Une voix lointaine émergeant du bruissement des âges, celle de Thomas chantant le Roman de Tristan : « … su le secret... s'en aperçoit ainsi... car celui-ci la touchait... pour réconforter... il y a en mer... ». Intermittente, incomplète, presque inaudible, nous en saisissons des bribes, la bande est corrompue. «... le teint blême... la couleur… faire de l'amour… captive et enfermée... » une autre voix maintenant, celle d'Iseut, elle dit et nous l'entendons à peine elle aussi : « … me tient si fort… réjouir le coeur… sur la mer… que fut l'amour… si amer… ». Puis le manuscrit prend consistance et nous voici en compagnie des deux amants, sur le bateau de retour vers la terre du roi Marc, à qui est promise Iseut. Ils sont dans leur bulle et s'aiment et Tristan répond, « et pourtant je ne ressens pas ce mal comme étant amer ; il ne provient pas non plus de la mer, c'est l'amour qui est la cause de mes souffrances, et c'est en mer que l'amour s'est saisi de moi. » Thomas note : « s'il avait pu faire à sa guise, il n'aurait pas revu la terre avant longtemps ; il aurait préféré faire l'amour avec Iseut sur les flots et voir poursuivre son plaisir. » Mais la terre est en vue, ils accostent, les problèmes commencent. Le fragment de Thomas s'interrompt là. Pour la suite, il faut se tourner vers Béroul.
Ce qui est inaudible là, perdu en suspension, c'est le mythe. Et les paroles que nous entendons sont l'écriture du mythe. Cette écriture du mythe est le fait d'une personne, qui signe et se présente, et montrant l'envers de cette écriture dis « je » : « Seigneurs ce conte est fort divers, c'est pourquoi je l'unifie par mes vers, et raconte uniquement ce qui est nécessaire ». Thomas revendique une expertise, « des histoires de Tristan, il y a des versions différentes, j'en ai entendu plusieurs. Je sais parfaitement ce que chacun raconte et ce qui a été couché par écrit ». De même Béroul écrit, pour défendre sa version, « Les conteurs qui sont vulgaires, disent qu'ils ont fait tuer Yvain ; ils ne connaissent pas l'histoire dont Béroul se souvient mieux. » Thomas n'hésite pas à insérer de longs commentaires psychologiques à la première personne. Il n'y a que des récits subjectifs de Tristan, prononcés de voix humaine. Elles troussent les événements en des sens divers, n'hésitent pas à intervenir, donner son avis. Bédier, puis Wagner le racontera dans la tonalité romantique et morbide du Tristan moderne. Prenons le temps de décrire ce qui nous en est parvenu. De Béroul reste toutes les aventures de Tintagel auprès du roi Marc. De Thomas le fragment précédent l'arrivée à Tintagel, puis le roman de l'exil et de la mort de Tristan. Bédier, début 1900, compile toutes sources, et donne un rendu exhaustif du mythe, depuis l'enfance de Tristan jusqu'à sa mort, sous influence wagnérienne, apothéose du Tristan romantique.
Nous commentateurs modernes sommes souvent enclin depuis notre hauteur orgueilleuse à prendre les anciens pour de parfaits imbéciles, incapable de la moindre distance par rapport au mythe, à la légende. Pour peu ils nous paraissent des enfants, avec leurs histoires de dragons et de géants. Et nous voyons par exemple René Girard donner des leçons d'intelligence à Sophocle, René Girard qui brûlerait de prendre sa pelle pour déterrer le grand tragique, et lui expliquer sa propre pièce. Comme si Sophocle n'avait pas compris son Oedipe, qu'il n'en avait pas saisi le mythe, aveugle qu'il est tel son propre héros. Or non seulement Sophocle a écouté le mythe, il l'a compris, mais nous l'a rendu selon son intelligence. Pour qu'un homme tel que René Girard puisse un jour être amené à le comprendre. Il en est de même avec Denis de Rougemont dans son commentaire sur Tristan, L'amour et l'Occident, venant faire la leçon à Béroul et Thomas. Le titre est emphatique et le propos ne l'est pas moins. Mais qu'est ce que L'amour et l'Occident, si ce n'est une réécriture de Tristan : non sous forme romanesque, mais sous forme d'essai. Mais « Béroul se souvient mieux. »
Le Tristan de Rougemont
La thèse de Denis de Rougemont, du moins dans sa première présentation, consiste en ceci : le roman de Tristan est une glorification de l'adultère. Ce à quoi Rougemont oppose le mariage. Se met ensuite en place son dualisme Eros et Agape, passion et amour, pulsion de mort et pulsion de vie, qu'il déclinera jusqu'au délire. Passion « dangereuse pour la vie de la société ». Apologie de l'adultère, « le Roman de Tristan ne manque pas une occasion de rabaisser l'institution sociale, d'humilier le mari ». La félonie et l'adultère « sont excusés, et plus qu'excusés, magnifiés comme exprimant une intrépidité à la loi supérieure du donnoi, c'est à dire de l'amour courtois. » Or, Tristan et Yseut ne s'aiment pas, chacun aiment l'amour, c'est l'amour de l'amour. Car seul l'obstacle permet d'entretenir leur passion, alors que la vie conjugale la condamnerait à court terme dit-il. En vérité, ce n'est même pas l'amour de l'amour, mais l'amour de la mort qui anime ces personnages. « Sans le savoir, les amants malgré eux n'ont jamais désiré que la mort ! ». Cette pulsion de mort se serait emparée de toute la société. « Incidemment, nous avons indiqué qu'un tel amour n'est pas sans lien profond avec notre goût de la guerre. » Nous accédons au deuxième étage de la fusée, celle qui emmène Denis de Rougemont loin, loin, loin. Non seulement le Roman de Tristan sape les fondement même de la société et de la morale - « nous sommes parvenus au point de désordre social où l'immoralisme se révèle plus exténuant que les morales anciennes » - mais appliqué à la politique, il conduit directement au totalitarisme, à Hitler, qui est une passion de mort. « Le but réel, tacite, fatal, de ces exaltations totalitaires est donc la guerre, qui signifie la mort » pouvons nous lire dans le chapitre « La passion transportée dans la politique », certainement écrit par Rougemont écoutant à plein volume le Liebestod de Wagner.
Il y a dans la thèse de Rougemont un troisième étage à son délire, dont j'hésite quelque peu à parler, et qui semble n'avoir qu'un interêt quand à ce que la folie peut inspirer aux hommes et qui place l'amour et l'Occident parmi ces grands livres délirants, dont le délire même constitue une exaltante aventure intellectuelle limite. Lui même hésite longuement à se lancer. Il l'évoque du bout des lèvres dés les premières pages, mais sans le nommer clairement ; « cette littérature de la passion, cette publicité qu'on lui fait, cette « vogue » d'allure commerciale de ce qui fut un secret religieux... ». Ce qui intéresse fondamentalement Rougemont en réalité, ce ne sont ni ces histoires d'adultère, ni la question politique. Tant tout découle selon lui d'un problème religieux. Il y a en occident selon lui « deux religions qui se disputent l'occident ». L'une relève d'Agape, c'est la religion chrétienne. Et l'autre d'Eros, c'est à dire la passion de mort, l'anéantissement physique dans un amour absolu : le catharisme. L'amour courtois, les troubadours ? Des Albigeois. Ne sont-ils pas de Toulouse. Dante, un cathare marranisée et sa Divine Comédie une apologie du catharisme, autrement dit une hérésie catholique. Il faut lire les interprétations délirantes d'Eugene Aroux, cités plusieurs fois par Rougemont, de son Dante hérétique, révolutionnaire et socialiste, ouvrage à la hauteur de ce qu'en promet son titre. Ainsi si dans la Comédie, Stace est présenté comme originaire de Toulouse, alors que Dante ne pouvait ignorer qu'il fut romain, c'est bien entendu en signe d'allégeance aux Albigeois. Et, puisqu'il prend le relais de Virgile pour guider Dante vers Béatrice, cette allégeance ne pouvait signifier qu'une chose : le chemin vers la contemplation du vrai Dieu passe par le catharisme. Et le reste à l'avenant. Et ce jusqu'à Hitler donc. Lisons ses « Premières conclusions », que je donne, majuscules comprises. « L'amour passion, glorifié par le mythe fut réellement au XIIème siècle, date de son apparition, une RELIGION, dans toute la force du terme et spécialement UNE HERESIE CHRETIENNE HISTORIQUEMENT DETERMINEE. D'où l'on pourra déduire : 1. Que la passion, vulgarisée de nos jours par les romans et par le film, n'est rien d'autre que le reflux de l'invasion anarchique dans nos vies d'une hérésie spiritualiste dont nous avons perdu la clef. 2. Qu'à l'origine de notre crise du mariage il n'y a pas moins que le conflit de deux traditions religieuses. » Il s'agit de sauver son âme.
Ces détours par Rougemont pourrait paraître fastidieux - bien qu'à titre personnel je trouve ça très amusant - et en reporter de si larges extraits inutile. Mais au moins on ne pourrait me suspecter de tronquer et monter les propos. Rougemont s'enflamme, il hurle en caps lock, il est drôle. Et son ambition est triple : une refondation entière de la société, à la fois sur le plan social - le mariage, politique - la paix, et la religion - le catholicisme -, à partir des préceptes du vrai amour. L'Agape, le vrai Dieu, la paix du Christ. Je doute que les jeunes gens amoureux, peut-être étudiants en lettres, se doutent en achetant ce volume, conseillé et vanté comme comme étant un classique par les officines du bon goût culturel, qu'il s'agisse d'une apologie du mariage catholique. Ecrite sur un ton d'inquisiteur espagnol, véritable croisade des Albigeois en littérature, condamnant au bûcher une bonne part de la littérature, « littérature d'adultère ». Manuel dogmatique de chasse aux hérétiques : Pétrarque y passe, Dante aussi, tous les troubadours, et même Stendhal, Wagner. Urfé ! Ils sont partout : « En détruisant matériellement cette religion, l'Eglise romaine la condamnait à se propager sous la forme la plus ambigüe et la plus dangereuse. Traquée, refoulée et désorganisée, l'hérésie ne devait pas tarder à se dénaturer de milles manières. » Et si ils n'en ont jamais parlé, c'est donc qu'ils le dissimulent le mieux. Et qu'ils sont donc d'autant plus dangereux. C'est le paradoxe de l'inquisiteur.
Dans l'amour courtois Rougemont lit la doctrine cathare, qu'il interprète comme étant refus de la création et donc refus de la chair, et visée d'un au-delà, dans laquelle se projetterait la Joy des troubadours, que l'on ne pourrait atteindre que dans l'union mystique avec l'autre dans la mort. « La condamnation de la chair, où certains croient voir aujourd'hui une caractéristique chrétienne, est en fait d'origine manichéenne et « hérétique ». A partir de là se déchainent les imprécations : « ces châteaux sont des foyers connus de l'hérésie » … « la Loba, qui fait partie du groupe des hérétiques » … « Peire d'Auvergne fit pénitence ? Preuve de plus qu'il fut hérétique ». Dans cette relecture dogmatique de toute notre histoire littéraire à l'aune de cette obsession anti-manichéenne - le catharisme est un manichéisme, opposant la matière à l'esprit -, Rougemont fait lui même preuve d'un manichéisme certain, comme lorsqu'il parvint à réduire l'ordre du monde à cet affrontement millénaire et secret entre Albi et Rome. Ces digressions semblent nous emmener loin de notre sujet, et pourtant. Ce qu'écrit là Rougemont n'est-il pas le roman de Tristan du siècle passé ? Une réécriture du mythe d'un certain point de vue morale, et catholique (mais cet aspect peut aisément être biffé). Méfiez vous de la passion nous dit-il. La passion c'est la mort. L'amour idéal méprise la chair. C'est l'amour de l'amour. L'Eros c'est la guerre. Le mariage c'est la paix. Nous avons là notre Tristan bourgeois, qui est lui-même une réaction au Tristan romantique. C'est bien entendu une certaine doxa romantique - romantisme dégénérée - que prend Rougemont dans sa ligne de mire. L'un et l'autre se sont bien trouvés, tous deux aussi exalté. Comme sur tout forum : chacun trouve son antagoniste, situé tout juste à son niveau de stupidité. En l'occurence l'adversaire de Rougement est la mauvaise littérature sentimentale. Que chacun puisse comprendre l'autre, et l'estimer suffisamment comme adversaire pour mener la dispute. Alors la rage prend l'un et l'autre, aucun n'étant suffisamment fort pour triompher de l'autre. Et nous les voyions s'empoigner, parfois des années, sans que jamais le combat ne tourne à l'avantage de l'un ou de l'autre. C'est qu'ils sont jumeaux. C'est comme si chacun parlait à soi même, cet autre dont on veut absolument faire taire la voix, parce qu'on l'entend en soi. Pourquoi donc Rougemont a-t-il écrit toutes ces pages ? C'est comme s'il essayait de se convaincre lui même de la bêtise de la passion. Qu'il ressent pourtant, et contre laquelle il lutte comme avec le mauvais ange.
La réécriture du mythe du Tristan par Rougemont était une réaction à celle de Richard Wagner. Il s'agit donc d'une distorsion du mythe, écrite à partir d'un mythe déjà infléchi vers le romantisme. Voilà comment le mythe est connu aujourd'hui : il n'en reste qu'une version assourdie. Nous avons à nous débattre entre la glorification du Liebestod d'un côté, et la condamnation de cette attitude. Voilà la dichotomie dans laquelle nous place ces échos du mythe aujourd'hui. Dichotomie infernale car stérile, infernale car enfermé dans le dialogue stérile de ces deux positions retranchées, jusqu'à contaminer les paroles des amants, l'un se plaisant à lancer à l'autre, sans retour, ah mais donc c'est l'amour que tu aimes. Revenir à Tristan, écrire Tristan pour notre génération reviendrait à arracher ces masques, afin de retrouver une parole capable de nous parler et d'être féconde. Et pour cela bien sûr, revenir aux sources. Nulle culte de l'origine ici ; ce Tristan des sources doit dialoguer avec ses doppelganger ultérieurs. Mais simplement lever un certain nombre d'erreurs sur le texte même de Béroul, de Thomas, qui ont cheminé vers ça. Un culte de la mort chez Béroul ? Nulle part. Une condamnation de la chair ? Aucune trace. Ils passent leur temps à faire l'amour. Il ne s'agit pas d'un amour courtois, il n'y a pas de sublimation de la chair dans les vers. Une glorification de l'adultère ? Rougemont ne semble pas avoir perçu chez Thomas l'avertissement moral. Une fable sur les dangers de la passion : lisez donc à quoi vous vous exposez si vous empruntez ce chemin. Enfin surtout si vous refusez de suivre le chemin jusqu'au bout. Nous délaissons sans peine les considérations courtoises de Béroul ou Thomas. Rangeons sans peine les éléments merveilleux, les histoires de dragons au rang d'enfantillage. Il faut en faire de même avec les atours romantiques qu'un Bédier a déposé sur le mythe, ou catholique de Rougemont. Une fois débarrasser de ces scories, nous pourrons accéder véritablement au mythe.
Le Tristan de Bédier
Bédier fut l'auteur d'une très célèbre réécriture de Tristan, qu'il para de tous les atours du romantisme fin de siècle finissant. Il commence son ouvrage ainsi : « Seigneurs vous plaît-il d'entendre un beau conte d'amour et de mort ? » Tout son apport au mythe se situe là, dans cette juxtaposition des thèmes de l'amour et de la mort. Et il n'y va pas léger. La scène du philtre rejoue les cordes wagnériennes. « Iseut, amie, et vous Tristan, c'est votre mort que vous avez bue ! » gémit Brangien. « Par mon crime, dans la coupe maudite, vous avez bu l'amour et la mort ! » Ce à quoi Tristan répond : « Vienne donc la mort ! ». Ainsi les prémonitions de Brangien sur le cruel destin qui leur sera donné, à savoir un amour impossible, une souffrance inextinguible, cela est voulu pour son terme même, avec un certain panache. La mort devient la finalité. Elle l'est certes de toute vie. C'est que Bédier écrit Tristan depuis cette fin connue de tous, et fait du personnage mythique même un homme intoxiqué par son propre mythe, un Tristan qui aurait trop lu de romans, trop lu Tristan. Or Tristan est innocent. Tristan n'a jamais lu la fin, il n'a pas su qu'Iseut vint mourir auprès de lui. Nulle penchant mortifère n'est relevé par Thomas, nulle anticipation de ce qui sera le destin de cet amour. Si les amants pressentent que le breuvage leur conférera à la fois l'amour et l'amer, ils ne font preuve d'aucun fatalisme. Tristan est un chevalier, Yseut est une femme intelligente, et ils emploieront toute leur énergie à la consommation de leur amour. Et si nous souhaitons les approcher, suivons leurs pas, ne les attendons pas venir d'où nous savons qu'ils viendront périr.
Mais je ne cacherai ma profonde affection pour ce Tristan exalté, adolescent dans la mélancolie, Wagner le plus gothique d'entre nous.
Le Tristan de Béroul et Thomas
Pyromane au coeur brisé / S'évade avec femme au foyer"
Nulle ne vient à Tristan par hasard. Le roman de Tristan appelle ceux à qui il est adressé par Thomas même : « J'ai rassemblé des contes et des vers. J'ai agi ainsi pour offrir un modèle et pour embellir l'histoire afin qu'elle puisse plaire aux amants, et afin qu'ils puissent, en certains endroits, se souvenir d'eux-mêmes. » Un modèle de vie donc, il s'agit encore de répondre à la question du comment vivre, ce questionnement morale là. Que dois-je faire, moi qui suis perdu ? Perdu dans la forêt, tel Enée, tel Dante, tel Robert Smith. Perdu au sens moral, c'est à dire ne savoir vers où guider ses pas. Le roman de Tristan est une topographie de la passion amoureuse, peinte des innombrables passions vécues depuis les siècles, et rassemblées tels des métadonnées, vers et contes cousus ensemble, c'est le livre, et ce livre est une carte. Cette carte est un guide, permettant une approche prospective, mais aussi de se souvenir d'eux mêmes, « en certains endroits ». Elle peut-être lu dans un sens comme dans l'autre, depuis son commencement comme depuis sa fin. Et donc à rebours permettre la réalisation de l'objectif ultime de Thomas, ultime vers, « Puissent-ils y trouver une consolation envers l'inconstance, envers le tort, envers la peine, envers la douleur, envers tous les pièges de l'amour ! ». Consolation est le terme essentiel. Et chez Thomas comme chez Bédier, cette consolation n'est destinée qu'aux amants : « Seigneurs, les bons trouvères d'antan, Béroul et Thomas, et monseigneur Eilhart et maître Gottfried, ont conté ce conte pour tous ceux qui aiment, non pour les autres. » Pas pour les autres, c'est à dire pas pour Denis de Rougemont, dont le livre lui-même est une consolation, mais pour ceux qui n'aiment pas. Et qui peuvent néanmoins se dire, ces amants là sont dans l'erreur, ils se trompent eux-même. Ils aiment l'amour, mais nous sommes l'amour, nous. Qui sommes vrais chrétiens. Et accessoirement ils disent : il faut défendre la société contre la passion déstabilisatrice. Denis Rougemont console les mariés, il console les cocus aux oreilles d'âne ayant vus leurs femmes partir avec un autre, en toute folie. Or Rougement a tort. La passion n'est ni bonne ni mauvaise, elle est. Thomas, Béroul et Bédier sont du côté des amants, tandis que Rougemont lui est du côté du roi Marc. Et peut-être même plus précisément de celui des barons félons. Marc en effet est injustement traité par Rougemont. Il n'est pas seulement le mari trompé. Il aime Iseut, et cela tous les textes l'attestent. Il l'aime follement et en lui se joue le conflit entre l'amoureux et le roi, entre le coeur et l'ordre. L'amoureux doit tout passer à Iseut, mais le roi doit maintenir l'ordre social. Il est le garant du royaume. Tantôt il veut la brûler, emporté par la colère, puis aussitôt il l'absout et semble prêt à croire à la fable de la chasteté que lui chante Iseut. Ce sont toujours les « barons félons » - selon le terme de Béroul - qui poussent le roi à agir contre Tristan. Bédier invente une motif psychologique, la jalousie, pour expliquer leur comportement. C'est à mon avis une diversion inutile. Chez Béroul, ils ne sont obsédés que par l'ordre, et le péril que constitue cet amour illicite. Ils disent au roi : « Sire, si vous n'en tirez pas une âpre vengeance, vous n'avez aucun droit de régner, assurément. » Les barons sont Denis de Rougemont. Pour Rougemont, le fait qu'il soit qualifié de « félons » par Béroul constitue un grief central. « Comment ces poètes du XII ème siècle peuvent-ils nous présenter tel un modèle de chevalerie ce Tristan qui a trompé son roi par les ruses les plus cyniques ; ou telle une vertueuse dame cette épouse adultère, et qui ne recule même pas devant un astucieux blasphème ? Pourquoi traitent-ils au contraire de « félons » les barons qui défendent l'honneur de Marc ? ». C'est à dire que lisant Tristan, Rougemont est davantage choqué par l'adultère que par les manoeuvres des barons pour les brûler vifs. Pour l'honneur ? Le roi Marc n'en a que faire. Il est Tristan en miroir. Lui-même place son amour pour Iseut au-dessus de toute considération morale ou d'estime de soi, et son royaume n'est rien comparé aux yeux d'Iseut. Pathétique roi Marc ! Mais bienheureux aussi puisque c'est lui qui remporte la partie. Toujours il se repend de s'être emporté contre elle. C'est que toujours lui aussi espère pouvoir reprendre son coeur. Le nain Frocin qui par sa magie et sa ruse comptait surprendre les amants, son sort est réglé rapidement. « « Vraiment il n'en plus pour longtemps à vivre. » Il tire son épée, décapite le nabot. » Marc préfèrerait ne pas savoir. Félons à Tristan, les barons le sont. Félons à Marc puisqu'ils se rebellent contre lui. Loyal à l'ordre de ce monde bien sûr, mais cet ordre est injuste, et Dieu n'est pas de leur côté. « Iseut ma dame, Dieu qui ne trompa jamais personne nous a accordé une grande grâce, quand il vous a permis de conclure cet entretien » leur dit Brangien. Les miracles se multiplient. L'évasion de Tristan : « Tristan saute ; le sable était meuble. Tout le monde est agenouillé dans l'église. Les gardes l'attendent à l'extérieur mais en vain. Tristan s'enfuit. Dieu a eu pitié de lui ! ». En réalité les barons sont félons devant Dieu, devant sa volonté qui est Amour. Est-ce un message gnostique, cathare ? Je ne pense pas. Maintenant avoir Dieu avec soi ne règle pas tout. Il ne semble pas avoir la main sur tout en ce bas monde. Et suivre l'Amour, c'est à dire sa volonté, face au monde buté, peut se révéler douloureux. C'est ce que conte le roman de Tristan.
Nous naissons dans un monde buté. Une toile de lois, une nasse d'alliances. Il a déjà son Dieu, déjà son roi. Nous même sommes engagés dans des loyautés. Dont l'amitié n'est pas la moindre. Et lorsque nous naissons à l'amour dans ce monde buté dans lequel nous sommes nés, c'est comme arracher la chair à des entraves d'acier. Nous sommes nous-même butés, partie du monde que nous sommes, bien lourds, tout empierrés. Ce sont dans ces circonstances que le philtre est bu. Rougemont note avec acuité que l'amour heureux n'a pas d'histoire. Je crois surtout que les heureux ne lisent pas de romans. C'est par défaut de public qu'il ne s'en écrit pas. Les malheureux sont plus nombreux.
L'amour lui-même ne prête pas à grand discours. Chrétien de Troyes le dit en une phrase : « Et leurs yeux se rencontrèrent ». Il n'y a rien de plus à en dire. Seulement ce regard heurtera l'ordre du monde, comme un crâne heurtant le sol.
Rougemont prétend que c'est l'obstacle qui fait la passion. Que sans lui, celle-ci s'éteindrait, et que donc il y a de la part des amants une volonté, au minimum inconscient de les multiplier. C'est une opinion de notre époque. Plus souvent c'est la passion qui fait l'obstacle. Est-ce seulement l'interdit qui motive les deux amants ? Précisément pour Tristan un goût pour la trahison, celle de sa loyauté du roi Marc, enfin pour Iseut un penchant pour l'adultère ? C'est maintenant qu'il faut en juger sur pièce, sur le texte, sur le mythe même.
Tristan est un chevalier du V ème siècle. Il est un bon chasseur, un grand guerrier et il sait jouer de la harpe. Mais aussi il est jeune, et ne sait certainement pas lire. Nous ne l'imaginons pas intoxiqué de romans. S'il a entendu les trouvères, certainement chantaient-ils des exploits chevaleresques. L'amour courtois, né 600 ans plus tard, n'est pas encore né en langue d'oc. A-t-il lu Ovide et son art d'aimer, ou l'Enéide ? Les romains ne sont jamais allés jusqu'en Irlande, où Tristan a été élevé. Il est le fils de Rivalen et de Blanchefleur, soeur du roi Marc. Rivalen meurt avant sa naissance, tandis que Blanchefleur en meurt de douleur, comme si de Blanchefleur ne pouvait naître que la douleur « Fils, lui dit-elle, j'ai longtemps désiré de te voir ; et je vois la plus belle créature que femme ait jamais portée. Triste j'accouche, triste est la première fête que je te fais, à cause de toi j'ai tristesse à mourir. Et comme ainsi tu es venu sur terre par tristesse, tu auras nom Tristan » (Bédier). Il naît sous le signe de la mélancolie.
Tristan est « le plus fort ». « A le voir si noble et si fier, large d'épaules, grêle des flancs, fort, fidèle et preux ». Nous pensons à Enée, décrit par Virgile ainsi : « Enée resplendissant, illuminé. Face, épaules d'un Dieu. » Il rejoint la cour du roi Marc. Lorsque le Morholt vient prendre son tribut sur la Cornouailles, lui seul se dresse et prend les armes. Le tribut c'est trois cents enfants. Il vainc le Morholt, qui est l'oncle d'Iseut. Il sauve les enfants. « De ce jour, Iseut la Blonde apprit à haïr le nom de Tristan de Loonois. » L'affaire commence donc difficilement. Tristan de son combat est blessé mortellement. Sa face est gonflée, ses traits déformés par la douleur, son corps est puant du poison du Morholt. Il part sur une barque sans voiles ni rames et se laisse dériver, seulement muni d'une harpe. Il chante et cela soulage sa mélancolie. Il est recueilli par Iseut, qui sans connaître son nom le soigne. Iseut est médecin, ou sorcière. Elle est charmé par la harpe de l'étranger. Un jour à la cour du roi Marc un rossignol apporte un cheveu d'or. Le roi Marc dit, c'est la femme à qui appartient ce cheveu que je veux. Bédier prétend qu'il veut ainsi gagner du temps, il ne veut pas se marier. Tristan reconnaît le cheveu d'or et part chercher Iseut. Un exploit encore, un monstre terrassé, sans compter sa joli voix. Et puis les épaules, les bras. Elle l'aime. Mais lui la dédaigne et souhaite la rendre au roi Marc. Elle est vexée, et puis il a tué son oncle. Nous nous retrouvons à nouveau dans la nef. Iseut n'est pas encore marié à Marc, seulement promise, Tristan lui est son vassal, «... le teint blême... la couleur … faire de l'amour … captive et enfermée... ». Il aura fallu tous ces prolégomènes pour dégager la suie qui obscurcissait le mythe, mais nous y voici. Nous pouvons désormais en écrire la topographie.
L'enamourement a lieu sur le bateau qui les emporte, le philtre en est la métaphore mystérieuse, l'affleurement au texte, sa manifestation en littérature. Ils boivent et alors s'aiment. Et toujours ils diront, nous sommes innocents, c'est à cause du philtre, et même Iseut dira - Béroul rapporte - « Il ne m'aime et je ne l'aime qu'à cause d'un breuvage que j'ai bu et qu'il a bu. », ou « encore je ne l'aime pas ». Tristan saura s'en souvenir plus tard. Le philtre étant la métaphore de l'amour - sa manifestation en littérature -, nous avons à faire là à une tautologie : ils ne s'aiment que parce qu'ils s'aiment. Leurs propos peuvent paraître contradictoire. Tristan ajoute, je ne l'aime qu'à cause du philtre, mais je ne peux me séparer d'elle. Les commentateurs ont pu voir là une sorte d'effet artificiel. Au contraire, c'est ce qui pouvait être dit de plus juste. Il n'y a pas de cause à l'amour, en dehors que l'amour lui-même, pure création, qui par là échappe à l'ordre mécanique du monde. Ils n'ont pas de raisons de s'aimer : ni royaume, ni mariage, ni promesse. « Et leurs yeux se rencontrèrent ». Guillaume de Lorris écrira dans son Roman de la Rose : « Le Dieu d'Amour banda jusqu'à l'oreille qui était d'une force prodigieuse et tira sur moi de telle façon qu'à travers l'oeil il m'a planté la flèche toute raide dans le coeur ; un froid me pénétra alors ». Nous ne savons rien de l'enamourement de Tristan et Iseut. Béroul ne le dit pas, du moins le manuscrit est perdu. Chez Thomas il ne reste que cette parole étouffée «... me tient si fort... réjouir le coeur... sur la mer... », qui surgit juste après la scène, en écho à l'indicible. Comme si l'enamourement avait été si violent que toute parole avait été impossible, toute écriture terrassée. Reste ce point aveugle du mythe, la scène manquante, ce moment que nul ne put transmettre, et que les suivants n'ont pu que reconstituer. Elle ne fut pas écrite, ni pensé, simplement vécu. Lorsque nous consultons nos archives, il n'y a rien, c'est un épisode muet, ce qui se produit ensuite est tentative de la combler.
Le récit de Thomas commence, et nous sommes dans la bulle amoureuse des amants, c'est un bateau, qui vogue sur la mer, et s'apprête à rejoindre les Cornouailles, c'est à dire à éclater. C'est pourquoi ils parlent d'amour amer. Pour l'instant ils ne sont pas encore découvert, et donc entrés dans le jeu adultère. Mais ils savent que la fin de cette parenthèse est proche : voilà l'amer. Quand à l'amour, ils s'en repaissent de tout leur soul. Thomas : « Ils expriment leur désir et leur passion l'un à l'autre, ils s'embrassent, ils s'enlacent et s'abandonnent au plaisir (…) Avec joie et volupté ils assouvissent leur passion dans l'intimité aussi souvent qu'il leur est possible, jour et nuit. » Ils parlent d'amour déjà : « Le mal que je ressens » dit Iseut, « me remplit en effet d'amertume, mais il ne s'agit pas de nausée, c'est un mal qui m'étreint le coeur, et j'en suis oppressée. Cette amertume (cet amour) a comme cause la mer (l'amour), et elle a commencé après que je suis montée à bord. »
Nous voyons les amants jouirent âme et corps : amour idéalisé ? Matière condamnée ? Non. Il le sera, idéalisé, lorsque les corps seront séparés, par nécessité, mais nous constatons déjà que toute dualité est absente de leurs élans : « aussi souvent qu'il leur est possible ».
Du haut du mat / La vigie me crie terre
Tristan aurait préféré ne jamais revoir la terre, mais la voici qui revient et qui frappe. La nef porte une voile à ses couleurs, et avant même qu'ils aient accosté, Tristan est repéré, le roi arrive, et tout s'enchaîne si vite qu'il n'a pas le temps d'agir. Accaparés par leur passion, ils n'ont pas médité leur fuite. C'est que ce lieu n'est pas encore celui des ruses, des dissimulations. Le mariage a lieu, et parce qu'elle n'est plus vierge, Iseut demande à sa fidèle servante Brangaine de prendre le lit à sa place. Le roi déflore Brangaine pensant posséder Iseut. Iseut si astucieuse lorsqu'il s'agit d'aimer. Comparer Iseut à la cruche de Belle du Seigneur. Désireuse de faire disparaitre tout témoin de ses manoeuvres, Iseut envisage même de faire tuer Brangaine. Elle change d'avis et dit à ses serfs : "Fils de pute, amenez-moi ici tout de suite la jeune fille, et je vous affranchirai aujourd'hui même."Cette substitution nuptiale permettra à Iseut de se défendre sous l'arbre où les épie Marc, par un premier serment à double sens. L'un pour le monde, l'autre devant Dieu. Le voici relaté par Bédier : « Mon seigneur croit que je vous aime d'un amour coupable. Dieu le sait pourtant ! Jamais je n'ai donné mon amour à nul homme, hormis à celui qui le premier m'a prise, vierge, entre ses bras. » Parjure à la face du monde, déclaration à son amant. Bien entendu Rougemont s'en étrangle : félonie ! Elle réitèrera l'astuce lorsqu'elle décidera de retourner auprès de son mari, après leur escapade de trois ans dans la forêt du Morrois. Elle convoquera alors à la fois la cour de Cornouailles, celle du roi Arthur et les reliques saintes. Demandant à Tristan déguisé en lépreux, elle montera sur ses épaules afin de traverser le mâle pas, un gué marécageux, devant tous. A la suite de quoi elle jurera, et cette fois ci c'est Béroul qui raconte, et c'est un peu plus salé : « Seigneurs, par la grâce de Dieu, je vois ici les reliques saintes. Ecoutez donc ce que je jure et ce dont j'assure le roi ici présent : avec l'aide de Dieu et de saint Hilaire, je jure sur ces reliques et cette châsse, sur toutes les reliques qui ne sont pas ici et celles de par ce monde, que jamais un homme n'est entré entre mes cuisses, sauf le lépreux qui se fit bête de somme pour me faire traverser le gué et le roi Marc mon époux. J'exclus ces deux là de mon serment mais je n'en exclus pas d'autre. Mon serment n'est pas valable pour ces deux personnes : le lépreux et le roi Marc mon époux. » Marc pardonne encore. Il comprend mais accepte tout. Bédier dans sa version euphémise, il lui fait dire : « je jure que jamais un homme ne m'a tenu entre ses bras, hormis le roi Marc mon époux, et le pauvre pèlerin qui tout à l'heure s'est laissé choir devant vos yeux. » Voilà comme la prude bourgeoisie 19ièmiste met le mords aux anciens. Et c'est valable de façon tellement éclatante pour les traductions des latins, des satires de Juvénal, ou des épigrammes de Martial, où les mentules disparaissent dans les trois points de suspension d'un raclement de gorge gêné. Reste des vers ennuyeux, édulcoré, et après nos modernes se gargarisent de leur crudité, comme s'il elle était révolutionnaire. Au sein de la bourgeoisie industrielle peut-être. Les anciens maniaient la licence avec plus de spontanéité, et sans en faire une finalité.
Tes doigts sur moi dans la forêt bretonne / Dolby sensurround
Entre ces deux épisodes, il y a leur fuite dans la forêt du Morrois. C'est une deuxième bulle, mais grise cette fois-ci, un trou de terre. La terre dans Tristan est le monde humain, il s'oppose à la fois à l'air, où ils peuvent mêler leur pensées, et à la mer, où ils s'aimèrent innocents et préservés. Ce sont les mondes divins. Et c'est pourquoi le Béroul s'ouvre sur cette évocation d'Iseut : « Par Dieu qui créa l'air et la mer ». Tristan s'est fait prendre. Il dort dans la chambre du roi et de la reine. Le nain a dispersé de la farine au sol, pour que ses pas s'y marquent. Tristan le comprend. Il saute de son lit à celui de la reine. Une blessure de chasse s'ouvre, le sang coule et macule draps et sol. Les amants sont pris, Marc veut les brûler. Mais Tristan échappe aux barons félons, et Iseut est finalement donné en gang bang aux lépreux de Tintagel, sur l'idée d'Yvain, le roi d'entre eux. « Regardez, j'ai ici cent compagnons. Donnez-nous Iseut ! Elle sera notre bien commun. Jamais une dame ne connut une fin aussi horrible. Sire, nous brûlons d'une telle ardeur qu'il n'y a pas une femme sous le ciel qui pourrait supporter, pas même un jour, de faire l'amour avec nous. Nos habits nous collent à la peau. » Cela paraît à Marc une bonne idée. Il est en colère. Il la livre. Tristan la délivre. Sans toutefois tuer les lépreux, car cela ne sied pas à un chevalier. Ils se réfugient dans la forêt. « Seigneurs, ils ont longtemps vécu ainsi au fond de la forêt ! Ils séjournent longtemps dans ce désert ».
Là ils se nourrissent de gibier, Tristan est un excellent chasseur. « Tristan prit l'arc et marcha dans la forêt. Il vit un chevreuil, visa et tira. Il l'atteignit violemment au côté droit. L'animal crie, bondit et s'éffondre. » La viande c'est le sexe, et la forêt regorge de gibier. Mais le sexe est nu : la société humaine leur manque, ils ne peuvent y participer ensemble. « Dans la forêt, le pain leur manque beaucoup ». Ils ont leur vie l'un pour l'autre, mais c'est une vie de bannis. En somme, ils sont dans une position où ils ne vivent pas la vie ensemble. « Ils vivent de venaison et ne mangent rien d'autre. Qu'y peuvent-ils si leur teint s'altère ? Leurs habits tombent en lambeaux ; les branches les déchirent. Ils fuient longtemps à travers le Morrois. Tous les deux souffrent de la même façon mais chacun grâce à l'autre oublie ses maux ». Tels deux junkies porte de la Chapelle, ils se cachent, lovés dans leur narcose amoureuse. Ils ne peuvent se montrer à la face du monde. Ils sont dans la bulle grise, souillée, une vie en suspens. « Pendant trois années entières, ils souffrent le martyre. Ils pâlissent et maigrissent. »
Parce qu'ils ne vont nulle part, parce qu'ils vivent dans l'inconfort moral - « Noble reine, nous passons notre jeunesse dans le mal - » parce que Tristan ne supporte plus de la loger dans une cabane de feuilles, Iseut d'amputer une partie à Tristan, celui chevalier triomphant, ils décident de retourner à la cour. Tristan rendra Iseut à Marc, et lui prendra l'exil. Le philtre nous raconte Béroul était dosé pour trois ans, tout comme il l'aurait pu l'être pour trois mois. « Tant que durèrent les trois ans, le vin eut tellement d'emprise sur Tristan et sur la reine que chacun disait : « Je n'en suis pas las ! ». Il semblerait que désormais ils soient rassasiés. Du moins le pensent-ils. Les sentiments d'Iseut changent. Elle dit : « Non, plus jamais de ma vie, je n'aurai à coeur de commettre une folie. Je ne dis pas, comprenez-moi bien, que je me repente à propos de Tristan, car je l'aime, comme un ami, d'un amour pur, sans déshonneur. L'union de nos corps, l'un comme l'autre, nous en sommes délivrés. ». Ils resteront amis. Le roi bien entendu accepte de reprendre la reine. Elle prononce le mot « séparation ». Et puis un autre : « je vous le promet au nom de notre fine amor ». C'est la première fois que le concept est évoqué, et il l'est par Iseut. Ce qu'elle veut signifier par là, c'est que désormais la séparation des corps a lieu, éloignement sensuel, et que désormais ils s'aimeront dans l'idéal des troubadours. Dans une érotique du langage, mais ni dans la chair ni dans le monde. Il y aura néanmoins encore quelques rechutes. Iseut se présente à la réconciliation : « Sa robe était luxueuse et son corps élégant, ses yeux pétillants et ses cheveux d'or. ». Marc toujours aussi amoureux n'exige rien de plus que ça, mais les barons exigeront un serment. Cet épisode je l'ai déjà raconté.
A ce moment là, nous sommes face à un gué. Après le serment, Béroul raconte comment Tristan revoit Iseut, malgré tout, comment les amoureux rechutent, une énième fois, comment Tristan tue un à un tous les barons félons. Et le manuscrit s'achève sur la mort de l'un d'eux : « L'homme tombe, heurte un pilier et ne remue plus ni les bras ni les jambes. Il n'a même pas le temps de dire : « Je suis blessé, Dieu ! Confession... » ». C'est le dernier de Béroul, et il nous offre là un échappatoire. Nous pouvons alors imaginer l'installation dans la durée de ce bizarre love triangle, maintenant que tous les antagonistes sont morts. Est-ce un hasard si le texte est ici tronqué, sur le seul moment de leur couple où un avenir, certes bizarre, semble possible ? Où alors s'agit il de l'action occulte d'une confrérie s'étant emparé de tous les manuscrits existants interrompre ici l'histoire, jetant le reste au feu ? Le Tristan de Béroul est beau, lumineux, enfantin presque, complètement exempt de toute inclination mélancolique. Celui de Thomas, qui reprend ici, après vous vous en souvenez avoir raconté l'arrivée de la nef à Tintagel, sera éclairé d'un tout autre type de lumière, plus blafarde, plus lunaire.
Thomas a traversé le mythe d'une toute autre sensibilité. De ses éclats éparses il a rassemblé les reflets les plus sombres, sûrement parce qu'ils résonnaient les plus intensément avec sa propre vie. Tout comme moi même, marchant à travers le mythe, en délaisse certains aspects, pour me perdre dans la contemplation d'autres, et ainsi ne cherche pas à en donner un aperçu systématique. C'est que je crois ici abandonner l'approche phénoménologique rigoureuse et systématique, qui aurait pour ambition de rendre Tristan dans son entièreté. Je le traverse, suivant un fil qui ne suit pas une autre logique que celle d'un pas suivant un autre, un miroir brisé, j'y avance en tant que cela me traverse moi. Chemin tortueux, ni une ronde ni un inventaire. Au pas de charge, une idée amenant l'autre, fil tenu. Non une carte mais une topographie. Certains penseront que je parle de Tristan ou même de moi. Ceux là n'aiment pas. Les autres sauront que je parle d'eux. Ceux là aiment, et diront je à ma place.
La fin Béroul ne pouvait vraiment finir, alors pour finir encore, Thomas dévide son fil douloureux. A la mort des félons, le bonheur des amants n'aura qu'un temps. Malgré les serments ils se revoient, c'est la répétition et c'est l'enfer. Il la prend dans ses bras et à nouveau, avec une sorte d'effet de comique de répétition il doit fuir, mais cette fois-ci en exil. Il est banni de Tintagel. "Tristan est brouillé avec la cour".
Le thème premier de Thomas est la dépression. La dépression constitue avec l'amour les seules thèmes valables en littérature. La dépression n'est pas la mort, puisque la mort il est difficile d'en parler véritablement, à moins de s'engager sur les pas d'Ulysse, Virgile ou Dante d'un voyage aux enfers. Il y a la joy d'un côté, de l'autre la mélancolie, et entre les deux l'ennui. Nous retrouvons Tristan mélancolique en exil, roulant de sombres pensées. Il semblerait qu'il ait du mal à se plier aux règles du fine amor. Il parle seul.
« Iseut ma belle amie, votre vie est fort changeante. Notre amour s'éloigne tellement de nous qu'il n'est que déception pour moi. A cause de vous, je perds joie et plaisir, mais vous, vous les possédez jour et nuit. Je passe ma vie à souffrir énormément et vous menez la vôtre dans le plaisir d'amour. »
Tristan ne peut que constater l'asymétrie d'horizon. "Le seigneur Marc possède le corps d'Iseut. Il en fait ce que bon lui semble." Revenu auprès de son mari, Iseut est comblé, différemment peut-être. « Elle m'a oublié parce qu'elle jouit de lui » rajoute-t-il. Selon cette conception qui pense que les besoins de tendresse, de sexe, d'affection sont des boites que l'on peut combler, qu'il faut remplir comme l'on peut, peu importe qui s'en charge, mais cela peut suffire, et forcément c'est moins amer. Ainsi Iseut avait besoin peut-être de sentir qu'ils continuaient à s'aimer, dans cet espace hors du monde, qui n'existe pas et plus - ni dans le temps ni l'espace -, mais qu'elle avait acté que l'avenir commun n'était plus envisageable. Qu'ils se sevraient doucement, tandis que pas à pas la vie reprenait le dessus.
« J'ai enduré tant de peines et de douleurs que j'ai acquis le droit de m'éloigner. Préserver mon amour ne me rapporte rien. J'ai totalement disparu de son esprit, parce que ses sentiments ont changé ». Seul et en exil, il n'a personne pour le contredire. Il en vient à se demander si elle l'a vraiment aimé. « Qu'elle ait triché ou non envers moi, je ressens durement la séparation. Je sens très bien au fond de moi-même qu'elle m'aime un peu ou pas du tout.». Commence un dialogue avec lui même.
« - Elle n'est pas venu me consoler
- Elle ? Et de quoi ? - De cette douleur.
- Où me trouverait-elle ?
- Là où je me trouve.
- Elle ne sait pas où ni dans quel royaume je suis.
- Vraiment ? Qu'elle me fasse chercher !
- Pour quoi faire ? - Pour alléger ma douleur.
- Elle n'ose pas à cause de son mari.
- A quoi bon alors ! Puisqu'elle n'a pas pu avoir cette volonté, qu'elle aime son mari, qu'elle lui soit fidèle ! ».
Ce serait effectivement une bonne idée.
Perdu dans la salle des images, Tristan craint qu'elle puisse en aimer un autre, "qu'elle ne puisse éviter de prendre un autre amant plus disponible à son désir. Cette pensée l'égare. Cet égarement bouleverse ses sentiments. Il craint qu'elle ne retourne ses sentiments vers le beau Cariado." Tout ceci est un peu laid et Thomas le dit : "souvent il montre un visage agréable à la statue et souvent il lui présente un visage détestable, comme je l'ai dit plus haut. Il agit ainsi à cause de l'amour qui égare ses sentiments." Les notations de Thomas sont froides, factuelles. Nous pourrions l'imaginer réciter l'adieu d'Apollinaire, sans que cela ne soit pour vous étonner. Apollinaire aimait traîner dans les bibliothèques pour lire les vieux ouvrages médiévaux. Il regarde les enluminures, relit une métamorphose d'Ovide, il se promène à travers les siècles. Regarde les obus passés au-dessus de son gourbi. Ecrit une lettre à Lou, de l'autre main se branle. Parle avec Virgile ou Jean de Meung. Il est l'un des seul à faire cela. Nous le croisons partout, il n'est pas du temps.
J'ai cueilli ce brin de bruyère
L'automne est morte souviens-t'en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Souviens toi que je t'attends.
Nous ne pouvons pas vouloir pour les autres, mais nous désirons leur désir, « Si elle n'agit pas comme je le souhaite, faut-il lui en vouloir ? », les gens font ce qu'ils veulent, et nous ne pouvons rien y faire. Il prononce alors le « Je ne veux plus t'aimer » d'Apollinaire à Lou, lettre du 17 mars 1915 : « Je veux renoncer à elle comme elle l'a fait pour moi, si j'en suis capable ». Cette incantation à la volonté - la plus faible des facultés humaines, qu'est ce que la volonté comparer au désir ? Rien - est le signe que sa situation est désespérée. Vouloir avoir la volonté de, c'est la volonté de volonté, vouloir avoir la volonté d'avoir la volonté, et ceci indéfininiment, jusqu'à l'anéantissement. Néanmoins cette volonté de ne plus aimer s'organisera, de la plus basse des façons, par un mariage, avec une jeune fille, parce qu'elle est belle, parce qu'elle a le même nom qu'elle, Iseut aux blanches mains. » A-t-il lu les remèdes à l'amour d'Ovide ? Elle est le mal et le remède. Cessons les diversions. Ici je n'assemble pas, je prends le matériel qui m'intéresse, délaisse le reste.
La mariée s'ennuyait / Et je me calcinais / Etrange été / Je m'en sortirai à la rentrée
Tristan n'est pas Dante et Yseut n'est pas Béatrice. Eux n'ont pas connu charnellement leur dame. Tristan si. Le fine amor est impossible après la chute hors de la grâce. Tristan était chevalier. Pas un littérateur. Son talent, c'est de tuer les géants. Aurait-il écrit ses malheurs, une autre dame en aurait été touché. Le poème de Thomas prend un tour moral. Tristan était preux. Sa mélancolie l'a rendu faible. Sa mélancolie l'a aussi rendu impuissant : il ne peut déflorer Yseut aux blanches mains. Il ne pense qu'à l'autre. Mais Thomas console : « L'autre Yseut soupire dans sa chambre à cause de Tristan qu'elle désire tant. En son for intérieur, elle ne peut penser qu'à une chose, aimer Tristan. En lui se trouve tout son désir. Elle n'a aucune nouvelle de lui. Elle ne sait pas où il est, dans quel pays il se trouve, s'il est mort ou s'il est vivant. » Tristan ne semble pas y croire. Enfin disons que ça ne change rien. Il ne peut le comprendre. Pourtant nous croyons Iseut. Parce que si nous la croyions pas, alors que resterait-il ? Une inconstante ? C'est le seul acte de foi que nous demanderons au lecteur. Qu'ils se sont aimés ; mais qu'ils ont échoué. Elle dit : "Je continue à l'aimer sans répit, hélas il me méprise, et pourtant j'ai peine à me passer de lui." Iseut est trompé par la distance, elle ne le voit plus, s'imagine. Elle n'a plus de nouvelles elle aussi : "Tristan a beaucoup de compagnons dont il est haï et qui ne l'aiment que bien peu". C'est vrai qu'il est un peu seul. Beaucoup se sont détournés de lui. Je continue : "Beaucoup autour du roi Marc, ne l'aiment guère et ne lui portent guère d'estime. Ils cachent à Iseut les bonnes nouvelles qu'ils entendent sur Tristan et répandent partout les mauvaises. Ils ne veulent pas qu'elle entende de bonnes nouvelles parceque la reine les désire trop. A cause de leur jalousie, ils ne lui parlent que des choses qu'elle déteste." Qu'aurions nous pu lecteur désirer ? Que Tristan fut plus valeureux ? Mais être fort ne suffit pas. La saga norroise ne ment pas : au cours de sa vie, Tristan aura terrassé le perfide Morgan, le géant Morholt, le dragon du royaume d'Irlande, les barons félons, le géant Urgan, le géant Moldagog, jusqu'à périr de la lance du chevalier inconnu. Il aurait été redondant de faire plus. Chrétien de Troyes lui accablera davantage Iseut, par la bouche de son personnage Felice. C'est l'histoire que raconte ce qui fut nommé son anti-Tristan, Cligès et la fausse morte. A tort me semble-t-il : l'amour de Tristan et Iseut n'est-il pas déjà un anti-modèle ? Cligès est amoureux de Fenice, qui est amoureuse de Cligès. Jusque là tout se passe bien. Toujours est-il qu'elle s'est marié avec son frère Alis, empereur de Constantinople. Mais par la grâce d'un anti-phlitre qu'elle donna à boire avec son mari, celui-ci pense coucher avec elle mais le rêve seulement : "Il croit la tenir mais il ne la tient. C'est pour néant qu'il se réjouit. Néant étreint, néant embrasse, néant tient et néant accole, néant voit et parle à néant." C'est que Fenice ne veut pas être la femme de deux. "Non, je ne pourrais accepter la vie que mena Yseult. En elle amour trop s'avilit car son corps eut deux possesseurs et elle usa toute sa vie sans refuser aucun des deux. Cet amour ne fut légitime. Le mien est à jamais durable. Ni de mon coeur ni de mon corps jamais mon corps ne sera garçonnier, jamais n'aura deux possesseurs ! Qui a le coeur, qu'il ait le corps ! Que tous les autres soient exclus." Heureuse Fenice qui parviendra à s'échapper de son mari en se faisant passer pour une "fausse morte", et rejoindre ainsi Cligès qui lui proposait de l'enlever, tel Hélène. Mais Fenice a lu Homère, et ne veut pas d'une guerre de Troie. Elle a lu Tristan, et alors ne voulu pas de cela, pour le bonheur de Cligès. Iseut n'a pas lu Cligès, pour le malheur de Tristan. Après tout Fenice s'y serait peut-être fait, tout comme Iseut. Mais Fenice n'irait pas jusqu'à croire qu'Iseut aima Marc.
Folie Tristan
Je veux tout réécouter / Vaguement brisé / Sur la plage alcaline
Tristan sur la plage, amant mourant. Thomas développe ensuite le dispositif des affinités électives de Goethe : « Un étrange amour unit ces quatre personnes : chacun en retire peine et douleur et tous vivent dans la tristesse. » Pour ne pas avoir obéi aux commandements d'amour tous périssent. Du moins Goethe le prétend. Tristan n'y croit pas « Car si dans son coeur elle m'aimait davantage, elle trouverait un moyen de me réconforter. ». Elle le ferait chercher. Thomas semble vouloir consoler Tristan. La consolation de la mélancolie de l'amant exilé est bien tout le propos de son Roman de Tristan. La mort d'Iseut peut-être lu à cette lumière là. Elle vient justifier et sauver ce qui ne serait autrement qu'une pauvre histoire. Pour les anciens il en était d'ailleurs ainsi. Nous lisons les propos le sermon à la reine de Bohort, dans la mort d'Arthur : "Dame que dire ? Je n'ai jamais vu un noble coeur aimer longuement d'amour sans être finalement trahi." Et le voilà qu'il déroule la liste des hommes trahis : David, Samson le fort, Hector Achille et Pâris. Et Tristan. "De notre temps même, il n'y a pas encore cinq ans qu'est mort Tristan, le neveu du roi Marc, qui aima si fidèlement Yseut la Blonde, que jamais sa vie durant il ne commit la moindre faut à son égard. Que dire de Plus ? Jamais un homme ne s'est profondément attaché à une femme sans être trahi par elle et en mourir." C'est Tristan le protagoniste de l'histoire et Tristan seul. Nous parlons d'ailleurs du Tristan de Béroul, du Tristan de Thomas. Ce n'est que lorsque Bédier réécrit l'oeuvre que son titre devient Tristan et Yseult. Cette réécriture consiste en cela : amener à penser qu'ils sont liées, éternellement, d'où la sur-représentation de la fatalité de la mort amoureuse.
Si nous pouvons douter de la mort par chagrin d'Iseut pour un homme qu'elle n'a pas vu ni même cherché à voir pendant dix ans, la mort de Tristan est quand à elle certaine. Tristan est un chevalier, il fut déjà blessé plusieurs fois. Banni du monde amoureux, il retourne à sa vie d'avant, mais sans allant. Il engage un autre combat, il est blessé. Il vit une vie de chevalier, dés lors c'est inévitable. Et pour la troisième fois il est empoisonné, il nécrose, pour la troisième fois son corps gonfle, ses plaies se font puantes. Mais cette fois Iseut n'est pas là pour le soigner. Nous avons besoin de soins médicaux. Il meurt, et mort raconte le mythe, elle vient enfin, mais trop tard, lui ne le saura jamais. Elle meurt de chagrin unit à son corps mort, « bouche contre bouche, corps contre corps ». L'espérance que nous serons un jour consolés. Sommes-nous obligés de croire à cette fable de consolation post mortem ? C'est le rêve de Tristan. C'est le nôtre aussi. Que la Dame au gentil coeur soit aussi la Dame compatissante. Les deux figures réunies en une seule : l'une comme objet d'amour, l'autre pour en soigner l'amer. Je pourrai achever cette traversée par le LiebensTod « Mild und leise wie / er lächelt », mais pour en finir encore, pour en finir avec la tristesse, Slayer me semble plus adéquat : « Come and die with me forever / Share insanity »


