en C Major, devenu A Minor - toujours le mineur l'emporte - à 8 mains, qui sonne comme un tapping électrique de Yngwie Malmsteem, le célèbre guitariste pirate, véritable réincarnation de Paganini pour la virtuosité, Beethoven pour le look, et donc Bach pour l'ambition. 

La petite radio

Chacun la sienne, à chacun des bords du lit. C'est plutôt elle que je surprends à sommeiller, écoutant sa petite radio, sous les épaisses couettes du lit conjugal. Le monde entier ramené à un mince fil de voix conversantes - une ou deux rarement plus - et racontant celui-ci. Très mince filet de voix émis par ce tout petit radio-réveil Sony -, et qui permet soit de descendre dans le sommeil - dans ce cas il s'agira plutôt de France Culture -, soit de s'en extraire - et pour cela France Info est plus approprié, avec son mélange de jingles solaires et d'horloge parlante. Mais je m'y surprends aussi.  Comme somnoler dans sa chambre d'enfant, bercé par des voix d'adultes entendu à travers le mur - un monde assourdi. C'est la chambre. 

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