mardi 22 janvier 2019

Le jeune Marcel en Perceval (1) ::: Le Roi-Pêcheur

Perceval le gallois Proust


Comme les Bretons ne goûtaient jamais tant un chant que s’il rappelait les aventures du roi Arthur, les plaisanteries sur le samedi étaient au fond les seuls qui nous amusassent, car elles avaient quelque chose de national et nous aidaient à nous différencier fortement des étrangers, des barbares, c’est-à-dire de tous ceux qui déjeunaient le samedi à la même heure que de coutume. 
Contre Sainte-Beuve

Et l'ami me faisait remarquer la frénésie joyeuse qui prenait les pensionnaires de la maison de Combray lors de l’événement du samedi ; "c’est samedi", "nous sommes samedi", "samedi" répété quinze fois, ce samedi « qui dans les vies tranquilles et les sociétés fermées, créent une sorte de lien national », et riant ensemble de « la surprise du barbare » s’étonnant de ce qui se passe le samedi, le narrateur de préciser «(nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce qu’avait de particulier le samedi)". Se pourrait-il que ce soit des goys dont ils se moquent, et que « ce lien national », soit le shabbat de la tribu d’Israël ? Et subitement Tante Léonie devenait juive, et toute la maisonnée de Combray à sa suite, nous qui pensions avoir devant nous le parangon de la famille française, catholique et provinciale, au fils rêvassant de Geneviève de Brabant, et pour tout dire antisémite. Mais quoi donc, le grand-père se moquerait de Bloch parce qu'il est juif, fredonnant pour le railler des airs de Samson et Dalilah, c'est à dire chantant sans les paroles "Oui je suis de la race élue", mais à voir ces mots dans le corps du texte, mots qui ne sont pas prononcés par le grand-père, air juste fredonné, il nous semble avoir affaire à un aveu trop gros pour être cru, et pourtant cela frappe avec l'évidence d'une lettre volée posée encadrée sur une cheminée, à la manière de celle d'Edgar Poe, qui si exposé qu'elle en devient invisible aux enquêteurs. Cet inscription qui se tient là « Oui je suis de la race élue », qui sonne comme un coming out juif, comme il aurait pu crier ailleurs, oui je suis pédé. Et dès lors ce n’est plus l’antisémitisme que nous entendons dans les mots du grand père maternel, lorsqu’il se targue de savoir reconnaître un juif, ou chante ces airs de Samson et Dalila, mais une connivence, et l’image de Combray comme pastorale de la famille française normale devient beaucoup plus ambiguë, car si depuis longtemps nous entendons dire qu’il faut pour masculiniser les noms des amoureuses pour entendre vraiment de quoi il s’agit, le caractère juif quand à lui est soigneusement caché sous le tapis. Mais voici qu’il le chante sur tous les tons, tous les airs, « Champs paternels, Hébron, douce vallée », « De ce timide israélite Qui ! vous guidez ici les pas ! », et de pleine joie il se le répète c’est samedi c’est samedi, et Françoise de bonne française catholique et antisémite, nous la soupçonnons maintenant de pratiquer l’abattage rituel casher, « tandis qu’elle cherchait à lui fendre le cou sous l’oreille », et qu’elle « recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune ». 


Rien de ne ce qui pourrait être écrit ici ne pourrait l’être par hasard, hasard des associations des idées. Et que certains des épisodes même des plus anodins relatés ici, prendront plus tard l’amplitude de toute une vie - la quête inaccessible puis enfin réalisée du côté de Guermantes. Tel geste indécent de Gilberte prenant - à tort - une signification méprisante. Rien ne pourrait avoir ici une importance autre que capital, et fondatrice, les fondations étant ce qui à chaque fois et à nouveau supporte la maison. Combray, par sa densité, par sa topographie rigoureuse, ses impressions étranges, ses épisodes non moins, comme l’incompréhensible joie qui vient saisir le narrateur à la vue des clochers de Martinville, ses références bibliques, ces chants même « Oui je suis de la race élue »; tout dans Combray nous signale que nous avons à faire là à un texte qui devrait peut-être être lu comme le Texte lui même, imposant une exégèse rigoureuse. Où nous nous interrogions sur telle proximité des épisodes, tel paysage dans l’utilisation de tel nom, à la manière de Levinas déclarant « Ce n'est pas l'explication du mot qui compte. Il s'agit d'associer "un paysage" biblique pour dégager de ce jumelage le parfum secret du premier ».

Et alors nous en viendrions à considérer que tout fait sens, tout fait signe, y compris la rencontre la plus fortuite, la plus anecdotique, et cheminant moi même dans ces chemins si souvent empruntés, toujours aimé, ces lieux que j’aime retrouver - et c’est moi lisant sous le grand marronnier du jardin de la maison de Tante Léonie, c’est moi me lisant moi-même lisant sous le grand marronnier, par cet effet de la littérature par laquelle elle doit se juger grande ou non, selon Proust, ainsi qu’il écrit « En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage d’un écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans le livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même. », et donc empruntant le chemin de Guermantes, je rencontrai ce pêcheur au chapeau de paille, et c’était bien la première fois que je le voyais celui-ci. Il a pourtant toujours été là dans le texte, dans le paysage, le long de ce chemin, depuis toujours, mais c’était aujourd’hui que je le remarquai pour la première fois : 

« Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris racine. »

La lecture de Proust, elle a été raillé pour ça, est faite de milles chemins, elle conduit au rêve, tourne et se détourne, comme ce cours de la Vivonne, et depuis toujours le cours d’eau a été l’image de la langue poétique, de la langue qui se délie, chez Dante déjà - « Il advint que passant par un chemin le long duquel s’en allait un ruisseau très clair… » (XIX Vita Nova), et donc nous y paressons, peut-être même y rêvons, et pouvons par le narrateur faire cent fois le chemin de de Guermantes, dans une demi-somnolence qui nous voile selon les jours certains détails. Et à un autre passage, nous décidons de nous y arrêter : quel est donc cet étrange pêcheur, et pourquoi nous le signifier ? Il est là, sous le feuillage bleu d’un noisetier. Et ce bleu pourquoi donc. Voyons ce que dit encore Proust de ce modeste pêcheur, devant lequel nous passions sans jamais y prendre garde. 

«  A Combray où je savais quelle individualité de maréchal Ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de choeur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. » 

Ah ! Voilà qui devient intéressant, et absolument mystérieux, voilà tout ce qu’il nous dit de ce pêcheur, qui occupera dix lignes en tout de Combray, c’est que jamais nous n’en saurons l’identité, personnage absolument mystérieux, que nous aurons beau repasser et repasser devant lui, jamais nous n'apprendrons son nom.


Et Proust de s’en expliquer : 

« Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions ; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. » 

Et la suite de ne pas nous éclairer plus, mais de nous emmener le long de cette Vivonne qui devient de plus en plus irréelle, puisque bientôt voyant un nénuphar dérivant d'une rive à l'autre puis revenant il lui semble voir là un damné châtié éternellement aux enfers, et lui curieux comme Dante, « et dont il se serait fait raconter plus longuement les particularités et la cause par le supplicié lui-même, si Virgile, s’éloignant à grand pas, ne l’avait forcé à le rattraper au plus vite, comme moi mes parents ». Et nous obtenons ces rapports Dante - le Narrateur, Virgile - Les parents, la promenade prend un tour ahurissant, et bientôt il hallucine une entrée des enfers qui se situerait aux sources de la Vivonne, et peu avant il voulait imiter Rousseau sans que son nom ne soit prononcé (mais il suffit de lire les rêveries du promeneur solitaire, et le passage se retrouvera facilement), « couché à plat sur le dos, la tête en bas, au fond de sa barque, et la laissant flotter à la dérive, en pouvant voir que le ciel qui filait lentement au-dessus de lui », et voici encore des nymphéas, et soudain le désir d’écrire, « Et mes rêves m’avertissaient que puisque je voulais un jour être un écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire. » Et c’est alors qu’il fait sa première tentative, « pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme », car toujours chez Proust la joie commande l’écriture, c’est un impératif très clair, voici ce qu’il dit dans son Contre Sainte-Beuve : « le plaisir (pour celui qui écrit) est peut-être le critérium du talent », et le talent est le critérium de la spiritualité d’une oeuvre, et c’est ce qu’exige l’oeuvre : « la matière de nos livres, la substance de nos phrases doit être immatérielle »… « fait de la matière transparente de nos minutes les meilleures ». c’est toujours la joie qu’il veut capturer, et capturer la joie dans une phrase est une joie en soi, et l’écriture ainsi coule comme une rivière, comme la Thève de Nerval, « Alors je dis que ma langue, comme se mouvant d’elle-même… (XIX Vita Nova) », la joie qu’il prend et sans la comprendre à contempler la danse des Clochers de Martinville, qu’il publiera une première fois dans le Figaro sous le titre « Impressions de route en automobile », et qu’il reprendra tel quel dans Combray, cela commence ainsi : « Seuls s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois : venant se placer en face d’eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. »

Et c’est alors, que je repensais, au vieux pêcheur, qui pouvait-il bien être, ce vieux pêcheur, le seul de tout Combray dont nous ignorions le nom ? Un tel mystère ne pouvant que lui conférer une importance extraordinaire, l’importance d’un roi, il faut que ce pêcheur au chapeau de paille soit un roi, et par je ne sais quel détour mental, la rivière, le jeune homme sur le chemin de Guermantes, et les trois clochers hallucinés, et ce nom que l’on obtient pas car on n’ose le demander, de peur d’effrayer le poisson, et quel poisson ? Celui peut-être que décrit Chrétien de Troyes sous la ligne du Roi-Pêcheur, ce « petit poisson guère plus gros qu’un fin vairon .»

Je m’étais précipité sur mon exemplaire de Perceval, retrouvant le passage, et lisais ceci en incipit de l’épisode : « Cette prière dura tant qu’il parvint à une rivière, en descendant une colline » et évidemment le côté de Guermantes c’est cela, descendre une colline vers la rivière, et je me demandai aussitôt, mais quelle prière ? Chrétien de Troyes indique, « Il ne cessait de prier Dieu Notre-Seigneur, le père souverain, qu’il lui accordât de trouver sa mère pleine de vie et de santé, si c’était sa volonté. » Et je repasse à Combray, quand partent-ils à la promenade ? « Dés le lendemain de mon arrivée, le jour de Pâques, après le sermon s’il faisait beau temps, je courrai jusque-là », et juste après ils empruntent le Pont-Vieux, et croisent le pêcheur. Et Perceval non plus ne comprend pas qu’il s’agit là d’un roi, il n’ose demander, car on lui a interdit de poser des questions à tort, et chez Proust ce sont les parents qui lui demandent de ne pas effrayer le poisson. Il demande son chemin au pêcheur, celui-ci lui offre son gîte, il doit se faufiler dans l’anfractuosité d’une roche - on pense alors aux enfers, au lac Arvene, à Enée, et il hallucine alors le château du Roi Pêcheur : 

C’est alors qu’il vit devant lui dans un vallon le sommet d’une tour, qui apparut : on n’en aurait pas trouvé jusqu’à Beyrouth de plus belle ni mieux bâtie. Elle était carrée, en pierre bise, avec deux tourelles. 

C’est à dire trois tours, comme les deux clochers de Martinville, lorsque le clocher de VieuxPicq vient halluciner avec eux un château impossible, qui n’existe que dans le mouvement de son voyage en voiture, apparaissant et disparaissant comme le fera le château du Roi Pêcheur pour Perceval. Il y entre, il voit le Roi-Pêcheur, qu’il ne reconnaît pas, la Lance, le Graal, il veut demander mais n’ose pas. Et tout s’évanouit dans la nuit, le matin il est trop tard. Il croise sa soeur, qui est une Sybille à rebours, ce pourrait être celle de Cumes, à rebours parce qu’elle ne le prévient qu’après : 

« — Ah ! Seigneur, vous avez donc dormi chez le riche Roi Pêcheur ? 
— Jeune fille, par le Sauveur, je ne sais s’il est pêcheur ou roi, mais il est très riche et très courtois. »

Trop tard, trop tard à chaque fois, c’est écrit à l’imparfait, à chaque fois il passait devant le pêcheur, et jamais n’osait demander, toujours répétant la même erreur que Perceval. 

« — Perceval l’infortuné ! Ah ! Malheureux Perceval, quelle malchance que tu n’aies pas posé toutes ces questions, car tu aurais si bien amélioré l’état du roi, qui est infirme, qu’il aurait retrouvé tout l’usage de ses membres et le gouvernement de sa terre, et qu’il en serait advenu de grands biens ! Mais sache maintenant que de grands malheurs en adviendront à toi et aux autres. C’est, sache-le, pour le péché que tu as commis contre ta mère que cela t’est advenu, car elle est morte de chagrin à cause de toi. »

Ce pays dévasté que voit la cousine-Sybille, Proust le décrit ainsi, nous semble-t-il, et nous ne comprenions par pourquoi, cela juste après avoir croisé le pêcheur sans lui avoir demandé son nom : 

« Nous nous engagions sur le sentier de halage qui dominait le courant d’un talus de plusieurs pieds ; de l’autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés jusqu’au village et jusqu’à la gare qui en était distante. Ils étaient semés des restes, à demi enfouis dans l’herbe, du château  des anciens comtes de Combray… »



Par la mention de ce pêcheur au chapeau de paille, nous avons complètement dévié de notre chemin, et nous sommes retrouvés en armure et dans le château halluciné, face au Graal, accusée d’avoir tuée de chagrin notre mère, puis sommes revenus dans les parages dévastés des terres des comtes de Combray « qui au Moyen Age avait de ce côté le cours de la Vivonne comme défense contre les attaques des sires de Guermantes et des abbés de Martinville. » Et ce graal dont il n’obtient aucune explication, n’est-elle pas cette joie de la littérature qui lui échappe encore ? Et ce nom de Guermantes, celui de la noblesse impuissante qu’on ne saurait relevé qu’en en chantant le nom. Et ce péché contre la mère ? Les lignes se brouillent et milles pistes sont levées, par la simple mention, peut-être simplement ironique d’un pêcheur à chapeau de paille, dont seul peut-être la couronne de feuilles bleutées pouvait nous indiquer l’origine royale. Un court circuit dans le texte, qui nous transporte dans le Moyen Âge de Chrétien de Troyes, explosant les significations et les possibles, ces joies de la lecture. 

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