mardi 1 juin 2021

L'amour amer ::: Trois romans de Tristan



 Une voix lointaine émergeant du bruissement des âges, celle de Thomas chantant le Roman de Tristan : « … su le secret... s'en aperçoit ainsi... car celui-ci la touchait... pour réconforter... il y a en mer... ». Intermittente, incomplète, presque inaudible, nous en saisissons des bribes, la bande est corrompue. «... le teint blême... la couleur… faire de l'amour… captive et enfermée... » une autre voix maintenant, celle d'Iseut, elle dit et nous l'entendons à peine elle aussi : « … me tient si fort… réjouir le coeur… sur la mer… que fut l'amour… si amer… ». Puis le manuscrit prend consistance et nous voici en compagnie des deux amants, sur le bateau de retour vers la terre du roi Marc, à qui est promise Iseut. Ils sont dans leur bulle et s'aiment et Tristan répond, « et pourtant je ne ressens pas ce mal comme étant amer ; il ne provient pas non plus de la mer, c'est l'amour qui est la cause de mes souffrances, et c'est en mer que l'amour s'est saisi de moi. » Thomas note : « s'il avait pu faire à sa guise, il n'aurait pas revu la terre avant longtemps ; il aurait préféré faire l'amour avec Iseut sur les flots et voir poursuivre son plaisir. » Mais la terre est en vue, ils accostent, les problèmes commencent. Le fragment de Thomas s'interrompt là. Pour la suite, il faut se tourner vers Béroul.

Ce qui est inaudible là, perdu en suspension, c'est le mythe. Et les paroles que nous entendons sont l'écriture du mythe. Cette écriture du mythe est le fait d'une personne, qui signe et se présente, et montrant l'envers de cette écriture dis « je » :  « Seigneurs ce conte est fort divers, c'est pourquoi je l'unifie par mes vers, et raconte uniquement ce qui est nécessaire ». Thomas revendique une expertise, « des histoires de Tristan, il y a des versions différentes, j'en ai entendu plusieurs. Je sais parfaitement ce que chacun raconte et ce qui a été couché par écrit ». De même Béroul écrit, pour défendre sa version, « Les conteurs qui sont vulgaires, disent qu'ils ont fait tuer Yvain ; ils ne connaissent pas l'histoire dont Béroul se souvient mieux. » Thomas n'hésite pas à insérer de longs commentaires psychologiques à la première personne. Il n'y a que des récits subjectifs de Tristan, prononcés de voix humaine. Elles troussent les événements en des sens divers, n'hésitent pas à intervenir, donner son avis. Bédier, puis Wagner le racontera dans la tonalité romantique et morbide du Tristan moderne. Prenons le temps de décrire ce qui nous en est parvenu. De Béroul reste toutes les aventures de Tintagel auprès du roi Marc. De Thomas le fragment précédent l'arrivée à Tintagel, puis le roman de l'exil et de la mort de Tristan. Bédier, début 1900, compile toutes sources, et donne un rendu exhaustif du mythe, depuis l'enfance de Tristan jusqu'à sa mort, sous influence wagnérienne, apothéose du Tristan romantique.


Nous commentateurs modernes sommes souvent enclin depuis notre hauteur orgueilleuse à prendre les anciens pour de parfaits imbéciles, incapable de la moindre distance par rapport au mythe, à la légende. Pour peu ils nous paraissent des enfants, avec leurs histoires de dragons et de géants. Et nous voyons par exemple René Girard donner des leçons d'intelligence à Sophocle, René Girard qui brûlerait de prendre sa pelle pour déterrer le grand tragique, et lui expliquer sa propre pièce. Comme si Sophocle n'avait pas compris son Oedipe, qu'il n'en avait pas saisi le mythe, aveugle qu'il est tel son propre héros. Or non seulement Sophocle a écouté le mythe, il l'a compris, mais nous l'a rendu selon son intelligence. Pour qu'un homme tel que René Girard puisse un jour être amené à le comprendre. Il en est de même avec Denis de Rougemont dans son commentaire sur Tristan, L'amour et l'Occident, venant faire la leçon à Béroul et Thomas. Le titre est emphatique et le propos ne l'est pas moins. Mais qu'est ce que L'amour et l'Occident, si ce n'est une réécriture de Tristan : non sous forme romanesque, mais sous forme d'essai. Mais « Béroul se souvient mieux. »


Le Tristan de Rougemont

La thèse de Denis de Rougemont, du moins dans sa première présentation, consiste en ceci : le roman de Tristan est une glorification de l'adultère. Ce à quoi Rougemont oppose le mariage. Se met ensuite en place son dualisme Eros et Agape, passion et amour, pulsion de mort et pulsion de vie, qu'il déclinera jusqu'au délire. Passion « dangereuse pour la vie de la société ». Apologie de l'adultère, « le Roman de Tristan ne manque pas une occasion de rabaisser l'institution sociale, d'humilier le mari ». La félonie et l'adultère « sont excusés, et plus qu'excusés, magnifiés comme exprimant une intrépidité à la loi supérieure du donnoi, c'est à dire de l'amour courtois. » Or, Tristan et Yseut ne s'aiment pas, chacun aiment l'amour, c'est l'amour de l'amour. Car seul l'obstacle permet d'entretenir leur passion, alors que la vie conjugale la condamnerait à court terme dit-il. En vérité, ce n'est même pas l'amour de l'amour, mais l'amour de la mort qui anime ces personnages. « Sans le savoir, les amants malgré eux n'ont jamais désiré que la mort ! ». Cette pulsion de mort se serait emparée de toute la société. « Incidemment, nous avons indiqué qu'un tel amour n'est pas sans lien profond avec notre goût de la guerre. » Nous accédons au deuxième étage de la fusée, celle qui emmène Denis de Rougemont loin, loin, loin. Non seulement le Roman de Tristan sape les fondement même de la société et de la morale - « nous sommes parvenus au point de désordre social où l'immoralisme se révèle plus exténuant que les morales anciennes » - mais appliqué à la politique, il conduit directement au totalitarisme, à Hitler, qui est une passion de mort. « Le but réel, tacite, fatal, de ces exaltations totalitaires est donc la guerre, qui signifie la mort » pouvons nous lire dans le chapitre « La passion transportée dans la politique », certainement écrit par Rougemont écoutant à plein volume le Liebestod de Wagner.


Il y a dans la thèse de Rougemont un troisième étage à son délire, dont j'hésite quelque peu à parler, et qui semble n'avoir qu'un interêt quand à ce que la folie peut inspirer aux hommes et qui place l'amour et l'Occident parmi ces grands livres délirants, dont le délire même constitue une exaltante aventure intellectuelle limite. Lui même hésite longuement à se lancer. Il l'évoque du bout des lèvres dés les premières pages, mais sans le nommer clairement ; « cette littérature de la passion, cette publicité qu'on lui fait, cette « vogue » d'allure commerciale de ce qui fut un secret religieux... ». Ce qui intéresse fondamentalement Rougemont en réalité, ce ne sont ni ces histoires d'adultère, ni la question politique. Tant tout découle selon lui d'un problème religieux. Il y a en occident selon lui « deux religions qui se disputent l'occident ». L'une relève d'Agape, c'est la religion chrétienne. Et l'autre d'Eros, c'est à dire la passion de mort, l'anéantissement physique dans un amour absolu : le catharisme. L'amour courtois, les troubadours ? Des Albigeois. Ne sont-ils pas de Toulouse. Dante, un cathare marranisée et sa Divine Comédie une apologie du catharisme, autrement dit une hérésie catholique. Il faut lire les interprétations délirantes d'Eugene Aroux, cités plusieurs fois par Rougemont, de son Dante hérétique, révolutionnaire et socialiste, ouvrage à la hauteur de ce qu'en promet son titre. Ainsi si dans la Comédie, Stace est présenté comme originaire de Toulouse, alors que Dante ne pouvait ignorer qu'il fut romain, c'est bien entendu en signe d'allégeance aux Albigeois. Et, puisqu'il prend le relais de Virgile pour guider Dante vers Béatrice, cette allégeance ne pouvait signifier qu'une chose : le chemin vers la contemplation du vrai Dieu passe par le catharisme. Et le reste à l'avenant. Et ce jusqu'à Hitler donc. Lisons ses « Premières conclusions », que je donne, majuscules comprises. « L'amour passion, glorifié par le mythe fut réellement au XIIème siècle, date de son apparition, une RELIGION, dans toute la force du terme et spécialement UNE HERESIE CHRETIENNE HISTORIQUEMENT DETERMINEE. D'où l'on pourra déduire : 1. Que la passion, vulgarisée de nos jours par les romans et par le film, n'est rien d'autre que le reflux de l'invasion anarchique dans nos vies d'une hérésie spiritualiste dont nous avons perdu la clef. 2. Qu'à l'origine de notre crise du mariage il n'y a pas moins que le conflit de deux traditions religieuses. » Il s'agit de sauver son âme.


Ces détours par Rougemont pourrait paraître fastidieux - bien qu'à titre personnel je trouve ça très amusant - et en reporter de si larges extraits inutile. Mais au moins on ne pourrait me suspecter de tronquer et monter les propos. Rougemont s'enflamme, il hurle en caps lock, il est drôle. Et son ambition est triple : une refondation entière de la société, à la fois sur le plan social - le mariage, politique - la paix, et la religion - le catholicisme -, à partir des préceptes du vrai amour. L'Agape, le vrai Dieu, la paix du Christ. Je doute que les jeunes gens amoureux, peut-être étudiants en lettres, se doutent en achetant ce volume, conseillé et vanté comme comme étant un classique par les officines du bon goût culturel, qu'il s'agisse d'une apologie du mariage catholique. Ecrite sur un ton d'inquisiteur espagnol, véritable croisade des Albigeois en littérature, condamnant au bûcher une bonne part de la littérature, « littérature d'adultère ». Manuel dogmatique de chasse aux hérétiques : Pétrarque y passe, Dante aussi, tous les troubadours, et même Stendhal, Wagner. Urfé ! Ils sont partout : « En détruisant matériellement cette religion, l'Eglise romaine la condamnait à se propager sous la forme la plus ambigüe et la plus dangereuse. Traquée, refoulée et désorganisée, l'hérésie ne devait pas tarder à se dénaturer de milles manières. » Et si ils n'en ont jamais parlé, c'est donc qu'ils le dissimulent le mieux. Et qu'ils sont donc d'autant plus dangereux. C'est le paradoxe de l'inquisiteur.


Dans l'amour courtois Rougemont lit la doctrine cathare, qu'il interprète comme étant refus de la création et donc refus de la chair, et visée d'un au-delà, dans laquelle se projetterait la Joy des troubadours, que l'on ne pourrait atteindre que dans l'union mystique avec l'autre dans la mort. « La condamnation de la chair, où certains croient voir aujourd'hui une caractéristique chrétienne, est en fait d'origine manichéenne et « hérétique ». A partir de là se déchainent les imprécations : « ces châteaux sont des foyers connus de l'hérésie » … « la Loba, qui fait partie du groupe des hérétiques » … « Peire d'Auvergne fit pénitence ? Preuve de plus qu'il fut hérétique ». Dans cette relecture dogmatique de toute notre histoire littéraire à l'aune de cette obsession anti-manichéenne - le catharisme est un manichéisme, opposant la matière à l'esprit -, Rougemont fait lui même preuve d'un manichéisme certain, comme lorsqu'il parvint à réduire l'ordre du monde à cet affrontement millénaire et secret entre Albi et Rome. Ces digressions semblent nous emmener loin de notre sujet, et pourtant. Ce qu'écrit là Rougemont n'est-il pas le roman de Tristan du siècle passé ? Une réécriture du mythe d'un certain point de vue morale, et catholique (mais cet aspect peut aisément être biffé). Méfiez vous de la passion nous dit-il. La passion c'est la mort. L'amour idéal méprise la chair. C'est l'amour de l'amour. L'Eros c'est la guerre. Le mariage c'est la paix. Nous avons là notre Tristan bourgeois, qui est lui-même une réaction au Tristan romantique. C'est bien entendu une certaine doxa romantique - romantisme dégénérée -  que prend Rougemont dans sa ligne de mire. L'un et l'autre se sont bien trouvés, tous deux aussi exalté. Comme sur tout forum : chacun trouve son antagoniste, situé tout juste à son niveau de stupidité. En l'occurence l'adversaire de Rougement est la mauvaise littérature sentimentale. Que chacun puisse comprendre l'autre, et l'estimer suffisamment comme adversaire pour mener la dispute. Alors la rage prend l'un et l'autre, aucun n'étant suffisamment fort pour triompher de l'autre. Et nous les voyions s'empoigner, parfois des années, sans que jamais le combat ne tourne à l'avantage de l'un ou de l'autre. C'est qu'ils sont jumeaux. C'est comme si chacun parlait à soi même, cet autre dont on veut absolument faire taire la voix, parce qu'on l'entend en soi. Pourquoi donc Rougemont a-t-il écrit toutes ces pages ? C'est comme s'il essayait de se convaincre lui même de la bêtise de la passion. Qu'il ressent pourtant, et contre laquelle il lutte comme avec le mauvais ange.


La réécriture du mythe du Tristan par Rougemont était une réaction à celle de Richard Wagner. Il s'agit donc d'une distorsion du mythe, écrite à partir d'un mythe déjà infléchi vers le romantisme. Voilà comment le mythe est connu aujourd'hui : il n'en reste qu'une version assourdie. Nous avons à nous débattre entre la glorification du Liebestod d'un côté, et la condamnation de cette attitude. Voilà la dichotomie dans laquelle nous place ces échos du mythe aujourd'hui. Dichotomie infernale car stérile, infernale car enfermé dans le dialogue stérile de ces deux positions retranchées, jusqu'à contaminer les paroles des amants, l'un se plaisant à lancer à l'autre, sans retour, ah mais donc c'est l'amour que tu aimes. Revenir à Tristan, écrire Tristan pour notre génération reviendrait à arracher ces masques, afin de retrouver une parole capable de nous parler et d'être féconde. Et pour cela bien sûr, revenir aux sources. Nulle culte de l'origine ici ; ce Tristan des sources doit dialoguer avec ses doppelganger ultérieurs. Mais simplement lever un certain nombre d'erreurs sur le texte même de Béroul, de Thomas, qui ont cheminé vers ça. Un culte de la mort chez Béroul ? Nulle part. Une condamnation de la chair ? Aucune trace. Ils passent leur temps à faire l'amour. Il ne s'agit pas d'un amour courtois, il n'y a pas de sublimation de la chair dans les vers. Une glorification de l'adultère ? Rougemont ne semble pas avoir perçu chez Thomas l'avertissement moral. Une fable sur les dangers de la passion : lisez donc à quoi vous vous exposez si vous empruntez ce chemin. Enfin surtout si vous refusez de suivre le chemin jusqu'au bout. Nous délaissons sans peine les considérations courtoises de Béroul ou Thomas. Rangeons sans peine les éléments merveilleux, les histoires de dragons au rang d'enfantillage. Il faut en faire de même avec les atours romantiques qu'un Bédier a déposé sur le mythe, ou catholique de Rougemont. Une fois débarrasser de ces scories, nous pourrons accéder véritablement au mythe.


Le Tristan de Bédier

Bédier fut l'auteur d'une très célèbre réécriture de Tristan, qu'il para de tous les atours du romantisme fin de siècle finissant. Il commence son ouvrage ainsi : « Seigneurs vous plaît-il d'entendre un beau conte d'amour et de mort ? » Tout son apport au mythe se situe là, dans cette juxtaposition des thèmes de l'amour et de la mort. Et il n'y va pas léger. La scène du philtre rejoue les cordes wagnériennes. « Iseut, amie, et vous Tristan, c'est votre mort que vous avez bue ! » gémit Brangien.  « Par mon crime, dans la coupe maudite, vous avez bu l'amour et la mort ! » Ce à quoi Tristan répond : « Vienne donc la mort ! ». Ainsi les prémonitions de Brangien sur le cruel destin qui leur sera donné, à savoir un amour impossible, une souffrance inextinguible, cela est voulu pour son terme même, avec un certain panache. La mort devient la finalité. Elle l'est certes de toute vie. C'est que Bédier écrit Tristan depuis cette fin connue de tous, et fait du personnage mythique même un homme intoxiqué par son propre mythe, un Tristan qui aurait trop lu de romans, trop lu Tristan. Or Tristan est innocent. Tristan n'a jamais lu la fin, il n'a pas su qu'Iseut vint mourir auprès de lui. Nulle penchant mortifère n'est relevé par Thomas, nulle anticipation de ce qui sera le destin de cet amour. Si les amants pressentent que le breuvage leur conférera à la fois l'amour et l'amer, ils ne font preuve d'aucun fatalisme. Tristan est un chevalier, Yseut est une femme intelligente, et ils emploieront toute leur énergie à la consommation de leur amour. Et si nous souhaitons les approcher, suivons leurs pas, ne les attendons pas venir d'où nous savons qu'ils viendront périr.

Mais je ne cacherai ma profonde affection pour ce Tristan exalté, adolescent dans la mélancolie, Wagner le plus gothique d'entre nous.






Le Tristan de Béroul et Thomas

Pyromane au coeur brisé / S'évade avec femme au foyer"

Nulle ne vient à Tristan par hasard. Le roman de Tristan appelle ceux à qui il est adressé par Thomas même : « J'ai rassemblé des contes et des vers. J'ai agi ainsi pour offrir un modèle et pour embellir l'histoire afin qu'elle puisse plaire aux amants, et afin qu'ils puissent, en certains endroits, se souvenir d'eux-mêmes. » Un modèle de vie donc, il s'agit encore de répondre à la question du comment vivre, ce questionnement morale là. Que dois-je faire, moi qui suis perdu ? Perdu dans la forêt, tel Enée, tel Dante, tel Robert Smith. Perdu au sens moral, c'est à dire ne savoir vers où guider ses pas. Le roman de Tristan est une topographie de la passion amoureuse, peinte des innombrables passions vécues depuis les siècles, et rassemblées tels des métadonnées, vers et contes cousus ensemble, c'est le livre, et ce livre est une carte. Cette carte est un guide, permettant une approche prospective, mais aussi de se souvenir d'eux mêmes, « en certains endroits ». Elle peut-être lu dans un sens comme dans l'autre, depuis son commencement comme depuis sa fin. Et donc à rebours permettre la réalisation de l'objectif ultime de Thomas, ultime vers, « Puissent-ils y trouver une consolation envers l'inconstance, envers le tort, envers la peine, envers la douleur, envers tous les pièges de l'amour ! ». Consolation est le terme essentiel. Et chez Thomas comme chez Bédier, cette consolation n'est destinée qu'aux amants : « Seigneurs, les bons trouvères d'antan, Béroul et Thomas, et monseigneur Eilhart et maître Gottfried, ont conté ce conte pour tous ceux qui aiment, non pour les autres. » Pas pour les autres, c'est à dire pas pour Denis de Rougemont, dont le livre lui-même est une consolation, mais pour ceux qui n'aiment pas. Et qui peuvent néanmoins se dire, ces amants là sont dans l'erreur, ils se trompent eux-même. Ils aiment l'amour, mais nous sommes l'amour, nous. Qui sommes vrais chrétiens. Et accessoirement ils disent : il faut défendre la société contre la passion déstabilisatrice. Denis Rougemont console les mariés, il console les cocus aux oreilles d'âne ayant vus leurs femmes partir avec un autre, en toute folie. Or Rougement a tort. La passion n'est ni bonne ni mauvaise, elle est. Thomas, Béroul et Bédier sont du côté des amants, tandis que Rougemont lui est du côté du roi Marc. Et peut-être même plus précisément de celui des barons félons. Marc en effet est injustement traité par Rougemont. Il n'est pas seulement le mari trompé. Il aime Iseut, et cela tous les textes l'attestent. Il l'aime follement et en lui se joue le conflit entre l'amoureux et le roi, entre le coeur et l'ordre. L'amoureux doit tout passer à Iseut, mais le roi doit maintenir l'ordre social. Il est le garant du royaume. Tantôt il veut la brûler, emporté par la colère, puis aussitôt il l'absout et semble prêt à croire à la fable de la chasteté que lui chante Iseut. Ce sont toujours les « barons félons » - selon le terme de Béroul - qui poussent le roi à agir contre Tristan. Bédier invente une motif psychologique, la jalousie, pour expliquer leur comportement. C'est à mon avis une diversion inutile. Chez Béroul, ils ne sont obsédés que par l'ordre, et le péril que constitue cet amour illicite. Ils disent au roi : « Sire, si vous n'en tirez pas une âpre vengeance, vous n'avez aucun droit de régner, assurément. » Les barons sont Denis de Rougemont. Pour Rougemont, le fait qu'il soit qualifié de « félons » par Béroul constitue un grief central. « Comment ces poètes du XII ème siècle peuvent-ils nous présenter tel un modèle de chevalerie ce Tristan qui a trompé son roi par les ruses les plus cyniques ; ou telle une vertueuse dame cette épouse adultère, et qui ne recule même pas devant un astucieux blasphème ? Pourquoi traitent-ils au contraire de « félons » les barons qui défendent l'honneur de Marc ? ». C'est à dire que lisant Tristan, Rougemont est davantage choqué par l'adultère que par les manoeuvres des barons pour les brûler vifs. Pour l'honneur ? Le roi Marc n'en a que faire. Il est Tristan en miroir. Lui-même place son amour pour Iseut au-dessus de toute considération morale ou d'estime de soi, et son royaume n'est rien comparé aux yeux d'Iseut. Pathétique roi Marc ! Mais bienheureux aussi puisque c'est lui qui remporte la partie. Toujours il se repend de s'être emporté contre elle. C'est que toujours lui aussi espère pouvoir reprendre son coeur. Le nain Frocin qui par sa magie et sa ruse comptait surprendre les amants, son sort est réglé rapidement. « « Vraiment il n'en plus pour longtemps à vivre. » Il tire son épée, décapite le nabot. » Marc préfèrerait ne pas savoir. Félons à Tristan, les barons le sont. Félons à Marc puisqu'ils se rebellent contre lui. Loyal à l'ordre de ce monde bien sûr, mais cet ordre est injuste, et Dieu n'est pas de leur côté. « Iseut ma dame, Dieu qui ne trompa jamais personne nous a accordé une grande grâce, quand il vous a permis de conclure cet entretien » leur dit Brangien. Les miracles se multiplient. L'évasion de Tristan : « Tristan saute ; le sable était meuble. Tout le monde est agenouillé dans l'église. Les gardes l'attendent à l'extérieur mais en vain. Tristan s'enfuit. Dieu a eu pitié de lui ! ». En réalité les barons sont félons devant Dieu, devant sa volonté qui est Amour. Est-ce un message gnostique, cathare ? Je ne pense pas. Maintenant avoir Dieu avec soi ne règle pas tout. Il ne semble pas avoir la main sur tout en ce bas monde. Et suivre l'Amour, c'est à dire sa volonté, face au monde buté, peut se révéler douloureux. C'est ce que conte le roman de Tristan.

Nous naissons dans un monde buté. Une toile de lois, une nasse d'alliances. Il a déjà son Dieu, déjà son roi. Nous même sommes engagés dans des loyautés. Dont l'amitié n'est pas la moindre. Et lorsque nous naissons à l'amour dans ce monde buté dans lequel nous sommes nés, c'est comme arracher la chair à des entraves d'acier. Nous sommes nous-même butés, partie du monde que nous sommes, bien lourds, tout empierrés. Ce sont dans ces circonstances que le philtre est bu. Rougemont note avec acuité que l'amour heureux n'a pas d'histoire. Je crois surtout que les heureux ne lisent pas de romans. C'est par défaut de public qu'il ne s'en écrit pas. Les malheureux sont plus nombreux.


L'amour lui-même ne prête pas à grand discours. Chrétien de Troyes le dit en une phrase : « Et leurs yeux se rencontrèrent ». Il n'y a rien de plus à en dire. Seulement ce regard heurtera l'ordre du monde, comme un crâne heurtant le sol.

Rougemont prétend que c'est l'obstacle qui fait la passion. Que sans lui, celle-ci s'éteindrait, et que donc il y a de la part des amants une volonté, au minimum inconscient de les multiplier. C'est une opinion de notre époque. Plus souvent c'est la passion qui fait l'obstacle. Est-ce seulement l'interdit qui motive les deux amants ? Précisément pour Tristan un goût pour la trahison, celle de sa loyauté du roi Marc, enfin pour Iseut un penchant pour l'adultère ? C'est maintenant qu'il faut en juger sur pièce, sur le texte, sur le mythe même.


Tristan est un chevalier du V ème siècle. Il est un bon chasseur, un grand guerrier et il sait jouer de la harpe. Mais aussi il est jeune, et ne sait certainement pas lire. Nous ne l'imaginons pas intoxiqué de romans. S'il a entendu les trouvères, certainement chantaient-ils des exploits chevaleresques. L'amour courtois, né 600 ans plus tard, n'est pas encore né en langue d'oc. A-t-il lu Ovide et son art d'aimer, ou l'Enéide ? Les romains ne sont jamais allés jusqu'en Irlande, où Tristan a été élevé. Il est le fils de Rivalen et de Blanchefleur, soeur du roi Marc. Rivalen meurt avant sa naissance, tandis que Blanchefleur en meurt de douleur, comme si de Blanchefleur ne pouvait naître que la douleur « Fils, lui dit-elle, j'ai longtemps désiré de te voir ; et je vois la plus belle créature que femme ait jamais portée. Triste j'accouche, triste est la première fête que je te fais, à cause de toi j'ai tristesse à mourir. Et comme ainsi tu es venu sur terre par tristesse, tu auras nom Tristan » (Bédier). Il naît sous le signe de la mélancolie.


Tristan est « le plus fort ». « A le voir si noble et si fier, large d'épaules, grêle des flancs, fort, fidèle et preux ». Nous pensons à Enée, décrit par Virgile ainsi :  « Enée resplendissant, illuminé. Face, épaules d'un Dieu. » Il rejoint la cour du roi Marc. Lorsque le Morholt vient prendre son tribut sur la Cornouailles, lui seul se dresse et prend les armes. Le tribut c'est trois cents enfants. Il vainc le Morholt, qui est l'oncle d'Iseut. Il sauve les enfants. « De ce jour, Iseut la Blonde apprit à haïr le nom de Tristan de Loonois. » L'affaire commence donc difficilement. Tristan de son combat est blessé mortellement. Sa face est gonflée, ses traits déformés par la douleur, son corps est puant du poison du Morholt. Il part sur une barque sans voiles ni rames et se laisse dériver, seulement muni d'une harpe. Il chante et cela soulage sa mélancolie. Il est recueilli par Iseut, qui sans connaître son nom le soigne. Iseut est médecin, ou sorcière. Elle est charmé par la harpe de l'étranger. Un jour à la cour du roi Marc un rossignol apporte un cheveu d'or. Le roi Marc dit, c'est la femme à qui appartient ce cheveu que je veux. Bédier prétend qu'il veut ainsi gagner du temps, il ne veut pas se marier. Tristan reconnaît le cheveu d'or et part chercher Iseut. Un exploit encore, un monstre terrassé, sans compter sa joli voix. Et puis les épaules, les bras. Elle l'aime. Mais lui la dédaigne et souhaite la rendre au roi Marc. Elle est vexée, et puis il a tué son oncle. Nous nous retrouvons à nouveau dans la nef. Iseut n'est pas encore marié à Marc, seulement promise, Tristan lui est son vassal, «... le teint blême... la couleur … faire de l'amour … captive et enfermée... ». Il aura fallu tous ces prolégomènes pour dégager la suie qui obscurcissait le mythe, mais nous y voici. Nous pouvons désormais en écrire la topographie.


L'enamourement a lieu sur le bateau qui les emporte, le philtre en est la métaphore mystérieuse, l'affleurement au texte, sa manifestation en littérature. Ils boivent et alors s'aiment. Et toujours ils diront, nous sommes innocents, c'est à cause du philtre, et même Iseut dira - Béroul rapporte - « Il ne m'aime et je ne l'aime qu'à cause d'un breuvage que j'ai bu et qu'il a bu. », ou « encore je ne l'aime pas ». Tristan saura s'en souvenir plus tard. Le philtre étant la métaphore de l'amour - sa manifestation en littérature -, nous avons à faire là à une tautologie : ils ne s'aiment que parce qu'ils s'aiment. Leurs propos peuvent paraître contradictoire. Tristan ajoute, je ne l'aime qu'à cause du philtre, mais je ne peux me séparer d'elle. Les commentateurs ont pu voir là une sorte d'effet artificiel. Au contraire, c'est ce qui pouvait être dit de plus juste. Il n'y a pas de cause à l'amour, en dehors que l'amour lui-même, pure création, qui par là échappe à l'ordre mécanique du monde. Ils n'ont pas de raisons de s'aimer : ni royaume, ni mariage, ni promesse. « Et leurs yeux se rencontrèrent ». Guillaume de Lorris écrira dans son Roman de la Rose : « Le Dieu d'Amour banda jusqu'à l'oreille qui était d'une force prodigieuse et tira sur moi de telle façon qu'à travers l'oeil il m'a planté la flèche toute raide dans le coeur ; un froid me pénétra alors ». Nous ne savons rien de l'enamourement de Tristan et Iseut. Béroul ne le dit pas, du moins le manuscrit est perdu. Chez Thomas il ne reste que cette parole étouffée «... me tient si fort... réjouir le coeur... sur la mer... », qui surgit juste après la scène, en écho à l'indicible. Comme si l'enamourement avait été si violent que toute parole avait été impossible, toute écriture terrassée. Reste ce point aveugle du mythe, la scène manquante, ce moment que nul ne put transmettre, et que les suivants n'ont pu que reconstituer. Elle ne fut pas écrite, ni pensé, simplement vécu. Lorsque nous consultons nos archives, il n'y a rien, c'est un épisode muet, ce qui se produit ensuite est tentative de la combler.


Le récit de Thomas commence, et nous sommes dans la bulle amoureuse des amants, c'est un bateau, qui vogue sur la mer, et s'apprête à rejoindre les Cornouailles, c'est à dire à éclater. C'est pourquoi ils parlent d'amour amer. Pour l'instant ils ne sont pas encore découvert, et donc entrés dans le jeu adultère. Mais ils savent que la fin de cette parenthèse est proche : voilà l'amer. Quand à l'amour, ils s'en repaissent de tout leur soul. Thomas : « Ils expriment leur désir et leur passion l'un à l'autre, ils s'embrassent, ils s'enlacent et s'abandonnent au plaisir (…) Avec joie et volupté ils assouvissent leur passion dans l'intimité aussi souvent qu'il leur est possible, jour et nuit. » Ils parlent d'amour déjà : « Le mal que je ressens » dit Iseut, « me remplit en effet d'amertume, mais il ne s'agit pas de nausée, c'est un mal qui m'étreint le coeur, et j'en suis oppressée. Cette amertume (cet amour) a comme cause la mer (l'amour), et elle a commencé après que je suis montée à bord. »


Nous voyons les amants jouirent âme et corps : amour idéalisé ? Matière condamnée ? Non. Il le sera, idéalisé, lorsque les corps seront séparés, par nécessité, mais nous constatons déjà que toute dualité est absente de leurs élans : « aussi souvent qu'il leur est possible ».






Du haut du mat / La vigie me crie terre

Tristan aurait préféré ne jamais revoir la terre, mais la voici qui revient et qui frappe. La nef porte une voile à ses couleurs, et avant même qu'ils aient accosté, Tristan est repéré, le roi arrive, et tout s'enchaîne si vite qu'il n'a pas le temps d'agir. Accaparés par leur passion, ils n'ont pas médité leur fuite. C'est que ce lieu n'est pas encore celui des ruses, des dissimulations. Le mariage a lieu, et parce qu'elle n'est plus vierge, Iseut demande à sa fidèle servante Brangaine de prendre le lit à sa place. Le roi déflore Brangaine pensant posséder Iseut. Iseut si astucieuse lorsqu'il s'agit d'aimer. Comparer Iseut à la cruche de Belle du Seigneur. Désireuse de faire disparaitre tout témoin de ses manoeuvres, Iseut envisage même de faire tuer Brangaine. Elle change d'avis et dit à ses serfs : "Fils de pute, amenez-moi ici tout de suite la jeune fille, et je vous affranchirai aujourd'hui même."Cette substitution nuptiale permettra à Iseut de se défendre sous l'arbre où les épie Marc, par un premier serment à double sens. L'un pour le monde, l'autre devant Dieu. Le voici relaté par Bédier : « Mon seigneur croit que je vous aime d'un amour coupable. Dieu le sait pourtant ! Jamais je n'ai donné mon amour à nul homme, hormis à celui qui le premier m'a prise, vierge, entre ses bras. » Parjure à la face du monde, déclaration à son amant. Bien entendu Rougemont s'en étrangle : félonie ! Elle réitèrera l'astuce lorsqu'elle décidera de retourner auprès de son mari, après leur escapade de trois ans dans la forêt du Morrois. Elle convoquera alors à la fois la cour de Cornouailles, celle du roi Arthur et les reliques saintes. Demandant à Tristan déguisé en lépreux, elle montera sur ses épaules afin de traverser le mâle pas, un gué marécageux, devant tous. A la suite de quoi elle jurera, et cette fois ci c'est Béroul qui raconte, et c'est un peu plus salé : « Seigneurs, par la grâce de Dieu, je vois ici les reliques saintes. Ecoutez donc ce que je jure et ce dont j'assure le roi ici présent : avec l'aide de Dieu et de saint Hilaire, je jure sur ces reliques et cette châsse, sur toutes les reliques qui ne sont pas ici et celles de par ce monde, que jamais un homme n'est entré entre mes cuisses, sauf le lépreux qui se fit bête de somme pour me faire traverser le gué et le roi Marc mon époux. J'exclus ces deux là de mon serment mais je n'en exclus pas d'autre. Mon serment n'est pas valable pour ces deux personnes : le lépreux et le roi Marc mon époux. » Marc pardonne encore. Il comprend mais accepte tout. Bédier dans sa version euphémise, il lui fait dire : « je jure que jamais un homme ne m'a tenu entre ses bras, hormis le roi Marc mon époux, et le pauvre pèlerin qui tout à l'heure s'est laissé choir devant vos yeux. » Voilà comme la prude bourgeoisie 19ièmiste met le mords aux anciens. Et c'est valable de façon tellement éclatante pour les traductions des latins, des satires de Juvénal, ou des épigrammes de Martial, où les mentules disparaissent dans les trois points de suspension d'un raclement de gorge gêné. Reste des vers ennuyeux, édulcoré, et après nos modernes se gargarisent de leur crudité, comme s'il elle était révolutionnaire. Au sein de la bourgeoisie industrielle peut-être. Les anciens maniaient la licence avec plus de spontanéité, et sans en faire une finalité.


Tes doigts sur moi dans la forêt bretonne / Dolby sensurround

Entre ces deux épisodes, il y a leur fuite dans la forêt du Morrois. C'est une deuxième bulle, mais grise cette fois-ci, un trou de terre. La terre dans Tristan est le monde humain, il s'oppose à la fois à l'air, où ils peuvent mêler leur pensées, et à la mer, où ils s'aimèrent innocents et préservés. Ce sont les mondes divins. Et c'est pourquoi le Béroul s'ouvre sur cette évocation d'Iseut : « Par Dieu qui créa l'air et la mer ». Tristan s'est fait prendre. Il dort dans la chambre du roi et de la reine. Le nain a dispersé de la farine au sol, pour que ses pas s'y marquent. Tristan le comprend. Il saute de son lit à celui de la reine. Une blessure de chasse s'ouvre, le sang coule et macule draps et sol. Les amants sont pris, Marc veut les brûler. Mais Tristan échappe aux barons félons, et Iseut est finalement donné en gang bang aux lépreux de Tintagel, sur l'idée d'Yvain, le roi d'entre eux. « Regardez, j'ai ici cent compagnons. Donnez-nous Iseut ! Elle sera notre bien commun. Jamais une dame ne connut une fin aussi horrible. Sire, nous brûlons d'une telle ardeur qu'il n'y a pas une femme sous le ciel qui pourrait supporter, pas même un jour, de faire l'amour avec nous. Nos habits nous collent à la peau. » Cela paraît à Marc une bonne idée. Il est en colère. Il la livre. Tristan la délivre. Sans toutefois tuer les lépreux, car cela ne sied pas à un chevalier. Ils se réfugient dans la forêt. « Seigneurs, ils ont longtemps vécu ainsi au fond de la forêt ! Ils séjournent longtemps dans ce désert ».

Là ils se nourrissent de gibier, Tristan est un excellent chasseur. « Tristan prit l'arc et marcha dans la forêt. Il vit un chevreuil, visa et tira. Il l'atteignit violemment au côté droit. L'animal crie, bondit et s'éffondre. » La viande c'est le sexe, et la forêt regorge de gibier. Mais le sexe est nu : la société humaine leur manque, ils ne peuvent y participer ensemble. « Dans la forêt, le pain leur manque beaucoup ». Ils ont leur vie l'un pour l'autre, mais c'est une vie de bannis. En somme, ils sont dans une position où ils ne vivent pas la vie ensemble. « Ils vivent de venaison et ne mangent rien d'autre. Qu'y peuvent-ils si leur teint s'altère ? Leurs habits tombent en lambeaux ; les branches les déchirent. Ils fuient longtemps à travers le Morrois. Tous les deux souffrent de la même façon mais chacun grâce à l'autre oublie ses maux ». Tels deux junkies porte de la Chapelle, ils se cachent, lovés dans leur narcose amoureuse. Ils ne peuvent se montrer à la face du monde. Ils sont dans la bulle grise, souillée, une vie en suspens. « Pendant trois années entières, ils souffrent le martyre. Ils pâlissent et maigrissent. »


Parce qu'ils ne vont nulle part, parce qu'ils vivent dans l'inconfort moral - « Noble reine, nous passons notre jeunesse dans le mal - » parce que Tristan ne supporte plus de la loger dans une cabane de feuilles, Iseut d'amputer une partie à Tristan, celui chevalier triomphant, ils décident de retourner à la cour. Tristan rendra Iseut à Marc, et lui prendra l'exil. Le philtre nous raconte Béroul était dosé pour trois ans, tout comme il l'aurait pu l'être pour trois mois. « Tant que durèrent les trois ans, le vin eut tellement d'emprise sur Tristan et sur la reine que chacun disait : « Je n'en suis pas las ! ». Il semblerait que désormais ils soient rassasiés. Du moins le pensent-ils. Les sentiments d'Iseut changent. Elle dit : « Non, plus jamais de ma vie, je n'aurai à coeur de commettre une folie. Je ne dis pas, comprenez-moi bien, que je me repente à propos de Tristan, car je l'aime, comme un ami, d'un amour pur, sans déshonneur. L'union de nos corps, l'un comme l'autre, nous en sommes délivrés. ». Ils resteront amis. Le roi bien entendu accepte de reprendre la reine. Elle prononce le mot « séparation ». Et puis un autre : « je vous le promet au nom de notre fine amor ». C'est la première fois que le concept est évoqué, et il l'est par Iseut. Ce qu'elle veut signifier par là, c'est que désormais la séparation des corps a lieu, éloignement sensuel, et que désormais ils s'aimeront dans l'idéal des troubadours. Dans une érotique du langage, mais ni dans la chair ni dans le monde. Il y aura néanmoins encore quelques rechutes. Iseut se présente à la réconciliation : « Sa robe était luxueuse et son corps élégant, ses yeux pétillants et ses cheveux d'or. ». Marc toujours aussi amoureux n'exige rien de plus que ça, mais les barons exigeront un serment. Cet épisode je l'ai déjà raconté.

A ce moment là, nous sommes face à un gué. Après le serment, Béroul raconte comment Tristan revoit Iseut, malgré tout, comment les amoureux rechutent, une énième fois, comment Tristan tue un à un tous les barons félons. Et le manuscrit s'achève sur la mort de l'un d'eux : « L'homme tombe, heurte un pilier et ne remue plus ni les bras ni les jambes. Il n'a même pas le temps de dire : « Je suis blessé, Dieu ! Confession... » ». C'est le dernier de Béroul, et il nous offre là un échappatoire. Nous pouvons alors imaginer l'installation dans la durée de ce bizarre love triangle, maintenant que tous les antagonistes sont morts. Est-ce un hasard si le texte est ici tronqué, sur le seul moment de leur couple où un avenir, certes bizarre, semble possible ? Où alors s'agit il de l'action occulte d'une confrérie s'étant emparé de tous les manuscrits existants interrompre ici l'histoire, jetant le reste au feu ? Le Tristan de Béroul est beau, lumineux, enfantin presque, complètement exempt de toute inclination mélancolique. Celui de Thomas, qui reprend ici, après vous vous en souvenez avoir raconté l'arrivée de la nef à Tintagel, sera éclairé d'un tout autre type de lumière, plus blafarde, plus lunaire.


Thomas a traversé le mythe d'une toute autre sensibilité. De ses éclats éparses il a rassemblé les reflets les plus sombres, sûrement parce qu'ils résonnaient les plus intensément avec sa propre vie. Tout comme moi même, marchant à travers le mythe, en délaisse certains aspects, pour me perdre dans la contemplation d'autres, et ainsi ne cherche pas à en donner un aperçu systématique. C'est que je crois ici abandonner l'approche phénoménologique rigoureuse et systématique, qui aurait pour ambition de rendre Tristan dans son entièreté. Je le traverse, suivant un fil qui ne suit pas une autre logique que celle d'un pas suivant un autre, un miroir brisé, j'y avance en tant que cela me traverse moi. Chemin tortueux, ni une ronde ni un inventaire. Au pas de charge, une idée amenant l'autre, fil tenu. Non une carte mais une topographie. Certains penseront que je parle de Tristan ou même de moi. Ceux là n'aiment pas. Les autres sauront que je parle d'eux. Ceux là aiment, et diront je à ma place.





La fin Béroul ne pouvait vraiment finir, alors pour finir encore, Thomas dévide son fil douloureux. A la mort des félons, le bonheur des amants n'aura qu'un temps. Malgré les serments ils se revoient, c'est la répétition et c'est l'enfer. Il la prend dans ses bras et à nouveau, avec une sorte d'effet de comique de répétition il doit fuir, mais cette fois-ci en exil. Il est banni de Tintagel. "Tristan est brouillé avec la cour".

Le thème premier de Thomas est la dépression. La dépression constitue avec l'amour les seules thèmes valables en littérature. La dépression n'est pas la mort, puisque la mort il est difficile d'en parler véritablement, à moins de s'engager sur les pas d'Ulysse, Virgile ou Dante d'un voyage aux enfers. Il y a la joy d'un côté, de l'autre la mélancolie, et entre les deux l'ennui. Nous retrouvons Tristan mélancolique en exil, roulant de sombres pensées. Il semblerait qu'il ait du mal à se plier aux règles du fine amor. Il parle seul.


« Iseut ma belle amie, votre vie est fort changeante. Notre amour s'éloigne tellement de nous qu'il n'est que déception pour moi. A cause de vous, je perds joie et plaisir, mais vous, vous les possédez jour et nuit. Je passe ma vie à souffrir énormément et vous menez la vôtre dans le plaisir d'amour. »

Tristan ne peut que constater l'asymétrie d'horizon. "Le seigneur Marc possède le corps d'Iseut. Il en fait ce que bon lui semble." Revenu auprès de son mari, Iseut est comblé, différemment peut-être. « Elle m'a oublié parce qu'elle jouit de lui » rajoute-t-il.  Selon cette conception qui pense que les besoins de tendresse, de sexe, d'affection sont des boites que l'on peut combler, qu'il faut remplir comme l'on peut, peu importe qui s'en charge, mais cela peut suffire, et forcément c'est moins amer. Ainsi Iseut avait besoin peut-être de sentir qu'ils continuaient à s'aimer, dans cet espace hors du monde, qui n'existe pas et plus - ni dans le temps ni l'espace -, mais qu'elle avait acté que l'avenir commun n'était plus envisageable. Qu'ils se sevraient doucement, tandis que pas à pas la vie reprenait le dessus.


« J'ai enduré tant de peines et de douleurs que j'ai acquis le droit de m'éloigner. Préserver mon amour ne me rapporte rien. J'ai totalement disparu de son esprit, parce que ses sentiments ont changé ». Seul et en exil, il n'a personne pour le contredire. Il en vient à se demander si elle l'a vraiment aimé. « Qu'elle ait triché ou non envers moi, je ressens durement la séparation. Je sens très bien au fond de moi-même qu'elle m'aime un peu ou pas du tout.». Commence un dialogue avec lui même.

« - Elle n'est pas venu me consoler

- Elle ? Et de quoi ? - De cette douleur.

- Où me trouverait-elle ?

- Là où je me trouve.

- Elle ne sait pas où ni dans quel royaume je suis.

- Vraiment ? Qu'elle me fasse chercher !

- Pour quoi faire ? - Pour alléger ma douleur.

- Elle n'ose pas à cause de son mari.

- A quoi bon alors ! Puisqu'elle n'a pas pu avoir cette volonté, qu'elle aime son mari, qu'elle lui soit fidèle ! ». 

Ce serait effectivement une bonne idée.


Perdu dans la salle des images, Tristan craint qu'elle puisse en aimer un autre, "qu'elle ne puisse éviter de prendre un autre amant plus disponible à son désir. Cette pensée l'égare. Cet égarement bouleverse ses sentiments. Il craint qu'elle ne retourne ses sentiments vers le beau Cariado." Tout ceci est un peu laid et Thomas le dit : "souvent il montre un visage agréable à la statue et souvent il lui présente un visage détestable, comme je l'ai dit plus haut. Il agit ainsi à cause de l'amour qui égare ses sentiments." Les notations de Thomas sont froides, factuelles. Nous pourrions l'imaginer réciter l'adieu d'Apollinaire, sans que cela ne soit pour vous étonner. Apollinaire aimait traîner dans les bibliothèques pour lire les vieux ouvrages médiévaux. Il regarde les enluminures, relit une métamorphose d'Ovide, il se promène à travers les siècles. Regarde les obus passés au-dessus de son gourbi. Ecrit une lettre à Lou, de l'autre main se branle. Parle avec Virgile ou Jean de Meung. Il est l'un des seul à faire cela. Nous le croisons partout, il n'est pas du temps.


J'ai cueilli ce brin de bruyère

L'automne est morte souviens-t'en

Nous ne nous verrons plus sur terre

Odeur du temps brin de bruyère

Souviens toi que je t'attends.


Nous ne pouvons pas vouloir pour les autres, mais nous désirons leur désir, « Si elle n'agit pas comme je le souhaite, faut-il lui en vouloir ? », les gens font ce qu'ils veulent, et nous ne pouvons rien y faire. Il prononce alors le « Je ne veux plus t'aimer » d'Apollinaire à Lou, lettre du 17 mars 1915 : « Je veux renoncer à elle comme elle l'a fait pour moi, si j'en suis capable ». Cette incantation à la volonté - la plus faible des facultés humaines, qu'est ce que la volonté comparer au désir ? Rien - est le signe que sa situation est désespérée. Vouloir avoir la volonté de, c'est la volonté de volonté, vouloir avoir la volonté d'avoir la volonté, et ceci indéfininiment, jusqu'à l'anéantissement. Néanmoins cette volonté de ne plus aimer s'organisera, de la plus basse des façons, par un mariage, avec une jeune fille, parce qu'elle est belle, parce qu'elle a le même nom qu'elle, Iseut aux blanches mains. » A-t-il lu les remèdes à l'amour d'Ovide ? Elle est le mal et le remède. Cessons les diversions. Ici je n'assemble pas, je prends le matériel qui m'intéresse, délaisse le reste.


La mariée s'ennuyait / Et je me calcinais / Etrange été / Je m'en sortirai à la rentrée

Tristan n'est pas Dante et Yseut n'est pas Béatrice. Eux n'ont pas connu charnellement leur dame. Tristan si. Le fine amor est impossible après la chute hors de la grâce. Tristan était chevalier. Pas un littérateur. Son talent, c'est de tuer les géants. Aurait-il écrit ses malheurs, une autre dame en aurait été touché. Le poème de Thomas prend un tour moral. Tristan était preux. Sa mélancolie l'a rendu faible. Sa mélancolie l'a aussi rendu impuissant : il ne peut déflorer Yseut aux blanches mains. Il ne pense qu'à l'autre. Mais Thomas console : « L'autre Yseut soupire dans sa chambre à cause de Tristan qu'elle désire tant. En son for intérieur, elle ne peut penser qu'à une chose, aimer Tristan. En lui se trouve tout son désir. Elle n'a aucune nouvelle de lui. Elle ne sait pas où il est, dans quel pays il se trouve, s'il est mort ou s'il est vivant. » Tristan ne semble pas y croire. Enfin disons que ça ne change rien. Il ne peut le comprendre. Pourtant nous croyons Iseut. Parce que si nous la croyions pas, alors que resterait-il ? Une inconstante ? C'est le seul acte de foi que nous demanderons au lecteur. Qu'ils se sont aimés ; mais qu'ils ont échoué. Elle dit : "Je continue à l'aimer sans répit, hélas il me méprise, et pourtant j'ai peine à me passer de lui." Iseut est trompé par la distance, elle ne le voit plus, s'imagine. Elle n'a plus de nouvelles elle aussi : "Tristan a beaucoup de compagnons dont il est haï et qui ne l'aiment que bien peu". C'est vrai qu'il est un peu seul. Beaucoup se sont détournés de lui.  Je continue : "Beaucoup autour du roi Marc, ne l'aiment guère et ne lui portent guère d'estime. Ils cachent à Iseut les bonnes nouvelles qu'ils entendent sur Tristan et répandent partout les mauvaises. Ils ne veulent pas qu'elle entende de bonnes nouvelles parceque la reine les désire trop. A cause de leur jalousie, ils ne lui parlent que des choses qu'elle déteste." Qu'aurions nous pu lecteur désirer ? Que Tristan fut plus valeureux ? Mais être fort ne suffit pas. La saga norroise ne ment pas : au cours de sa vie, Tristan aura terrassé le perfide Morgan, le géant Morholt, le dragon du royaume d'Irlande, les barons félons, le géant Urgan, le géant Moldagog, jusqu'à périr de la lance du chevalier inconnu. Il aurait été redondant de faire plus. Chrétien de Troyes lui accablera davantage Iseut, par la bouche de son personnage Felice. C'est l'histoire que raconte ce qui fut nommé son anti-Tristan, Cligès et la fausse morte. A tort me semble-t-il : l'amour de Tristan et Iseut n'est-il pas déjà un anti-modèle ? Cligès est amoureux de Fenice, qui est amoureuse de Cligès. Jusque là tout se passe bien. Toujours est-il qu'elle s'est marié avec son frère Alis, empereur de Constantinople. Mais par la grâce d'un anti-phlitre qu'elle donna à boire avec son mari, celui-ci pense coucher avec elle mais le rêve seulement : "Il croit la tenir mais il ne la tient. C'est pour néant qu'il se réjouit. Néant étreint, néant embrasse, néant tient et néant accole, néant voit et parle à néant." C'est que Fenice ne veut pas être la femme de deux. "Non, je ne pourrais accepter la vie que mena Yseult. En elle amour trop s'avilit car son corps eut deux possesseurs et elle usa toute sa vie sans refuser aucun des deux. Cet amour ne fut légitime. Le mien est à jamais durable. Ni de mon coeur ni de mon corps jamais mon corps ne sera garçonnier, jamais n'aura deux possesseurs ! Qui a le coeur, qu'il ait le corps ! Que tous les autres soient exclus." Heureuse Fenice qui parviendra à s'échapper de son mari en se faisant passer pour une "fausse morte", et rejoindre ainsi Cligès qui lui proposait de l'enlever, tel Hélène. Mais Fenice a lu Homère, et ne veut pas d'une guerre de Troie. Elle a lu Tristan, et alors ne voulu pas de cela, pour le bonheur de Cligès. Iseut n'a pas lu Cligès, pour le malheur de Tristan. Après tout Fenice s'y serait peut-être fait, tout comme Iseut. Mais Fenice n'irait pas jusqu'à croire qu'Iseut aima Marc.

Folie Tristan


Je veux tout réécouter / Vaguement brisé / Sur la plage alcaline

Tristan sur la plage, amant mourant. Thomas développe ensuite le dispositif des affinités électives de Goethe : « Un étrange amour unit ces quatre personnes : chacun en retire peine et douleur et tous vivent dans la tristesse. » Pour ne pas avoir obéi aux commandements d'amour tous périssent. Du moins Goethe le prétend. Tristan n'y croit pas « Car si dans son coeur elle m'aimait davantage, elle trouverait un moyen de me réconforter. ». Elle le ferait chercher. Thomas semble vouloir consoler Tristan. La consolation de la mélancolie de l'amant exilé est bien tout le propos de son Roman de Tristan. La mort d'Iseut peut-être lu à cette lumière là. Elle vient justifier et sauver ce qui ne serait autrement qu'une pauvre histoire. Pour les anciens il en était d'ailleurs ainsi. Nous lisons les propos le sermon à la reine de Bohort, dans la mort d'Arthur : "Dame que dire ? Je n'ai jamais vu un noble coeur aimer longuement d'amour sans être finalement trahi." Et le voilà qu'il déroule la liste des hommes trahis : David, Samson le fort, Hector Achille et Pâris. Et Tristan. "De notre temps même, il n'y a pas encore cinq ans qu'est mort Tristan, le neveu du roi Marc, qui aima si fidèlement Yseut la Blonde, que jamais sa vie durant il ne commit la moindre faut à son égard. Que dire de Plus ? Jamais un homme ne s'est profondément attaché à une femme sans être trahi par elle et en mourir." C'est Tristan le protagoniste de l'histoire et Tristan seul. Nous parlons d'ailleurs du Tristan de Béroul, du Tristan de Thomas. Ce n'est que lorsque Bédier réécrit l'oeuvre que son titre devient Tristan et Yseult. Cette réécriture consiste en cela : amener à penser qu'ils sont liées, éternellement, d'où la sur-représentation de la fatalité de la mort amoureuse.


Si nous pouvons douter de la mort par chagrin d'Iseut pour un homme qu'elle n'a pas vu ni même cherché à voir pendant dix ans, la mort de Tristan est quand à elle certaine. Tristan est un chevalier, il fut déjà blessé plusieurs fois. Banni du monde amoureux, il retourne à sa vie d'avant, mais sans allant. Il engage un autre combat, il est blessé. Il vit une vie de chevalier, dés lors c'est inévitable. Et pour la troisième fois il est empoisonné, il nécrose, pour la troisième fois son corps gonfle, ses plaies se font puantes. Mais cette fois Iseut n'est pas là pour le soigner. Nous avons besoin de soins médicaux. Il meurt, et mort raconte le mythe, elle vient enfin, mais trop tard, lui ne le saura jamais. Elle meurt de chagrin unit à son corps mort, « bouche contre bouche, corps contre corps ». L'espérance que nous serons un jour consolés. Sommes-nous obligés de croire à cette fable de consolation post mortem ? C'est le rêve de Tristan. C'est le nôtre aussi. Que la Dame au gentil coeur soit aussi la Dame compatissante. Les deux figures réunies en une seule : l'une comme objet d'amour, l'autre pour en soigner l'amer. Je pourrai achever cette traversée par le LiebensTod « Mild und leise wie / er lächelt », mais pour en finir encore, pour en finir avec la tristesse, Slayer me semble plus adéquat : « Come and die with me forever / Share insanity »

samedi 29 mai 2021

Swann 2000 ::: Rêve inaugural




C'était en ces mois d'avril et mai, et un rêve mélancolique m'avait tiré du sommeil. Je marchais sur une longue plage de sable gris s'étendant à perte de vue, en arc autour d'une mer immense. Elle semblait, à mesure que je la fixais, déborder l'horizon toujours plus loin, dans un vertige liquide. La perspective gigantesque et inhumaine qui s'ouvrait devant moi me fit dire : ceci n'est pas à mesure de l'homme, et ici je ne suis pas sur terre, mais dans quelque monde où ma présence est indifférente. Nulle rotondité, un à plat désespérant, qui ne promettait aucune boucle, aucun retour possible. Cette mer présentait des teintes changeantes, selon les modulations du vacarme dont elle emplissait l'atmosphère. Rouge pâle virant au rose, puis d'un coup d'éclat orange, rouge à nouveau. Un bourdon lourd, dont il me semblait pouvoir ressentir les ondes jusque dans les os, scellait mes tympans. Il prenait des pentes terrifiantes, pouvant s'effondrer dans les graves alors qu'il semblait déjà en avoir atteint les limites. Et alors il n'était plus manifestation sonore mais pur terreur et silence, disséquant mes chairs. Puis soudain, il changeait à nouveau la couleur des eaux, se refaisait souffle, fracas de toutes ces eaux. Derrière moi marchait une jeune fille, je ne pouvais entendre les sons de ses pas sur le sable gris. Ni même ma voix la hélant de se dépêcher. Alors elle s'arrêtait, ne cessant de me fixer de son beau visage grave et triste. Sa robe était grise aussi, plaquée sur son corps par le vent, des rubans, des voiles et des traînes s'échappaient de ses quatre membres.

dimanche 23 mai 2021

Philip K.Dick ::: Visions Divines

« Le propos de mon oeuvre n’est pas l’art, c’est la vérité », voilà pour l’ambition de Dick. Le dernier qui a dit « Je suis la vérité » – Jésus – a fini sur une croix, et s’il revenait aujourd’hui, il finirait probablement à l’hôpital psychiatrique. Ses visions Dick préférera les vendre à des pulps aux couvertures criardes, maquillés en nouvelles ou romans de science fiction.





L’impasse Overbeck


Dans son ouvrage, De Hegel à Nietzsche, Karl Löwith dessine le destin de la philosophie idéaliste allemande comme entreprise de dissolution de la religion chrétienne, poursuivant la geste de la Réforme à un niveau plus vaste et plus profond. Kant était né dans un milieu piétiste et avait suivi des études théologiques. Hegel, Schelling et Strauss étaient séminaristes à Tübingen, qui dispensait un enseignement à la fois théologique et philosophique sous l’égide de l’Église protestante du Wurtenberg ; quant à Nietzsche, sa vocation première était de devenir pasteur. La théologie devint une dialectique, la doctrine du Salut une philosophie de l’histoire, la vie de Jésus un mythe et la religion un humanisme. L’idée était la fondation d’une morale qui ne s’appuie ni sur la foi ni sur les dogmes de l’Église : une morale humaine, fondée sur une certaine idée de l’autonomie inspirée du libre examen protestant, capable de dicter un comportement et une politique. La liberté de l’homme se reconquérait par la lutte contre l’Église de Rome jusqu’à l’atomisation totale de celle-ci en une myriade de chapelles protestantes, jusqu’à la « all those lonely people » de notre modernité : toute nouvelle union politique ne peut désormais plus venir que d’en bas, de l’homme. Ainsi Kierkegaard se tourne-t-il vers chacun, mais isolément, et Nietzsche parle vers « tous et personne ». Ce n’était que le prolongement du vieux débat sur la nature du Christ, qui de fils de Dieu devint pleinement homme, puis simple bourgeois, avant de finir révolutionnaire marxiste appelé à faire descendre le paradis terrestre sur terre.


Mais c’est Overbeck qui porta le coup de grâce à la religion : deux mille ans après, le Christ n’est toujours pas revenu. Les premiers chrétiens vivaient dans l’attente du « jour est proche », l’imminence de la fin des temps dictait leur conduite, leur éthique et leur refus des biens matériels de ce monde – mauvais placement dans le royaume de Dieu. « Jésus annonçait le royaume et c’est l’église qui est venue », disait Alfred de Loisy. Sous l’influence de la philosophie grec, et pour défendre l’Évangile contre les hérésies gnostiques, qui n’étaient qu’une métaphysique de l’Évangile, saint Paul se fit théologien et l’Église se solidifia en dogmes, hiérarchie, docteurs et sommes théologiques, s’éloignant de la religion telle que la vécurent les premiers chrétiens des temps apostoliques. La religion était elle-même devenue une métaphysique, une cathédrale vide et la philosophie idéaliste allemande n’avait fait que le démontrer. C’est le temps qui avait tué le christianisme.


Nous en étions là jusqu’à ce qu’un écrivain de SF vivant dans la baie nord-californienne, Philip Kindred Dick, subisse l’ablation d’une dent de sagesse – Sophia – sous Penthotal, un anesthésique puissant servant aussi bien de sérum de vérité pour tortionnaire français en Algérie que pour les injections létales des bourreaux américains. Les effets se dissipant, il obtient alors d’autres antalgiques qui lui seront apportés par une infirmière portant le signe du poisson : « Symbole des premiers chrétiens », dit-elle, avant de s’éclipser. Il se pourrait que cela soit, bien entendu, conjugué avec les effets de la douleur, du Penthotal et du bourbon, ce qui ait causé sa « vision ». Dont il eut beaucoup de mal à dégager une cohérence, les huit mille pages de son exégèse en témoignant, ainsi que Siva, premier volet de ce qui fut appelé « La Trilogie divine ». Sa conclusion : « Le temps n’existe pas », donc nous vivons encore dans les temps apostoliques. L’Évangile est sauf.

« Nous savons que nous sommes de Dieu, et que le monde entier est sous la puissance du malin”Jn 5:19


S’agit-il seulement d’une vision ? Il préfère parler de « théophanie », d’auto-dévoilement de Dieu : son buisson ardent. Pas spécifiquement du domaine de la vue donc. Et celui-ci de lui parler en quelque sorte, à la manière dont Dieu est susceptible de s’exprimer : « L’impression (pour lui) de voir et d’entendre réellement mots, images, silhouettes, pages imprimées, en bref Dieu et le Message de Dieu, le Logos » (p. 34). Il y eut ensuite un dévoilement de la réalité derrière l’hologramme, il vit « le paysage de la Californie refluer pour laisser place au paysage de Rome, premier siècle après Jésus Christ », en surimpression (p. 60). Puis un rêve : il recherche enfant une vieille revue SF chez des bouquinistes, une série hors de prix intitulée L’Empire n’a jamais pris fin. Nous imaginons bien que la retranscription de telles expériences ne peut se faire que dans le langage intellectuel et culturel de la personne qui la reçoit : c’est ainsi que l’élément commun des deux continuums espace temps sera décrit comme étant « une prison de fer noir » correspondant parfaitement selon Fat à la description qui est faite de celle-ci dans un « roman de SF bon marché » (p. 70) intitulé L’Androïde m’a pleuré un vrai fleuve. « Tout vivant, de tout temps, était littéralement encerclé par les parois de fer de la prison. » Une expérience mystique ne vaudrait rien sans la joie. Cette joie est portée ici par la vision de « chrétiens primitifs » lançant un assaut victorieux contre la prison (p. 71). Maintenant, à Horselover Fat, jumeau malade de Dick dans Siva, de se débrouiller avec ça.


Cette révélation demeure une expérience, c’est-à-dire qu’elle se vit comme un phénomène, qui certes ne se déploie pas seulement via les sens classiques, mais en ouvre d’autres (notamment la perception du Logos agissant au sein de la matière). C’est une phénoménologie qui doit concevoir et exprimer la forme même de ses surfaces réceptives, qui sont ici démultipliées selon toutes les dimensions de l’espace, du temps et de bien d’autres choses encore. Élément commun aux expériences mystiques : les voies de leurs perceptions sont étranges. Ainsi, c’est en écoutant une chanson des Beatles, « Strawberry Fields », que Dick sera informé de la malformation congénitale de son fils. Mais pas seulement en l’écoutant, en réarrangeant les mots et syllabes : ce qu’il entend n’est pas entièrement dans le message émis, il est aussi dans sa manière de l’interpréter, manière peut-être transmise par le message, ou alors était-ce en lui. L’émetteur a besoin de son récepteur, le signal seul ne suffit pas.


Ce qui est dit, du moins ce qu’il en comprend, n’a rien d’univoque. Nulle révélation, nulle initiation venues d’en haut qui dicterait un sens. Au contraire. Fat, pour retranscrire cette expérience, usera de toutes les voies, de toutes les explications possibles, confrontées, discutées, avec en main pour seul compagnon, l’Encyclopedia Britannica. De la métaphysique platonicienne – la caverne de Platon – jusqu’à la technologie extra-terrestre, en passant par la gnose et la cabale (qui n’est pas une gnose mais une phénoménologie cartographique de Dieu) : une métaphysique expérimentale, où chaque assertion est confronté au substrat réel de la vision. Il faut imaginer un esprit qui, frappé par une puissance d’information infinie, est entraîné dans un spin démentiel.


« Les drogues consommées pendant les années 60 constituaient la marinade où sa tête a macéré pendant les années 70. »


S’agit-il de l’effet de la drogue, du Penthotal en l’occurrence, ou le rayon rose informatif est-il une manifestation d’une épilepsie temporale atypique ? Aldous Huxley dans Les Portes de la perception soutenait que le LSD avait le pouvoir de faire voir derrière la réalité, sans aucune préparation spirituelle. Le LSD lève-t-il une inhibition des sens, une dés-obturation ou induit-il une perturbation ? S’agit-il d’activer directement un récepteur, ou simplement d’inhiber la recapture d’une autre substance ? Cela revient plus ou moins au même, cela dit la seconde option semblerait pencher vers l’idée qu’il pourrait s’agir de lever d’une inhibition. Pour Dick, rien de tout ça. « Il n’existe pas de chemin vers Dieu qui ne passe par la drogue : c’est un mensonge que colportent les fripouilles. » Autrement dit, selon Dick, le fait qu’il ait réellement vu Dieu est la preuve que cette vision n’était pas causée par la drogue. Et c’est le maximum de certitude qu’il sera possible d’obtenir dans ce domaine. Si vous voulez savoir ce que pense Dick de la drogue, il faut lire « Substance mort ». Disons que la drogue ne soigne rien, bien au contraire.


Une chose est néanmoins certaine : c’est la folie qui rode, et qui oblige Dick à se projeter dans un double, qui aura la lourde charge de formuler les spéculations capables de rétablir un minimum de cohérence dans le brouillage induit par la superposition de la Californie, période Fleetwood Mac, et de Rome, version apostolique. Comme on sacrifie un membre brûlé ou gangréné au-delà de tout soin possible, ou qu’une coque se forme autour d’un abcès. Lorsqu’il vit le Christ, la première chose que Fat/Dick lui dit est : « Nous avons besoin de soins médicaux. ». Dans l’exégèse de Dick, l’un des noms de Dieu est « Ce Qui Répare Ce Qui a été Brisé ».


Lorsqu’il reçut son expérience mystique, il semblerait que ce soit grâce à une certaine réplique de Parsifal que son esprit n’ait pas été pulvérisé : « Vois-tu, mon fils, c’est ici que le temps devient espace. » Voici ce qu’il vit : « Au cours de son expérience mystique de mars 1974, Fat avait été le témoin d’une amplification de l’espace : des mètres et des mètres d’espace s’étiraient en tous sens jusqu’aux étoiles ; l’espace s’ouvrait tout autour de lui comme si l’on avait ôté le couvercle. » Un « vide vide » mais qui pourtant était vivant, et l’aimait. Le temps, contracté en un instant unique, déverse dans l’espace la totalité de ce qu’il contient. Pour supporter ça, il faut savoir ne s’étonner de rien : c’est-à-dire se comporter tel Parsifal, c’est à dire comme un parfait imbécile.

Je ne sais plus si c’est la nature ou l’esprit humain qui a horreur du vide, mais ce vide qui s’est ouvert sous ses pieds, et qu’il a interprété comme étant le temps devenu espace, Fat va essayer de le combler avec toutes sortes de cosmogonies. Sa femme est morte, une autre l’a quitté. « Aujourd’hui, il n’y a plus d’Horselover Fat. Il ne reste que la blessure. » Ce qui revient à tenter de remplir le grand canyon avec un seau et une pelle en plastique. Le chemin sera long et hasardeux et il n’est pas improbable que quelques « secrets de l’univers s’y trouvent, quelque part sous les gravats ». À ce moment-là, l’esprit de Fat est détruit. Et la première phrase que nous adresserons au Christ sera : « Nous avons besoin de soins médicaux. »


Ces constantes références à la religion pourraient en rebuter plus d’un. Il ne s’agit pas tant de croire au Christ mais de penser ce qu’il y a derrière ce mot. Le médecin, et derrière cette idée, celle qu’il soit possible de réparer les choses. Sous le terme de Christ il faut entendre l’unique dogme religieux professé par Philip K Dick : l’idée que le brisé ne doit pas forcément être mis au rebut, qu’il s’agisse d’une vieille voiture ou d’une vie blessée. Ici, la question n’est pas de spéculer scolastiquement sur les secrets de l’univers et les différentes christologies mais simplement de sauver sa peau. Première phrase : « La dépression nerveuse de Horselover Fat commença le jour où il reçut un coup de fil de Gloria. » Fat semble partir très loin dans l’étude du gnosticisme, sous l’œil d’ailleurs ironique de Dick qui, quant à lui, reste imperturbable face à ces élucubrations. « Les malades mentaux n’usent pas du principe de Parcimonie Scientifique : la théorie la plus simple afin d’expliquer un ensemble de fait. Ils visent au baroque. » Le jugement est sévère et est donné dés le premier chapitre : « Fat poursuivrait sa descente longue et sinueuse dans la misère et la maladie, vers le genre de chaos qui, selon les astrophysiciens, est le sort promis à l’ensemble de l’univers. Fat était en avance sur son temps, en avance sur l’univers. Il finit par oublier quel évènement avait déclenché cette glissade vers l’entropie : dans sa miséricorde, Dieu nous masque le passé aussi bien que l’avenir. Pendant les deux mois qui suivirent le suicide de Gloria, il pleura, regarda la télé et se drogua davantage – son cerveau à lui aussi foutait le camp, mais il n’en savait rien. La pitié de Dieu est infinie » (p. 15).


La cosmogonie de Fat a une part d’inspiration gnostique : elle est une expression de sa blessure. « Ainsi que l’avaient énoncé les adeptes de l’hermétisme, microcosme et macrocosme se reflètent fidèlement comme dans un miroir. Muni d’un esprit défectueux, Fat avait balayé un sujet défectueux, et de son balayage lui était revenu un rapport selon lequel tout allait mal » (p. 59). Dick aime à se déchaîner contre Fat, contre ses penchants. Il est l’observateur amusé de sa débâcle. Ce livre en est le rapport. « Les déprimés se livrent souvent à des tas d’explications à ce qu’ils sont en train de subir. Il va sans dire que leurs recherches échouent. Enfin, elles échouent en ce qui nous concerne, car aussi triste que ce soit, on est bien obligé de constater que cela procure parfois un moyen bâtard de rationnaliser la décomposition de leur esprit » (p. 30).
Dans son ouvrage, Les Métaphysiques principales, Claude Tresmontant consacre une page et demie à la gnose, avec un renvoi : « Un lecteur qui voudrait s’initier à ce genre de spéculations, peut lire pour commencer le traité de saint Irénée, évêque de Lyon, au IIe siècle. » Tresmontant, qui n’a pas lu Dick, pointe quelques traits communs aux gnoses, qui sont des théosophies, c’est-à-dire « la prétention à connaître ce qui se passait et ce qui se passe au sein de l’Être absolu avant la production du monde multiple », une « prétention extravagante » rajoute-t-il. Ni plus ni moins que l’histoire de Fat qui a reçu un rayon rose envoyé depuis des millions de kilomètres de distance par un satellite extra-terrestre ou alors SIVA ou alors Zébra ou alors Dieu ou alors Élie. Il ne sait pas, même pas ça. Tout d’abord, « mettre la tragédie à l’origine du monde ». Ensuite, des systèmes qui sont produits exclusivement par l’imagination – qui se nomme « initiation » –, l’état initial de l’être avant la création ne pouvait faire l’objet d’une expérience, à fortiori scientifique. D’origine supra-humaine, ce savoir est indiscutable et n’a pas besoin d’être confronté à l’expérience. C’est au contraire à l’expérience d’être ramenée à la théosophie. L’expérience ne vaut rien, car il n’y a rien de valable à tirer de l’interaction de son esprit et de son corps malade avec le monde mauvais. Enfin, d’être absolument morbide dans son rapport au corps, à l’intelligence et à l’esprit : d’être une psychologie devenue cosmologie. Dick ne dit pas autre chose. En appendice de Siva est donné le « Tractatus Scriptura Cryptica ». Il y a bien un démiurge fou, un Hyper-univers II malade à l’intérieur du temps, et dans lequel nous nous agitons, mais phagocyté depuis toute éternité. « L’Un pleure cette mort, car il aimait les deux jumeaux ; il s’ensuite que l’information communiquée par l’Esprit consiste dans le récit tragique de la mort d’une femme, dont les résonances font naître chez toutes les créatures qui habitent l’univers hologrammatique une angoisse dont elles ignorent la cause » (p. 350).


Une somme de commentaires comme une poubelle renversée


Si Fat a vu des chrétiens des premiers jours en Californie, il assiste aussi dans sa tête aux controverses des premiers âges de l’Église, et d’Irénée contre les hérétiques. Plus toutes celles qui ont suivi. De la même manière que le temps s’est subitement aboli, l’histoire entière du rapport de l’humanité à la Révélation est étalée devant ses pieds, comme une poubelle renversée. Doug est le chrétien débile, Sherri la porteuse de la théologie figée, mortifère de la théologie tardive, quant à Maurice, l’agent des forces spéciales israéliennes devenu psychiatre, il est incapable de répondre à Fat autrement qu’en lui pointant la Torah sous le nez : « Qu’est-ce que c’est que ces conneries, tu n’as jamais lu la Bible ? » En fait, pour la comprendre, maints détours seront nécessaires, et chaque étape, chaque hérésie, contre-hérésie, devra être pensée pour pouvoir être ensuite abandonnée. Mettre à jour la contradiction de chaque système pour en précipiter la chute – « Tout système totalisant est paranoïaque », dit Dick –, se désenvouter des ensorcellements de chaque langage, sur-appareil conceptuel du monde venant se surajouter à celui-ci, tel un voile, Maya nous replongeant dans la caverne. Les ombres portées au fond de celle-ci sont bien celles des mots, mais au-dehors de celle-ci, il y a tout ce qu’on ne peut pas dire, et sur quoi il faut garder le silence. Mais pour l’instant, Fat est complètement largué.


Comment s’y retrouver ? Laissé seul avec son imagination et ses lectures, Fat ne va nulle part. Il faut une intervention extérieure. « Puisque l’univers est réellement composé d’informations, on peut dire que l’information sera notre Salut. Telle est la gnose salvatrice que recherchaient les gnostiques. Il n’est pas d’autre route vers le Salut. Toutefois cette information – ou plus précisément, la faculté de la lire et de la comprendre – ne peut être communiquée que par l’Esprit saint. Nous ne pouvons la découvrir par nous-mêmes. Ainsi, a-t-on dit que nous sommes sauvés par la Grâce et non par les œuvres, que la grâce tout entière appartient au Christ, qui est, je l’affirme, médecin » (p. 346).
Fat est il gnostique ? Une part de la difficulté de la question concerne ta définition de ce qu’est la gnose, ou le gnosticisme. L’autre difficulté revient à sa nature même, qui se présente souvent comme étant une connaissance unificatrice. Avec l’aporie suivante : il est très facile de démontrer que l’évangile de Jean est gnostique, si l’on oublie que plus probablement, ce sont les gnostiques qui se sont inspirés de Jean, et l’ont mené jusqu’à ses conclusions les plus radicales. Fat explore tous les possibles, jusqu’aux commentaires les plus radicaux des gnostiques. Jusqu’à ce que le château de cartes s’écroule et que tout soit à recommencer à nouveau, lorsque Maurice lui pointe que c’est Yahvé qui a créé le monde et non un démiurge mauvais. « En voulant l’aider, Maurice avait sans le vouloir rasé la citadelle où Fat se sentait à l’abri. » C’était probablement le plus grand service qu’il pouvait lui rendre : chaque école de pensée peut se concevoir comme une citadelle inexpugnable, capable de répondre à tous les arguments. Mais c’est aussi enfermer la vie dans une écorce. C’est à dire consolider le mal, là où la vie est flux, instable et fragile.


SIVA explore la multiplicité des commentaires sur le rayon rose, se confrontant aux interprétations limites du gnosticisme des premiers siècles. Fonctionnant alors comme une sorte de preuve ontologique de l’existence de Dieu par St Anselme : si je peux penser l’infini des mondes, les imaginer et les écrire en tant qu’écrivain de SF, alors l’infini est réel et Dieu est réel. Il est fait rapport de cela dans une petite fable écrite sous le nom de fragment 001 dans l’Exégèse et rapporté par Sutin : « A l’heure qu’il est tu concocteras un nombre infini d’hypothèses, un nombre limité par la seule durée de ton existence ici-bas, et non par la puissance créatrice, imaginative. Chaque théorie donne naissance à une autre, c’est inévitable. Laisse-moi te poser une question. Je me suis montré à toi et tu as vu que j’étais le vide infini. Je ne suis pas le monde ainsi que tu le pensais, je suis transcendant, je suis le Dieu des chrétiens et des juifs. Ce que tu as perçu de moi dans le monde et que tu as pris pour la confirmation de ton panthéisme, cela est mon essence, mais filtrée, émiéttée, fragmentée et viciée par la multiplicité du monde-flux ; il s’agit bien de mon essence, mais dans une de ses parties seulement : fragments épars, ici une lueur, là un souffle de vent… Mais à présent tu m’as vu dans toute ma transcendance, séparé du monde et différent de lui, car je suis plus que cela ; je suis l’infinité du vide, et tu me connais tel que je suis. As-tu foi en ce vide que tu as vu ? Acceptes-tu le fait que, là où est l’infini, je suis ? Et que là où je suis est l’infini ? – Oui, ai-je répondu. » Voici le père. Inutile de le défier.


Le Gaon de Vilna écrit : « Sache qu’il ne faut absolument pas spéculer sur l’Infini, béni Soit-Il, car il est interdit de lui attribuer une existence ne serait-ce que nécessaire. » Il est interdit même de le penser, c’est un péché de l’esprit. Ce péché de l’esprit, qui est celui de Fat, est aussi celui du Cardinal Harms de l’Eglise Catholique Islamique de l’un des mondes parallèles de l’invasion Divine. Le monde est alors dirigé par deux instances, l’ECI, et le parti de la Légation Universelle. L’un s’occupe de l’âme, l’autre s’occupe des corps. Et cette distinction même est mauvaise. « Le cardinal Harms consacrait la majeure partie de son temps à une activité secrète : il avait introduit les données du Proslogion de saint Anselme dans le vaste système d’intelligence artificielle Grande-Nouille, avec l’idée de ressusciter la vieille preuve ontologique, depuis longtemps discréditée, de l’existence de Dieu. »
Le Gaon de Vilna « Tout ce que nous disons de lui et des Sefirot concerne sa volonté et sa providence en tant qu’il est connaissable par ses actes. » Son existence ne se démontre pas, cette question même n’a pas de sens, c’est un péché de l’esprit. Ensof est le noumène, ses émanations son phénomène.


Rhipidon


L’équipe d’aventuriers de l’esprit, formant la société Rhipidon, fera la connaissance concrète de la pratique de la gnose : c’est la seconde partie du roman. L’histoire d’un très mauvais film, complètement cryptique, et dont le cryptage est intentionnel et artificiel, et effectué par des gens se prétendant des élus de Dieu. « Il s’agit de notre avenir, et il est entre les mains d’un très, très petit nombre. » « Tu ne pourrais pas être plus loin de la vérité, chérie, m’étais-je dit en l’écoutant ; il appartient à tout le monde. » À cette occasion, il pensera rencontrer Dieu, du moins un buisson ardent sous la forme d’une petite fille, qui, à la question « Qui es-tu ? » répond : « Je suis ce que je suis. » La question n’est pas l’existence de Dieu, mais la foi en la vérité de Sa parole. À ce moment-là, Horselover Fat est annihilé, et Dick finit par admettre que Fat est bel et bien lui. Et donc, qu’il avait bien un enfant, Christopher. « Enfin, me dis-je, financièrement je pourrais assurer, je pourrais m’occuper de Christopher. J’avais le blé et par bien des côtés j’aimais Christopher autant que son père. » La séparation est levée. Pour un temps. Kevin, ou David, a vu un fil qui dépasse. Sophia pourrait bien n’être qu’un simulacre de Dieu, un androïde singeant la divinité à coup de « je suis ce que je suis ». Encore une question indécidable. S’il y a un Dieu vivant, il doit y avoir en retour une profusion de dieux morts en copie, programmés pour débiter du discours divin au kilomètre.

Si Fat semble guéri, pas Dick. Fat, dans le fond, avait été intoxiqué par le Thanatos des femmes qu’il avait fréquentées. Pour lui, la solution était simple, et c’était la conception de l’Éros, et du principe de vie selon Kevin. « – Kevin a raison. Trouve-toi une fille pour baiser. – Qui ? Elles sont toutes mortes. – Il y en a encore des vivantes. Baises-en une avant qu’elle meure, ou avant que tu meures, ou avant que quelqu’un meure, humain ou animal » (p. 324). « Baiser une nana », comme un point d’ancrage dans le réel : la création est bonne. Chez Dick elle se présente souvent sous les traits d’une jeune femme aux seins nues, selon l’ancienne légende Perse, qui veut que l’homme juste
au moment de sa mort soit « accueillie par l’esprit de sa religion : une belle jeune femme aux superbes seins épanouis. ». Ce sont les seins de Lurine dans Deus Irae – « Elle portait en effet une chemise de coton blanc rétrécie après de multiples lavages, mais pas de soutien gorge, et avec l’éclairage indirect de la salle de séjour, ses tétons se projetaient en ombre sur le mur opposé, agrandis en de telles proportions qu’ils atteignaient les dimensions d’une pile électrique. », les seins de Donna et ses copines dans Substance mort : « tellement désirables – elles portaient des corsages à dos nu et des shorts, et pas de soutien-gorge. », et surtout les seins de la femme dans le Jardin de Palmes -  « Une jeune femme avait déboutonné son corsage, et des gouttes de sueur luisaient sur ses seins ; le soleil dardait de chauds rayons » auquel correspondent dans la dimension humaine ceux de Linda Fox : « Linda portait une robe extrêmement courte, et même de loin il voyait le contour du bout de ses seins ; elle n’avait pas de soutien-gorge. » Le voile sera levé, et ce qui sera montré est désirable.

Dick, quant à lui, erre toujours dans ses multivers : son anamnèse le perturbe encore quelque peu. C’est alors qu’il se rappela un « incident ». Alors qu’il était sous le contrôle de Siva, il baptisa, à l’insu de sa mère, son fils avec du chocolat chaud, et lui donna l’eucharistie avec un morceau de pain à hot-dog. Et par là-même accomplit une triple réalisation. D’une part, il se rappelle qu’il a un fils, et que ce fils n’est pas celui d’Horselover Fat. Ensuite, il comprend que l’eucharistie, le sacrement le plus banal du christianisme est une actualisation de la Cène, et que donc « le temps a été vaincu ». « La plupart des gens qu’à travers le miracle de la transsubstantiation, le vin (ou le chocolat chaud) devient le Sang sacré, et l’hostie (ou le bout de petit pain du hot-dog) devient le corps sacré, mais il s’en trouve peu, au sein même de ces Églises, pour se rendre compte que la silhouette qui se tient devant eux avec le ciboire est leur Seigneur, vivant aujourd’hui : le temps a été vaincu. Nous sommes remontés de presque deux mille ans en arrière ; nous ne sommes plus à Santa Anna, Californie, USA, mais Jérusalem vers l’an 35 de l’E.C. » Ainsi donc, « La superposition de la Rome antique et de la Californie moderne que j’entrevis en mars 1974 n’était que la manifestation tangible de ce que capte normalement la conscience du fidèle et elle seule. La surimpression que j’avais perçue confirmait la vérité littérale – et non simplement métaphorique – du miracle de la messe. Je l’ai déjà dit, le terme technique est « anamnèse » : la perte de l’oubli ; autrement dit, le retour du souvenir du Seigneur et de la Cène. » Il y a deux anamnèses : celle qui ramène à la mémoire que nous avons chuté, et celle qui nous rappelle que nous nous en sommes relevés.


Code Quantum, ou le Tikkun Olam en marche


Sa vision n’est donc que la révélation du sens profond de la transsubstantiation. On ne découvre pas une idée, c’est elle qui vous invente, explique Dick dans l’une de ses conférences. Et ces grandes idées sont toujours les plus évidentes, les plus rabâchées en proverbes, contes pour enfants, films, gestes religieux. Elles sont tellement évidentes qu’elles en deviennent invisibles, car nous vivons dedans. Ainsi la messe, cette actualisation à travers les âges de la même Cène. L’eucharistie est ce point fixe des multivers que traverse Dick, le pivot des temps. Et celui-ci est vaincu, à chaque messe, venant contredire le jugement d’Overbeck. Il ne s’agit pas seulement de l’acte mental Kierkegaardien visant à effacer 1800 ans d’histoire du Christianisme, mais de sentir la présence réel du Christ, là quelque part dans le multivers, attendant simplement son actualisation. « Les pharisiens demandèrent à Jésus quand viendrait le royaume de Dieu. Il leur répondit : Le royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards. On ne dira point : Il est ici, ou : Il est là. Car voici, le royaume de Dieu est au milieu de vous. »(Luc, 17:20-21) D’un même geste, Dick s’est débarrassé de toute la métaphysique, de toute la théologie qui avait finir par obscurcir la vérité de l’Évangile, les jugeant comme étant des activités certes amusantes, – d’ailleurs, Fat retournera à ses occupations, par goût mortifère. Sa vision, qui est une information vivante – comme le martèle en permanence Tresmontant, très inspiré de Bergson dont il relie L’Évolution créatrice avec les livres des prophètes sous les yeux, la création est permanente et la révélation est une succession d’informations – et qui dans sa forme même est comparable au chemin de Damas de saint Paul, ou aux prophéties d’Isaïe, pourrait bien être de l’importance de celle-ci. La vision d’un monde ouvert, intégrant des informations nouvelles, contre la vision païenne ou gnostique d’un monde clos, statique ou périclitant indéfiniment, se réinitialisant que pour le plaisir de sombrer à nouveau. Et surtout la vision d’un monde allant vers sa perfection, « de l’âge de fer à l’âge d’or » écrit Fat dans son traité pas si gnostique que ça. Les révélations faites à Dick concernent des visions du passé, la nature même des temps, et l’actualité permanente des temps apostoliques. Selon Dick, si Dieu est capable de former des miracles dans le présent, il est tout aussi capable de réparer le passé. C’est ainsi qu’il procède pour améliorer son oeuvre, peut-être par l’action de la transmigration des âmes justes (rappelez vous Code Quantum). Et nous n’avons aucun souvenir des bifurcations prises dans les temps passés.


Le roman s’arrête là, mais pas notre lecture, voici l’appendice précité. L’œuvre d’Horselover Fat, celui qui parle à la troisième personne, Dick lui-même, un condensé de son exégèse. Le fragment 47, intitulé « Cosmogonie de l’origine duelle », attire toute notre attention. Il s’agit explicitement d’une théosophie, une histoire de l’Un, qui était et n’était pas tout ensemble, et « qui désirait séparer le n’était pas de l’était ». Nous précisions plus haut que toute cosmogonie d’allure gnostique, c’est-à-dire tout propos sur les faits et gestes de l’Être suprême doit s’interroger comme étant symptôme psychologique, voir psychanalysé comme un rêve. Ceci sera lu comme polémique par les gnostiques qui méprisent la psychologie, et plus encore la psychanalyse, satanisme des profondeurs, car ils tiennent la théosophie pour plus importante que l’homme et ses pauvres affects. Mais dans le fond, les théories, les délires cosmiques n’ont aucun intérêt s’ils ne se rapportent à l’homme, s’ils ne nous disent rien sur lui, ou ne l’aident à vivre.


Retour à l’origine : ils étaient deux


Cette cosmogonie de l’origine duelle est l’expression en des termes si beaux et si poétiques, d’un fragment de la vie de Phillip K. Dick : ici, le macrocosme est le reflet du microcosme. Elle se lit en sachant ceci : sa mère portait deux jumeaux, Dick et Jane. « L’Un était et n’était pas, tout ensemble, et désirait séparer le n’était pas de l’était. », qui naquirent prématurément. « Le jumeau qui tournait vers la gauche creva le sac et se détacha prématurément. » Ce jumeau allait mourir faute de nourriture et de soins, c’est Jane. « Telle est l’origine de l’entropie, de la souffrance imméritée, du chaos, de la mort. » Dick souhaitait la sauver. « La psyché de l’hyperunivers I envoya une microforme d’elle-même dans l’hyperunivers II afin de tenter de le soigner. Cette microforme se manifesta dans notre univers hologrammatique en tant que Jésus Christ. » Mais cela était impossible, alors il dut la tuer. « Approchant sa tâche avec précaution, il s’apprêta à tuer la sœur désaxée puisqu’elle ne pouvait pas être guérie ; plus précisément, elle refusait de se laisser soigner car elle ne comprenait pas qu’elle était malade. » Ceci est l’explication que donne Dick de son penchant pour ce certain type de femmes qui lui causa dépression et malheur et dont il est longuement question dans Siva, avant la grande réconciliation qui aura lieu dans La transmigration de Thimothy Archer, par l’incarnation par l’écriture de Dick lui même dans sa jeune fille aux cheveux noirs, Angel. Il faut aussi imaginer la culpabilité immense de Dick, qui seul à survécu. « J’ai pris tout le lait, pense-t-il. » Sa mère, fautive et coupable, est anéantie. « L’Un pleure cette mort, car il aimait les deux jumeaux. » Et l’histoire de cette mort traversera toute la vie de Dick. « Il s’ensuit que l’information communiquée par l’Esprit consiste dans le récit tragique de la mort d’une femme, dont les résonances font naître chez toutes les créatures qui habitent l’univers hologrammatique une angoisse dont elles ignorent la cause. » Cette angoisse, Dick la connaît bien. Seulement, il n’a jamais connu sa sœur : c’est sa mère qui le lui a raconté. Voilà en quoi consiste ici « l’anamnèse », c’est le souvenir de la sœur morte. Tout espoir n’est cependant pas achevé. « Cette peine s’évanouira avec la mitose du jumeau sain et l’avènement du « Royaume de Dieu ». C’est son fils, Christopher : un Christ, c’est-à-dire un homme Dieu, dont on se souvient qu’il le baptisa pour le faire devenir un Immortel. Ultime fragment du Tractatus : « Mais sous ces noms divers, il n’est qu’un seul Immortel ; et nous sommes cet Immortel. » L’univers est une machine à fabriquer des dieux.


Ceci ne constitue en rien le sens de l’œuvre de Philip K. Dick. C’est simplement l’explication cosmologique que Fat – en tant que double perdu de Philip K. Dick – a donné à ses malheurs, le récit de sa vie, traversée par une douleur, la douleur de la perte d’un être qu’il n’a jamais connu, mais qui gît quelque part dans son inconscient, voire dans un monde parallèle auquel il n’a pas accès.
«j’ai été un enfant très solitaire, j’aurai adoré avoir une soeur pendant toutes ces années ».
J’évoquais plus haut une citation de Bergson. Dick semble l’avoir beaucoup lu. Ceci n’est pas dans Siva, qui est l’histoire d’une dépression et d’une conversion en quelque sorte, mais dans les conférences parues sous le titre Si ce monde vous déplaît… C’est l’histoire de l’évolution créatrice, d’un Dieu bon mais caché, car tout observateur se doit de l’être s’il ne veut pas perturber son expérience. « Il n’y a rien de sinistre là-dedans, aucun but trompeur : c’est simplement une nécessité. » Nous sommes ses instruments pour améliorer sa création « car tandis que celui-ci est caché, ces évènements nous confrontent directement, nous y sommes absorbés, et même, nous sommes les instruments qui en permettent la réalisation ». En ce qui concerne l’idée du mauvais démiurge, il la rejette tout simplement. « Certes, sur un plan purement théorique, on pourrait supposer que Dieu est mauvais ou fou et actualise des mondes allant de pire en pire, mais je n’arrive pas à envisager sérieusement une telle alternative. » Plus que ça, cette position est condamné comme étant celle du Bouc, du Diable, le Belial de « l’invasion Divine ». « Voici comment cette créature en forme de bouc envisage la totalité de l’oeuvre de Dieu, le monde que Dieu a décrété bon. C’est le pessimisme du mal. La nature du mal est de voir les choses en les noircissant, de prononcer un verdict négatif. De la sorte il détruit la création ; il défait ce que le Créateur a accompli. » p(367)


Retrouver Jane, la Torah, Malkhut ou la Shekhina, peu importe le nom que vous lui donnerez

SIVA était un livre spéculatif, sa suite, l’invasion divine – VALIS Regained en VO – est un retour à la forme classique de la science fiction. Nous avions laissé Fat dans la douleur de l’absence de sa soeur jumelle, la psyché éclatée en une myriade d’étincelles de théories et de mantra. L’invasion divine est une tentative de recoller le tout sous une forme narrative. Il s’agit d’un Dieu exilé sur une planète lointaine, nommé Yah, qui s’incarnera en un fils, Emmanuel pour immigrer illégalement sur terre. Il aura un accident qui le privera d’une partie de sa mémoire, et c’est une jeune fille à l’identité mystérieuse qui l’aidera à la retrouver, en fait l’histoire de la rédemption de Dieu. Il s’agit là de l’oeuvre rassemblant le plus nombre de thèmes chez Dick, peut être celle contenant sa forme de pensée la plus achevée. Il y a toujours ce rapport entre le macrocosme – ici l’exil de Dieu, Yah, amputé d’une partie de son nom, plus précisément une lettre, le « hé », qui est sa face féminine, qui le monde d’en bas, la Shekinah, pour reconstituer son unité – et le microcosme, la blessure intérieure de Dick, la perte de sa soeur jumelle, dont il recherchera l’image à travers les jeunes femmes aux cheveux noirs auxquelles il s’attachera comme à des ancres dans le réel. Quand au monde il est ce qu’on en dit : soit bénit par la Shekinah, soit maudit par Belial, le principe du mal, qui est de dire du mal de la création, ce mal s’actualisant alors. Tandis que l’oeuvre divine est sa réparation.


L’invasion divine est le roman du retour de Fat sur terre, de son retour à l’optimisme, depuis son exil dans les cieux spéculatifs où il s’était égaré. Zina lui apprend la beauté sous l’illusion, et prêche pour le réel, le défend : elle a un rôle de conciliatrice, son objectif est de suspendre le jugement, la justice qui détruit les mondes, dont il est dit que ce déséquilibre, entre la puissance de jugement et la conciliation sont à l’origine de la destruction des premiers mondes, et donc de la formation des écorces. Le mal est la colère de Dieu et la malédiction du monde : il dit lui même que Belial procède de lui. Mais Bélial est une illusion, et la fin des temps verront sa rédemption – celle de Samaël qui deviendra Saël, l’un des 72 noms Saint de Dieu dans la cabale. Face à Zina, qui est donc la séphirah Malkhut, la face féminine de Dieu, Yah devient Yavhé, c’est à dire la sephirah Tiferet, masculine, qui s’unit à Malkhut, par le Yod, ou Membre Saint, dans le cantique des cantiques lors de l’âge d’or de Salomon. Et Herb Asher apprend à aimer Linda Fox, qui n’est pas encore la plus grande chanteuse de tous les temps, et ressemble fort à une serveuse de pizzéria lui souffle Bélial. Il en voit la beauté : ses seins bien sûr. «  Elle se mit à courir, ce qui fit tourbillonner sa chevelure et bouger rythmiquement ses seins. » La réunification de Dieu et la suspension de sa colère par l’alliance, et la fin de son exil sur cette planète triste est aussi celle de Fat avec le monde de la vie, de PKD avec Jane, et dans le Zohar du « Roi » et de la « Reine », la justice de la Torah écrite médiée par la miséricorde de la Torah Ecrite et beaucoup d’autres développements qui dépasse ici notre dessein. Le couple d’amants comme figure terrestre de la réunification de Dieu, avec toutes les responsabilités qui en découlent.


L’invasion Divine s’achève par cette union, cette redécouverte de l’unité : Angel Archer.

L’invasion Divine raconte le retour de Fat sur terre, depuis un point de vue spatial. La transmigration de Timothy Archer est le point de vue terrestre sur l’affaire, celui de Dick réglant son compte définitivement au Fat qui est en lui, et surtout se réconcilie avec la femme aux cheveux noirs. Archer est évêque de l’Église Episcopale, qui est une église catholique apostolique et non romaine. Il est mort en Israël, parti à la recherche du Christ, ou plutôt d’une sorte de champignon, autant dire à la recherche d’un délire. Il est l’homme qui ayant exploré les affres de l’historico-criticisme, de la théologie et même de l’occultisme, se retrouve pris dans un spin infernal et sans repos, toujours cherchant la réfutation du concept qu’il vient juste de comprendre. « L’univers de Tim Archer est une vaste panoplie de références au sein desquels il puise, à mesure que son esprit jamais en repos change de sujet de préoccupation, toujours en quête du nouveau, toujours se détournant de l’ancien » (p. 210). Donc esprit vivant, et non l’esprit mort machine tel que décrit par Jung, celui habité par une idée fixe et qui n’en sort plus jamais. Mais il y a un danger, celui de perdre complètement contact avec le réel. « Il avait la mélodie mais il n’avait pas les paroles. Ou plus exactement, il avait les paroles, mais leurs mots ne se rapportaient pas au monde mais à d’autres mots » (p. 215). Archer est en grand danger. Il a perdu pied avec le réel, et chaque pensée, chaque citation lui en évoque une autre, il est comme Angel Archer, sa belle fille, ancienne de Berkeley, qui ne peut voir le monde qu’à travers des scènes de la littérature ou de l’opéra, une superstructure référencée qui forme un écran entre elle et le réel.


Shit is real


Ici la scène primordiale, celle du 2-3-74 est vécue par Angel Archer, sous un autre angle. Il s’agit toujours d’une rage de dent, il s’agit toujours d’un mélange de bourbon et d’antalgique, mais sans illumination par rayon rose. Il y aura illumination, il y aura un rayon rose, mais celui ci apparaitra dans les pages du Paradis de Dante, lu comme témoignage mystique de sa perception de Dieu. La douleur, et les pages de La Divine Comédie de Dante qui sont lues, à bout de souffle et de nerfs, et c’est la douleur, qui lui fut envoyée par le Christ, qui reconnecta pour Angel les mots et le réel. La Divine Comédie et sa dent gâtée. « Si je croyais en Dieu, je dirais qu’il m’a montré la totalité : la douleur, la douleur physique, goutte à goutte, et ensuite, de par sa terrible grâce, l’accès à la compréhension… Et qu’en avais-je compris ? Que tout est réel, ma dent gâtée ni plus ni moins que les trois cercles de lumière colorés qui étaient la vision qu’avait Dante de Dieu en tant que Trinité » (p. 213). Nous reconnaissons ici le rayon de Siva.


« Shit is real », chantait Notorious Big, et ceci désarçonne toutes les constructions métaphysiques qui tentent de dompter le réel. Le chapitre XXXIII est l’ultime chapitre de la troisième partie de la Comédie. Trente-trois comme les 33 degrés de la maçonnerie écossaise, ou, plus sûrement comme les 33” de l’Export. Il faut du mauvais bourbon, il faut de la mauvaise bière : « Shit is real. » Et c’est pourquoi Timothy Archer abandonnera la sagesse, qu’il possède déjà, pour la compassion. « Il avait déjà la sagesse, mais elle ne lui avait rien apporté, pas plus qu’à personne d’autre » (p. 349). La connaissance, la gnose, est inutile. Dans ce chapitre XXXIII donc, Dante voit Dieu, et il le voit « au bout de la vue », et ce qu’il peut en dire, c’est rien, absolument rien. C’est alors que « défaillit » la sublimée vue, puisque la vue est désormais inutile, désormais c’est le désir et le vouloir qui ont pris le relais, et c’est seulement dès lors qu’il vit la création dans son ensemble, toute tenue unifiée, enfer, purgatoire, paradis : « mais déjà menait mon désir et vouloir, comme est régulièrement mue une roue, l’amour qui meut le soleil et les étoiles. » Ontologie johannique, « Dieu est amour », « est » pour signe égal. Et tout le monde alors comprend de quoi il s’agit. Ce n’est pas pour autant que ça va être facile.


Le gnosticisme, à savoir la condamnation du démiurge de la création comme étant mauvais, apparu avec le christianisme. Pourquoi ? Parce que le christianisme a apporté la figure d’une Dieu « sympathique », « amour », certes en occultant ce qui avait en lui de quelque peu « old school », du comme envoyer le fils se faire crucifier par les romains entre deux voleurs. Cette nouvelle figure divine, montré par le visage du Christ, provoqua un séisme dans la gestion du problème du mal. Jusque là, dans le judaïsme, le problème du bien et du mal était conduite par un seul Dieu, qui était aussi le Dieu créateur. A lui les fleurs mais aussi les massacres, le malentendu étrange sur l’holocauste d’Isaac et toutes sortes de péripéties, qui, une fois le Christ advenu, lui donnèrent par contraste ce caractère de Dieu vengeur, colérique. Or si Dieu était bon, il ne pouvait avoir ordonné le massacre des madianites, ou tué les premiers nés d’Egypte. Il devint donc le démiurge, le créateur de ce monde fou et de la matière. Le nouveau Dieu avait montré son visage : et Marcion entreprit de démontrer la nouvelle religion chrétienne comme n’ayant aucun rapport avec la Torah, avec le judaïsme. En condamnant comme oeuvre du Dieu fou l’ancien testament et trois des 4 évangiles, ainsi qu’en amputant l’évangile de Luc. Simplement une façon de gérer le problème du mal. Avec pour impasse de repousser le Dieu bon dans l’impuissance, et de sortir logiquement du monothéisme, puisqu’il est hors de question, contrairement à la cabale juive par exemple, de considérer que le mal puisse être une création du Dieu bon, auquel cas nous retournerions dans l’aporie initial. Remarquons ici que la gnose est encore une religion passablement optimiste, puisqu’elle considère qu’il existe malgré tout un Dieu bon, caché quelque part. Le pessimisme de Cioran l’amenait à considérer qu’il n’y a que le démiurge et le démiurge seul : le mal pour seul horizon. Il était du coup très embêté pour expliquer le problème du bien. Dieu est Amour, mais à tout considérer, cela ne va pas pour autant être facile, l’amour pouvant receler d’inquiétantes profondeurs, de contenir des instances penchant à la division et à la mort. Horselover Fat est amoureux – de personnalités présentées comme mortifères -, et il faut voir où cet amour l’a mené : en enfer. Et il n’en sortira que lorsqu’il comprendra que la mort n’était pas en Sherri, en Tess, mais en lui. La transmigration de Timothy archer est le roman où PKD en fini avec sa misogynie.

La Trilogie Divine est l’histoire de la réconciliation de Dick avec les femmes, toutes celles qu’il a croisé, à commencer par sa mère, rejetant dans un ailleurs hypothétique parallèle, celle qu’il n’aura justement jamais croisé, Jane, sa soeur jumelle. Auparavant, tous ses portraits féminins étaient empêtrés dans la misogynie, quand les femmes n’étaient pas tout simplement la source du mal. « Nouveau modèle », nouvelle ayant inspiré « Planète Hurlante », montre comment une androïde femme, le modèle 2, parvient à séduire le héros, précipitant par là la destruction de l’humanité, ainsi que des autres modèles, puisque dans sa duplicité maléfique le modèle 2 a conçu une bombe capable de tuer spécifiquement les autres modèles, l’enfant et le soldat blessé. La nouvelle s’achève sur une semi consolation : l’humanité a été supplanté par une autre race qui a déjà développé des armes pour s’entretuer. Et cette arme a été développé par la femme : la différence des sexes survivra à la mort de l’humanité, le principe du mal, porté par le féminin, y survivra.
Lorsque la femme n’est pas explicitement la source du mal, elle est une traitresse – Donna trahissant Bob Arctor, Anne Hawtorne trahissant Mayerson – où simplement la cause de tout mal, de la dépression – Emily dans le Dieu venu du Centaure, Tess dans Siva etc…


Le créateur est-il fou, est-il double, est-il mauvais ? Non c’est un enfant. « Le Temps est un enfant qui joue aux pions. La Royauté est à lui. » Ceci est un fragment d’Héraclite, et ici le Temps signifie l’éternel, c’est un des noms de Dieu en tant que créateur du Temps. Cela est cité par Dick dans SIVA, et devient le moteur principale de l’Invasion Divine. Dans ce roman, Dieu fait un pari avec lui-même : Emmanuel, ou Einsof pari que Herb Asher saura aimé la Linda Fox réel. Tandis que Zina, sa face féminine parie qu’elle ne l’aimera pas. Mais elle joue pour perdre. Car malgré ses règles, malgré sa mauvaise peau, malgré la frustration sexuelle, Herb Asher aimera Linda Fox : la réalité est plus belle que le rêve. Pourquoi Zina a-t-elle entrepris son pari ? Pour prouver à Dieu que sa création est bonne, et donc qu’il n’a nulle raison d’y abattre son jugement. « L’éternel est un enfant qui joue » : Dieu a créé le monde, mais cette création, si belle fut elle, est incomplète, et c’est à l’homme de la parachever, de la poursuivre. « La maison est en construction » dit Dieu à Salomon. Le temple n’est pas achevé, la création doit se poursuivre. Nous y avançons à l’aveugle, au sommet, pour y bâtir sa couronne, qui sera à la fois humaine et divine, c’est à dire plus grande que divine, ajoutant à la perfection la fragilité de l’imperfection, du dérisoire et du manque. Le pari est que nous y arriverons. Quand à Bélial, lui ne parie pas, l’essence du mal c’est qu’il n’y a pas de pari. Le fort s’attaque aux faibles, et le faible sera mécaniquement détruit. Un monde de machines. « Je ne parie pas, pensa-t-il (Bélial) Je ne joue pas. Je suis le fort qui s’attaque aux faibles. Toi tu es faible, et Linda Fox l’est encore plus. Oublie l’idée des jeux ; c’est bon pour les enfants. ».
Linda Fox détruit Bélial, parce qu’elle était le défenseur de Asher. Herb Asher l’aime mais elle aime tous les hommes. Elle n’est pas une femme. Au terme de l’invasion Divine, Fat ne s’est pas réconcilié avec la femme aux cheveux noirs (Sherri dans Siva, Rybys dans l’Invasion Divine).

La transmigration de Timothy Archer fut le roman le plus difficile à écrire pour Dick. Il le considérait comme une oeuvre littéraire et non comme un récit de science fiction. Dans le même temps, il aurait pu en écrire cinq : monter un concept l’explorer, voilà le jeu intellectuel qui le passionne, mais qui lui a toujours semblé une facilité. S’il est bien question d’une vieille théorie cabalistique – la transmigration ou « Gilgul » – l’aspect purement « fantastique » du concept n’est pas le moteur de l’intrigue, l’ADN de l’ouvrage (il est par contre celui de la série Code Quantum évoqué plus haut). Ici il est question du deuil, de la disparition de ses amis, de l’impasse de l’intellectualité, des tentatives pour raccrocher au réel. Lorsqu’il l’acheva, et que ce personnage d’Angel Archer, qu’il avait finit par entendre dans sa tête, dans les dialogues qu’il lui écrivit, disparut avec le mot fin, il retomba en dépression. Mais ce fut aussi la joie d’avoir accompli le plus beau portrait féminin de toute son oeuvre. Là où auparavant les femmes étaient des furies dévalant vers la mort, Angel Archer est lucide, vive intelligente et pleine de vie. C’est la première fois que Dick s’incarne dans un personnage féminin : comme si Fat, depuis son invasion divine, était parvenu à rejoindre sa Diane, sa Shekhina, sa fille aux cheveux noirs, dans une fragile unité, la joie éphémère de créer et de faire vivre par son écriture Angel Archer. Laissant de côté les procédés de la SF, dont il avait honte, en tant qu’écrivain venant du Pulp, pour rejoindre les plus grands maîtres de la littérature, ceux qu’il vénérait depuis toujours. Il y eut le vertige spéculatif et infini de SIVA, puis le retour sur terre de la comète Fat dans la forme la plus SF qui soit, et la levée du schisme originel, et l’incarnation de Dick dans Angel Archer, c’est à dire de Yod – qui est le sefirot du membre virile, ce qui est déjà contenu dans le nom même de Dick – dans Maklhut, la terre la chair et la création. Ici réside le mystère du sexe.


Lorsque dans Deus Irae, le mal est battu et transfiguré, Abernathy reçoit la vision du Jardin de Palmes, celle qui git sous l’illusion du mal, sous la Prison de Fer noir même. Jusque là, Dick n’avait fait que dénoncer le monde comme illusion. Mais en levant le voile, ce n’était pas le mal qui allait apparaître, car le mal était aussi une illusion - « va-t’en et laisse ce monde, car le mal en ce monde, ce que tu nommes Bélial ou ton Adversaire, est une forme d’illusion » dit Zina à Yahvé en tant que puissance de jugement, mais un jardin de Palmes, le jardin d’Eden. « Il vit des jeunes gens, sales d’avoir marché dans la poussière, suant, mais pleins d’une pureté nouvelle. Une jolie brune, un peu potelée avait déboutonné sa chemise. Abernathy n’en ressentit aucune gêne. Les seins nus ne l’agressaient nullement. Le voile opaque s’est enfin levé, se dit-il, et encore une fois il se demanda pourquoi.» Le voile sera levé, le soutien-gorge défait.


Il n’y a pas plusieurs mondes, mais seulement plusieurs points de vues sur celui-ci. Herb Asher dit « La nature du monde est l’objet d’un changement de perceptions ; en fait ce sont les perceptions qui changent, pas le monde. Le changement est en nous. »


Le jardin d’Eden prend les traits d’une belle jeune femme, dont les seins sont une invitation à l’union dans la sexualité, et donc la réconciliation de PKD avec la jeune fille aux cheveux noirs. Pensons à l’état qui prévalait au moment de « l’état voilé », qui selon lui Substance mort est la description. La jeune fille aux cheveux noirs est Donna, et Donna est tantôt héroïnomane, refusant tout contact physique, par dégoût de la chair,  – « Donna a des problèmes. Peut-être qu’elle est à la dope. Regarde comme elle a horreur qu’on la touche » – les junkies ne s’intéressent plus au sexe, tu comprends, du fait de la vasoconstriction qui provoque un gonflement des organes.tantôt son supérieur hiérarchique, mais sans qu’aucune reconnaissance ne soit possible, étant donné que Donna, comme Fred – Bob Arctor, se rencontre avec leurs costumes brouillées. Et si Donna finit par savoir qu’il s’agit de Bob sous le costume, Bob ne sait pas qu’il s’agit de Donna, et encore moins qu’elle l’a reconnu. Quelque soit la modalité, l’union est interdite, à la fois sur le plan charnel qu’intellectuel.


Ce dégoût de la chair qui semble avoir pénétré Fat, tout occupé à ses pérégrinations mystiques, n’est probablement pas sans rapport avec la conception gnostique du monde, qui voyait dans la création en général, et la chair en particulier, l’oeuvre du démiurge fou. En miroir, Dick n’est capable à ce moment là que de récriminations envers ses personnages féminins, qu’il s’agisse de Tessa ou de Sherri. Toxiques, vulgaires, attirés par la mort. Elles néantisent sa vie. Il y a là comme la forme d’une misogynie mystique, dont la forme littéraire la plus aboutie est l’ouvrage d’Otto Weininger intitulé Sexe et caractère. Otto Weininger était un juif viennois converti au christianisme dont Wittgenstein louait le génie. En fait, pour avoir un aperçu de la vérité, il suffisait de mettre un signe négatif devant toute l’oeuvre de Weininger. C’était une façon de dire la vérité sur l’indicible : pas une théologie négative, énumérant ce que Dieu n’est pas. Mais une anti-théologie positive : la description d’une impasse absolue, d’où il faudra rebrousser chemin. Dans ce texte on trouve un dualisme homme femme se répercutant sous forme de multiples binômes comme être / non être, actif / passif, moralité / immoralité , esprit / chair, le tout prenant des inspirations gnostiques jusqu’à prôner l’opposition radicale entre nouveau et ancien testament, le chrétien et le juif. “Le christianisme est la négation absolue du judaïsme ». Du Marcion dans le texte. Le coït, but ultime de la femme, comme parangon du mal. La haine de la chair, devient la haine de la femme, et la haine devient pratique avec ce conseil : « Dès lors, si toute féminité est immoralité, la femme doit cesser d’être femme, et devenir homme. », qui était déjà la loggia ultime de l’évangile gnostique de Thomas, celle suivant tout juste la condamnation de la chair : « « Simon Pierre leur dit : « Que Marie nous quitte, car les femmes ne sont pas dignes de la Vie. » Jésus dit : « Voici que moi je l’attirerai pour la rendre mâle, de façon à ce qu’elle aussi devienne un esprit vivant semblable à vous, mâles. Car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des cieux.» Dés lors l’homosexualité devient une perversion, une féminisation de l’homme, et il faut combattre cette tendance. L’idée même que cela soit un péril montre l’étendue des lésions de Arctor. Il y a ce dialogue : « Les yeux de poisson mort de Connie se fixèrent sur lui. « Tu es pédé ?
— J’essaie de ne pas l’être. C’est pour ça que tu es ici. » Les yeux de poisson mort comme symbole du monde voilé sous l’effet de la substance Mort. Même de la mort elle même. A quoi sera opposé le signe des poissons, des premiers chrétiens biens vivants, luttant de toute éternité contre la Prison de Fer Noir. A vrai dire, Weininger posait l’alternative en ces termes : le suicide ou la vie. Il choisit le suicide. Fat voulait vivre.


15 »Regarde! Je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bien, ou la mort et le mal.
16 En effet, je te prescris aujourd’hui d’aimer l’Eternel, ton Dieu, de marcher dans ses voies et de respecter ses commandements, ses prescriptions et ses règles afin de vivre et de te multiplier, afin que l’Eternel, ton Dieu, te bénisse dans le pays dont tu vas entrer en possession.
17 Mais si ton coeur se détourne de lui, si tu ne lui obéis pas et si tu te laisses entraîner à te prosterner devant d’autres dieux et à les servir,
18 je vous déclare aujourd’hui que vous périrez. Vous ne vivrez pas longtemps sur le territoire dont vous allez prendre possession une fois le Jourdain passé.
19 J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre: j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie afin de vivre, toi et ta descendance,
20 en aimant l’Eternel, ton Dieu, en lui obéissant et en t’attachant à lui. Oui, c’est de lui que dépendent ta vie et sa durée, et c’est ainsi que tu pourras rester dans le pays que l’Eternel a juré de donner à tes ancêtres Abraham, Isaac et Jacob.»


L'amour amer ::: Trois romans de Tristan

  Une voix lointaine émergeant du bruissement des âges, celle de Thomas chantant le Roman de Tristan  : « … su le secret... s'en aperçoi...